Chap 3 : L'île des Bienheureux

Par Achayre

A dix mille kilomètres, à l’est du loft d’Isabelle existait encore un lieu isolé, connu par certains sous le nom d’Île des Bienheureux. Une enclave méditerranéenne hors du temps et du monde, inaccessible aux mortels par la voie des eaux ou des airs. L’île offrait un refuge à tout ce qui n’avait plus sa place dans le monde dévoyé des hommes. Ses forêts bruissaient de vies disparues de leurs terres natales, ses montagnes piaillaient du chant d’oiseaux que tous avaient oublié depuis des générations et dans l’onde frayaient encore les premières créations marines. Là, dans des temples à colonnades et des maisons basses, persistait ce qui, autrefois, régna sur la cime du mont Olympe.

Bien plus en avance sur la course du Soleil, la maison d’Ergane profitait du calme de la nuit lorsque la statue bicéphale qu’elle cachait sous un drap se mit en branle. Comme dans l’appartement d’Isabelle, la femme et l’homme de pierre, redevenus distincts, s’éloignaient l’un de l’autre en déchirant l’espace. Une lourde chaîne aux maillons d’airain et d’orichalque les empêcha de progresser au-delà du premier pas. Le bruit du métal grinçant sous l’effort réveilla Ergane qui dormait dans la même pièce.

— Bordel… maugréa-t-elle en ouvrant les yeux.

La rouquine chaussa ses lunettes par-dessus ses tâches de rousseur et se leva à contrecœur. Par précaution, elle pressa son pouce contre le bracelet qu’elle portait au poignet droit, ce qui eut pour effet de déployer un épais bouclier derrière lequel elle s’abrita. Vaillante, mais loin d’être folle, la stratège tira le drap depuis un angle qui ne permettrait pas à un éventuel assaillant de se saisir d’elle ou de lui décocher une flèche. La forte luminosité qui traversait le portail entrouvert, laissait comprendre qu’il faisait jour de l’autre côté.

— Ergane, enlève cette foutue chaîne ! tonna une voix familière par l’étroite ouverture.

— Belle ?! C’est toi, Belle ? demanda-t-elle.

— Qui veux-tu que ce soit d’autre ? Allez, ouvre !

Ergane garda son bouclier devant elle, tout en risquant un œil par le portail. Il lui fallut quelques secondes pour s’habituer à la lumière, mais reconnu rapidement son amie. Elle replia alors son bouclier et s’empressa de défaire le maillon magique qui maintenait les deux parties du Bifrons ensemble. Aussitôt, celles-ci reprirent leur marche et le passage entre la chambre d’Ergane et le loft d’Isabelle devint assez large pour s’y engager à trois de front.

— Par Athéna, Belle, tu ne crois pas que tu aurais pu donner des nouvelles depuis soixante-dix ans ? se fâcha la stratège, sans plus de salutations.

— Désolé ma belle, mais le temps passe vite quand tout est calme, esquiva l’héroïne avec une once de mauvaise foi.

— Non, non, non, y a plus de « ma belle » ! pesta Ergane. Je ne suis pas le genre de fille que l’on oublie de rappeler.

— Je suis en exil et toi tu n’as pas le droit de quitter l’île sans un chaperon, rappela Isabelle. Tu t’attendais à quoi ?

La rouquine rougit jusqu’aux oreilles, se retenant pour ne pas sauter au cou de son amie et ancienne compagne. Si elle avait franchi le seuil du portail, le cyclope Polyphème aurait eu tôt fait de signaler son départ aux gardes de l’île. Rendu aveugle lors de sa rencontre avec Ulysse, le colosse avait reçu, en arrivant sur ces terres, le don d’y percevoir toutes les allées et venues. Ce cadeau, offert conjointement par Zeus, Poséidon et Hadès était réputé pour ne laisser aucun angle mort à sa surveillance. Forteresse ou sanctuaire pour certains, l’Île des Bienheureux était aussi une prison dorée pour d’autres. Seuls ceux missionnés par le Conseil pouvaient voyager à leur guise hors du domaine. Les deux femmes se toisèrent donc, à la lisière du portail, où les reproches, eux, traversaient sans entraves.

Sophia restait plantée là, partagée entre l’émerveillement suscité par le pouvoir du Bifrons et la consternation face à la dispute très humaine qui opposait Isabelle à une ex qu’elle ne trouvait pas si jolie. Son attention fut attirée par du mouvement dans l’obscurité derrière Ergane. Dans le lit, une forme bougeait, dérangée par le règlement de compte. Un homme noir, à qui Sophia aurait donné une trentaine d’année, émergea de sous les couvertures.

— Ergane, tout va bien ? demanda-t-il encore engourdi par le sommeil.

— Je ne sais pas encore, répondit-elle un peu trop sèchement. Avec Belle, on a vite fait de se retrouver dans les emmerdes jusqu’au cou.

— Hééé ! protesta l’intéressée. T’abuse ! Je ne porte pas la poisse. J’ai besoin de toi pour gérer un monstre.

— C’est pas parce que tu m’as remplacé par une mortelle qu’il faut la traiter de monstre, répliqua Ergane. Elle est très jolie cette petite… dans son genre.

La précision narquoise entraîna la discrète Sophia dans la dispute.

— Je viens de me faire bouffer le bras alors tes remarques, tu peux te les fou…

Isabelle s’était interposée entre Sophia et le portail, l’empêchant de justesse de le franchir. Un pas de plus et l’inconsciente aurait déclenché l’alarme cyclopéenne.

— Si tu dépasses ce seuil, tu es morte, et moi bonne pour un paquet d’emmerdes alors maîtrise toi.

L’incident avait mis la querelle en suspens assez longtemps pour que chacun reprenne son calme. Ce fut Ergane qui rompit le silence pesant qui commençait à s’installer.

— Il y a vraiment un monstre ?

Derrière elle, l’homme s’était levé, nu et sans gêne. Un peu trop fin pour que ses muscles le mettent en valeur, il avait une manière singulière de se déplacer. Sophia, mit un moment avant de comprendre pourquoi. Sa jambe droite, du pied jusqu’à mi-cuisse, était faite d’un maillage de métaux dont elle ignorait la nature. Sans le coup de fouet de l’Ambroisie qui rayonnait encore dans son estomac, Sophia se serait évanouie devant trop de nouveautés.

— J’ai dû reconduire aux Enfers quelques rejetons en manque de chair fraîche, acquiesça Isabelle. Ils se baladaient en plein jour.

— Hum… peu fréquent, mais ça arrive. Des travaux les auraient délogés de leur tanière ? s’interrogea Ergane.

— Il y a eu un gros tremblement de terre, la semaine dernière ! intervint Sophia.

— Bah voilà, tu as ta réponse, confirma la rouquine.

— Non, c’est plus grave que ça, corrigea Isabelle. Ils étaient en route pour ma boutique. Je les ai sentis approcher.

— Et revoilà ton égo, la railla Ergane. Tu n’es pas si importante que ça pour que des monstres remontés en surface par hasard se mettent en chasse de ta petite personne. Tu as géré l’infestation, je ne vois pas pourquoi tu as l’air si inquiète. Après tout, tu es la grande Bellérophon, pourfendeuse de créatures en tout genre. Parfois, on est juste au bon endroit, au bon moment.

Ergane ne prenait plus vraiment l’échange au sérieux, se détournant du portail des Bifrons pour se servir un verre d’eau. Sa rancœur envers son amie la rendait cassante et amère, sans compter que, pour elle, il était deux heures du matin. La stratège n’avait pas envie que la conversation s’éternise plus que nécessaire et la guidait habilement vers sa conclusion. Du moins c’était ce qu’elle avait en tête lorsqu’Isabelle lui faucha l’herbe sous le pied.

— Je me fiche bien de ces vermines. Ce qui me préoccupe, c’est leur mère.

— Allons bon, s’agaça Ergane. C’est quoi qui t’a attaqué, des loups ?

Isabelle fit non de la tête, posant sur son amie un regard lourd, dont le sérieux n’était qu’un leurre pour masquer son angoisse.

— Je te parle de Chimère, annonça-t-elle, glaçante.

Ergane lâcha son verre à l’évocation du nom de la bête et ne put retenir un juron lorsqu’il se brisa sur le marbre. Elle s’accroupie et commença à ramasser les éclats, incapable de dissimuler ses tremblements. Son amant, qui avait disparu dans la salle de bain, pointa à nouveau la tête dans la pièce, la bouche entrouverte de surprise.

— Tu racontes n’importe quoi ! répliqua Ergane. Chimère n’est pas reparue sur Terre depuis que tu l’as terrassée aux Premiers Âges. L’énergie qu’il faudrait déployer pour faire remonter des Enfers une telle abomination n’est pas à la portée d’un quelconque mortel qui s’essaye à la magie ancienne. On parle là d’un pouvoir divin.

— Quelque chose d’assez puissant pour causer un tremblement de terre ? renchérit Isabelle.

— Impossible ! objecta Ergane. Quel dieu aurait intérêt à faire ça ?

— Je n’ai pas bravé l’interdit de te voir pour lancer un débat, mais pour te demander d’avertir le Conseil.

La rouquine se mit à rire nerveusement. Son compagnon, toujours nu, s’était assis sur le bord du lit et écoutait en prenant des notes dans un carnet. La lumière de la lampe qu’il venait d’allumer révéla plusieurs cicatrices sur son visage.

— Le Conseil, rien que ça ? s’exaspéra Ergane. Tu veux pas que j’aille directement trouver ton père pour qu’il m’enchaîne deux ou trois cents ans à un rocher ?

— Ergane, je suis sérieuse !

— Alors donne moi au moins une preuve de ce que tu racontes, exigea la stratège. Je ne vais pas risquer le peu qu’il me reste pour tes beaux yeux.

Isabelle serra les poings au milieu de son loft. Des petites chimères, il ne restait rien de concret. Quant à son trident, les dieux auraient pu y lire la violence de l’affrontement, mais celui-ci était parti en poussière, vidé de sa magie. Elle n’avait rien.

— T’ai-je déjà menti, ma belle ? reprit Isabelle, le regard voilé.

— Des dizaines de fois, et pour toutes sortes de raisons, lui renvoya la petite rousse à lunettes.

— J’ai besoin de toi… admit l’héroïne, une fragilité dans la voix qui tranchait avec son orgueil omniprésent. S’il te plait.

La formule suffit à désarmer la protégée d’Athéna. En colère et pleine d’une rancune justifiée, Ergane ne voulait rien céder à son ancienne compagne, mais la voir ainsi lui retourna le cœur. L’héroïque Bellérophon lui demandait de l’aide avec une détresse qu’elle ne lui connaissait pas. C’était le genre de femme a exiger des choses, pas à plier le genou pour supplier. La situation était donc aussi grave qu’elle le prétendait.

— D’accord, je porterai ton message au Conseil.

Isabelle se fendit d’un sourire déterminé dans lequel Ergane reconnut une pointe de reconnaissance.

— Merci, ma b…

— Tututu, ça suffit la guimauve, j’ai passé l’âge, la coupa-t-elle. Si l’on ne veut pas passer pour une paire de folles Cassandre, tu vas devoir réunir de quoi appuyer tes dires.

Ergane consulta le cadran accroché au mur de sa chambre et compta sur ses doigts.

— Tu as quatre heures pour me trouver quelque chose de solide à présenter au Conseil, l’avertit la rouquine. Essaye de ne pas décevoir ma confiance cette fois.

L’homme à la jambe métallique s’était levé et fouillait dans un coffre près d’un établi recouvert d’accessoires complexes. Toujours aussi peu vêtu, il vint se placer à la droite d’Ergane qui lui arrivait tout juste sous l’épaule, et lui confia une boîte marquée d’une enclume et d’un marteau stylisés.

— Serviable et pas bavard ton réchauffe lit, l’asticota Isabelle. Il a un nom au moins ou c’est juste un élément de décor ?

Loin de se véxer, l’homme à la peau brune lui adressa un sourire amusé avant de retourner se coucher.

— Philo est l’un des meilleurs apprentis de la Forge, expliqua Ergane. Il a cet avantage sur toi d’être toujours bienveillant et d’économiser ses mots pour les moments où ils sont réellement nécessaires. Tu as raison d’être jalouse de lui, c’est un compagnon précieux.

Sophia, elle, se sentait de plus en plus mise à l’écart. L’échange acide la renvoya à s’interroger sur la place qu’elle occupait aux côtés d’Isabelle. S'accommoder du rôle de la potiche ne faisait pas partie de ses plans. Elle comptait bien se rendre utile d’une manière ou d’une autre.

— Prend cette boîte, intima la rouquine. Tu y trouveras de quoi faire quelques repérages, en espérant que ce sera assez pour rapporter une preuve tangible.

Isabelle récupéra le coffret du bout des doigts, s’assurant que ses mains ne franchissent pas la frontière éthérée du portail. Seule la boîte inanimée traversa l’espace et le temps, échappant à la vigilance de Polyphème.

— Merci, Ergane.

— Tu me remercieras quand le Conseil aura eu vent de tes inquiétudes, et qu’il aura statué sur autre chose que le chatiment qu’il nous réserve pour l’avoir importuné.

La stratège tourna le dos au portail pour signifier qu’elle en avait fini avec elles et ajouta un avertissement d’un ton théâtral.

— Quatre heures, Belle, pas une de plus.

Dans le loft au-dessus de la poissonnerie, les Bifrons marchaient à reculons, l’un vers l’autre, alors qu’Isabelle refermait le passage. Elle n’était qu’en partie satisfaite de son entrevue avec Ergane, mais la rouquine avait raison. Le Conseil ne prêterait aucun crédit aux dires d’une exilée sans l’ombre d’une preuve de ce qu’il se tramait dans les rues d’Olympia.

— Dis moi, tu nous trouverais pas une voiture ? minauda l’héroïne à l’attention de Sophia.

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TiteTeigne
Posté le 29/04/2022
Un chapitre court et qui va à l'essentiel. On commence à percevoir un peu plus les enjeux et les dangers qui peuvent apparaître. Le retour de Chimère ? Mais pourquoi ? Beaucoup de questions qui émergent et qui posent le but du début de cette quête. Que du dialogue mais avec toujours des détails bien placés pour certes un contenu fondé (Chimère et le Conseil) mais aussi introduction de nouveaux personnages, de relations complexes et de mythologie. Pas d'action mais les bases sont posées. En avant pour l'aventure !
Sophia est complètement larguée, et on l'est un peu aussi malgré nous, et emportée dans cette folle histoire !

Une toute petite correction selon moi : "à tous ceux qui n'avaient plus leur place"
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