Chambardement et Château de cartes

Par Bleiz
Notes de l’auteur : On entre enfin dans la Quête pure et dure ! Dites moi ce que vous en pensez !
Bonne lecture

2 Mars : Enfin le jour du départ ! Impossible pour moi de tenir en place. Tant pis pour les remontrances de Froitaut ! Je devais bouger, taper du pied, tournoyer ; après tout, je planais déjà !

—Par ici, suivez-moi, dit une hôtesse de l’air en nous indiquant le chemin. Je bondis après elle, suivie de notre petite troupe. La sécurité avait eu la délicatesse de nous préparer un chemin à l’écart des journalistes… en tout cas, à bonne distance. En tournant la tête, je pouvais les voir, agglutinés derrière la chaîne que formaient les agents de sécurité. Nous aurions tout le temps de nous occuper d’eux plus tard. Ils en étaient réduits pour l’instant à prendre des photos et cela me ravissait, car j’avais porté un soin tout particulier à l’attirail de mes Héros !

En premier, nous avons le Barde, je veux dire Gemma, dans un ensemble vert pomme et rose pâle qu’elle déteste mais porte avec grâce.  Que voulez-vous, c’est en partie à cause de son apparence douce et sympathique que je l’ai recrutée. Je ne peux pas révéler au public qu’elle est… comme elle est ! Tout du moins, pas immédiatement.  Elle a aussi une sacoche en bandoulière, mais elle a refusé de m’en dévoiler le contenu. Je finirais bien par découvrir ce qui se cache là-dedans !

À sa suite, Martin le Voleur. Je tenais absolument à le placer avant Baptiste, sinon personne n’allait se rendre compte qu’il était là. Franchement, je ne vous cache pas que j’aie eu du mal. C’est qu’il n’a pas grande substance ! Alors je suis revenue aux bases : je suis allée me perdre dans les méandres d’Internet pour trouver l’inspiration. Hélas, toutes les images de Voleur folklorique que j’ai trouvé avaient un point commun : le style. Or, Martin en manque cruellement. Et je ne pouvais pas juste lui jeter une tenue à la figure, il fallait qu’il s’y sente à l’aise pour affronter le public ! Donc j’ai décidé de rester dans des nuances de marron, avec une ceinture et des bottes en cuir. Il a un drôle de tissu vert sombre accroché au poignet, qui ressort un peu mais facilement caché sous l’épais gilet noir que je lui ai prêté. Lui aussi a un sac, un sac-à-dos. Qu’ont-ils tous, à ramener leur matériel ? Je n’ai pas l’intention de les lâcher dans l’arène les mains vides ! Heureusement, mes trois Héros restants m’ont rendu la tâche plus facile : Baptiste a gentiment suivi mes recommandations vestimentaires, assez simples par ailleurs. T-shirt à motif, veste avec col en laine et un bonnet. Un peu hipster, je l’admets, mais ça passe.

Quant à Froitaut… vu son délire existentiel de la dernière fois, je ne voulais pas le pousser plus profondément dans sa crise de la quarantaine. Je me suis donc retenue de toute suggestion.

Et enfin, Élias ! Comment oserais-je lui imposer une tenue quelconque alors qu’il a déjà un style parfait, défini, reconnaissable ? Toutes les têtes se retournent sur son passage et on ne saurait dire si c’est par admiration ou par peur. Sans parler des journalistes qui se sont presque décroché la mâchoire en le voyant ! Exactement ce que je voulais ! Heureusement qu’il est là. Je serais désespérée s’ils se comportaient tous avec le même désintérêt de Gemma ou la panique de Martin.

Notre avion est prévu dans une heure. Nous atterrirons à Marseille en début d’après-midi. Ça nous donnera le temps de nous préparer pour demain. Charlotte et Tristan nous rejoindront comme prévu dans deux jours, par train. Pourquoi l’avion, dans ce cas ? Eh bien, honnêtement, je n’ai jamais pris l’avion. Or, au cours de notre périple, nous allons nous rendre dans des endroits inaccessibles par voie de terre et l’avion deviendra une nécessité. Je refuse que mon premier vol se fasse au-dessus de l’océan ! Que faire s’il s’écrase ? Je nage très mal ! J’ai conscience que statistiquement, l’avion est plus sûr que la voiture, bla-bla-bla. N’empêche que si l’on s’écrase, je préfère qu’on reste en France. Point barre !

Une voix vient d’annoncer que notre vol sera légèrement retardé. J’ai vu Elias et Gemma échanger un regard entendu, mais je ne comprends pas. Ils ont dit « légèrement ». Ce sera rapide, n’est-ce pas ?

Une heure et je compte. Je refuse de croire que réparer un avion prend autant de temps. C’est du sabotage ! On essaie de ruiner ma Quête avant même qu’elle ne débute. C’est d’une lâcheté rampante… J’obtiendrai justice !

Ça doit faire trois heures maintenant. Je suis au bout du rouleau. Je faisais fausse route, tout à l’heure : cette tragédie n’est pas de main humaine. Très clairement, les Dieux ont une dent contre moi. Quoi, peut-être que c’était mal de laisser les gens croire que mes visions venaient d’eux, mais leur réaction est complètement disproportionnée !

Je vois Gemma sortir un paquet de cartes et, tiens, elle me fait signe de la rejoindre. 

—Je te proposerais bien une bataille, mais ce sera moins sympa si tu connais le résultat à l’avance. 

Ah oui, c’est vrai. Voyance.

—À la place, je te propose de faire… un château de cartes.

—Bon sang, ça va être si long que ça ?

—Navrée, j’essayais d’être subtile. 

Je retins un soupir et m’accoudais à la table tout en observant la jeune femme sortir les cartes de leur boîte. Soudain, je remarquais l’absence d’un de mes Héros :

—Où est Baptiste ? Pourquoi est-il parti sans me prévenir ?

—Relax, dit Gemma en me filant la moitié du paquet. Il a vu une mamie qui n’arrivait pas à porter sa valise, alors il est allé l’aider.

—Ah, cet esprit d’initiative. C’est ce que je préfère chez lui ! déclarais-je en m’appliquant à placer deux cartes l’une contre l’autre.

Gemma me jeta un regard en coin.

—C’est pour ça que tu l’as choisi ? demanda-t-elle.

—Je n’ai pas le contrôle sur qui devient un membre de la Quête, répondis-je d’un ton docte, les yeux fixés sur ma construction. Tu le sais, en plus.

—Vrai, reconnut-elle. Elle laissa passer quelques secondes avant de reprendre : Pardon. Je suppose que je ne suis pas encore… entièrement convaincue.

—Pas de problème, Gemma. 

Je lui souris par-dessus mes tours de valet et de neuf de cœur, sourire qu’elle me rendit. Nous jouâmes ainsi pendant une poignée de minutes jusqu’à ce qu’Élias s’asseye sur le siège en face de nous :

—Ça fait une éternité que je n’ai pas fait de château de cartes !

—Tu n’as qu’à m’aider, déclarai-je en frottant les mains sur mon jean. Je ne sais pas pourquoi, l’as de pique et le trois de trèfle refusent de collaborer avec la paire du dessous. 

L’air ravi, il décala son tabouret et saisit avec délicatesse les deux cartes.

—Comme ça ?

—Oui, c’est très bien, chuchotai-je en reposant mon menton dans le creux de ma main. 

Mon château en sécurité entre les mains du Barde et de l’Assassin, je laissais mon esprit vagabonder. Toutes mes préparations étaient achevées et je n’avais pas le moindre doute quant au succès retentissant de la première étape. Que faisaient Charlotte et Tristan, en ce moment ? Se préparaient-ils déjà pour leur séjour à Marseille ? Tristan devait sans doute batailler avec son sac pour y ranger sa bibliothèque, et Charlotte… peut-être qu’elle prenait des photos de la scène, tiens. J’espérai soudain qu’elle le fasse. 

Toujours la tête ailleurs, je décrochai un appel entrant :

—Allô ?

—Ingrid, tu vas bien ? s’écria mon père à l’appareil.

Une seconde. Mon père, anxieux comme ça ? Que se passait-il ?

—Bien sûr que je vais bien. L’avion est en retard, mais c’est tout. Pourquoi ? demandai-je en tapotant le bras de Gemma pour attirer son attention.

Élias articula un « Qu’est-ce qui se passe ? ». Je haussai les épaules, aussi perdu que lui, quand mon père répondit :

—On vient de me prévenir qu’un groupe armé avait pénétré de force dans l’aéroport.

—Quoi ? dit Élias, stupéfait.

Baptiste réapparut tout à coup à mes côtés. Les sourcils froncés et les traits tirés, il se pencha vers moi et me chuchota :

—On dirait qu’il y a un problème. A l’entrée principale de l’aéroport. Ça devrait se régler facilement, mais au cas où… 

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Un sourd bruit d’explosion retentit, quelques couloirs plus loin. Le son se répercuta contre les hauts murs du bâtiment, assourdissant la foule. Des cris et des coups de feu épars se faisaient entendre, de plus en plus proches. Je sautais de mon tabouret, incapable de voir quoi que ce soit qui me permettrait de comprendre ce qui se passait. Mon père, toujours au bout du fil, criait des paroles que je ne comprenais pas. Une fumée épaisse commençait à ramper vers nous. Le sol tremblait sous mes pieds, secoué par les pas des assaillants dont je percevais à présent les silhouettes. Je serais restée là jusqu’à ce qu’ils fussent sur nous si Gemma ne m’avait pas arrachée à ma stupeur. Elle m’attrapa par le bras et se mit à courir.

—Par ici ! cria Élias en poussant une porte au hasard.

Je m’y engouffrai, suivie de Gemma et Élias. Mon cœur battait furieusement contre mes côtes et j’avais le souffle court. Je distinguais dans la pénombre un balai et une multitude de produits ménagers. Personne ne risquait de venir nous trouver ici… pour l’instant.

—Que, qu’est-ce qu’il vient de se passer ?

—Aucune idée, chuchota Gemma, adossée contre la porte, mais on va pas tarder à le savoir. À vue d’œil, ils étaient une dizaine. Cela dit, d’autres peuvent les rejoindre à tout moment… On est pas censés avoir une sécurité, par ici ?

—Pythie, nous allons sortir pour aider ceux qui sont restés derrière, dit Élias, agenouillé à ma hauteur. 

Gemma hocha la tête sans hésitation. Il reprit :

—Vous devez rester ici, d’accord ? C’est trop dangereux. 

Ma gorge se serra. Évidemment qu’ils allaient me laisser là. La probabilité que ces fous furieux soient après moi crevait le plafond. Sortir de cette sous-pente revenait à me servir sur un plateau d’argent. Toutefois, n’y avait-il donc rien que je puisse faire ? 

J’agrippai la manche d’Élias et m’exclamai :

—Attends ! Donne-moi une seconde. 

Il acquiesça sans un mot et recouvrit ma main de la sienne. 

Toute me submergeait : l’odeur de détergent et d’humidité de notre cachette, les hurlements et les balles qui sifflaient dans des éclats de tonnerre à l’extérieur, le coton de la chemise d’Élias enfermé dans mon poing… Je clignai des yeux à répétition, chassant mes sensations autant que possible pour me concentrer sur un plan. Je repassai chaque information, chaque détail…

—Retrouvez les autres Héros, rapidement. Ne laissez pas Martin seul, il se ferait tuer. Si possible, évacuez tous les civils puis bloquez les ascenseurs et les portes automatiques. Ils ne doivent ni s’enfuir, ni atteindre le parking souterrain. Je secouais la tête. Encore un petit effort. Neutralisez-les. Utilisez le taseur que tu as dans ton sac, Gemma. 

—Comment… ? demanda-t-elle avant d’écarquiller les yeux et de souffler : La divination, bien sûr.

—Merci, Pythie. Nous suivrons tes instructions. Ce ne sera pas long ! m’affirma Élias.

Je n’ai jamais autant détesté voir cette confiance absolue dans ses yeux. Je n’eus pas l’occasion d’ajouter un mot de plus. Gemma avait ramassé son arme et foncé hors de la pièce. Élias me sourit une dernière fois avant de fermer la porte derrière lui.

Je me laissai glisser au sol, adossée contre Dieu seul sait quoi. L’interrupteur n’était pas loin, un mètre ou deux, mais je n’osais pas bouger.

Heureusement que j’avais appris par cœur le plan de ce maudit aéroport ! Quant au reste, simple logique. Si mes Héros se jetaient dans le champ-de-bataille, je me devais, moi, de garder mon sang-froid et les idées claires pour les guider. C’est comme ça que ça marchait, c’est ce qui était prévu depuis le début. Alors pourquoi mes mains ne s’arrêtaient-elles pas de trembler ? Agacée, je les coinçai sous mes aisselles et décidai de faire ce que je faisais de mieux : réfléchir. 

Une attaque le premier jour de la Quête, ce ne pouvait pas être une coïncidence. Soit ils venaient pour les Héros, soit pour ruiner mon plan, soit pour moi. À moins que ce soit une combinaison des trois. Derrière le nuage de peur qui obscurcissait ma vision, je ne doutais pas que le Chevalier, l’Assassin et le Barde soient de taille à se défendre. Je m’inquiétais plus pour Martin et M. Froitaut. Si celui-ci ne me haïssait pas avant, c’était le cas maintenant, pour sûr… Bah, ce serait un problème pour plus tard ! 

Quand ma troupe aurait gagné ce combat, je devrais investiguer dans l’auteur de cette attaque-surprise. Il était peu probable qu’un groupe de mercenaires se lance dans une entreprise pareille de leur propre chef. Non, quelqu’un était derrière tout ça. Quelqu’un qui devait me détester, visiblement… mais qui ? Ma liste d’ennemis était à la fois trop longue et trop courte ! Beaucoup de gens ne pouvaient pas me supporter et me traitaient de menteuse, mais pas de quoi me tuer ! Je manquais de candidat sérieux pour le poste de Némésis. 

Je remarquai soudain que les coups de feu avaient cessé. Toutefois, j’entendais encore de bruits de combat : des gens qui fuyaient, des pleurs étouffés, des cris de rage, des poings qui s’entrechoquaient… Je décidai de tenter ma chance ; j’appuyai avec précaution sur la poignée et poussai la porte doucement. Ce que je vis dans l’interstice m’apprit deux choses : M. Froitaut et Martin étaient vivants, protégés par les trois autres qui se battaient comme de beaux diables. La deuxième, c’est que sur les dix assaillants, quatre étaient à terre, visiblement assommés, deux avaient disparus, trois tentaient de se défendre contre mes Héros… 

Et le dernier se tenait face à moi, debout devant la porte. Je laissai sortir un hurlement strident. Je tirai aussitôt sur la poignée mais l’homme avait déjà glissé sa main gantée dans l’entrebâillure. Je calai mon pied contre le mur et mis tout mon poids pour refermer la porte : rien à faire. Je me sentais glisser un peu plus à chaque seconde qui passait. Du coin de l’œil, je voyais un œil noir et glacé perçant derrière ses lunettes à verre fumée. Mes bras me faisaient mal. Bon sang, je ne pouvais pas mourir ici ! Je n’avais encore rien accompli !

BAM !

Je tombais brusquement en avant, toute résistance disparue. Je rouvris immédiatement la porte et découvrit l’inconnu allongé au sol. Une tâche sombre s’étalait comme une fleur sur le coin de son crâne, à peine perceptible à travers sa cagoule. Je relevai lentement la tête. Martin, debout et tremblant, serrait entre ses doigts une matraque. Son teint de cire était devenu plus pâle que d’habitude, si possible.

—Tu viens de me sauver la vie, lâchai-je avec une surprise à peine dissimulée.

—Faut croire, oui, répondit-il, l’air aussi étonné que moi.

J’aurais voulu me laisser tomber au sol, moi aussi. J’aurais donné la moitié de ma fortune pour un peu de silence et une sieste au milieu de cet aéroport désormais désert. Cependant, c’était impossible. Le maître du jeu ne peut tout simplement pas se reposer tant que les joueurs sont en pleine partie. Or, mon Barde était à deux doigts d’arracher la tête de son adversaire et mon Chevalier et mon Assassin paraissaient complètement débordés. Il était temps que la Pythie prenne les choses en mains. Je me penchai et fouillai avec précaution le corps inconscient du sale type assommé. 

—Qu’est-ce qui vous prend, Pythie ?! Qu’est-ce que vous faites ? paniqua Martin et s’accroupissant à côté de moi.

—C’est pas moi qui devrait faire ça, grommelai-je sans m’arrêter. C’est toi, le Voleur, je te signale !

—Le quoi ?

—Laisse tomber. Ah ! m’exclamai-je en brandissant le pistolet.

Martin émit un petit gémissement terrifié auquel je ne prêtai pas attention. Comment faisait François, quand il mimait ses acteurs favoris dans ces films d’action incongrus ? D’abord tirer sur le truc au-dessus, appuyer sur le bouton pour enlever le chargeur. Une seule balle à l’intérieur. Oh, parfait. Je n’avais besoin de rien de plus.

—Pythie, sans vous manquer de respect, votre sourire me fait un peu peur…

—Garde la peur pour plus tard, Martin. Je t’offre une promotion : de chapardeur à sniper ! Suis-moi, fis-je en l’attrapant par le bas de son pull.

Heureusement, personne ne nous prêtait attention. Je crois bien que M. Froitaut s’était caché sous un banc. Enfin, j’espérais. Pitié, faites qu’il ne se prenne pas une balle perdue, nous n’en avions qu’une !

Une fois à bonne distance, dissimulés derrière une pile de bagages abandonnés, je tendis le pistolet au Héros. Il la repoussa d’une main, j’insistai, il s’écria à mi-voix :

—Je peux pas faire ça ! Je suis pas un tueur. J’étais déjà mort de trouille quand j’ai frappé l’autre type, tout à l’heure. C’est trop pour moi !

—Personne ne te demande de tuer qui que ce soit. Si je voulais me débarrasser de quelqu’un, je demanderais à Élias, glissai-je en mettant l’arme dans la main de Martin.

Le jeune homme me dévisagea, ses grands yeux pâles se remplissant de larmes.

—Pythie, je… je suis pas un vrai Héros.

—Pas encore, pas totalement, dis-je en jetant un coup d’œil à la scène un peu plus loin.

Ils étaient encore en train de se battre, parfait. Dans moins d’une minute, ce serait fini. Je me tournai vers le Voleur et reprit :

—Il y a une raison pour laquelle tu es là. Sans toi, je serai morte. Tu as déjà prouvé que tu avais ta place ici. Et tu vas le prouver une fois de plus en faisant ce que je te dis. D’accord ? 

Il hocha la tête. À l’évidence, il avait encore peur, mais je l’avais suffisamment convaincu pour l’instant. Ça ferait l’affaire. 

Interrogation surprise, lecteurs : comment calculer la trajectoire d’une balle ? Il y a un paquet de choses à prendre en compte : l’habileté du tireur, la masse de la balle, la distance, les frottements d’air… Mais pour faire simple, ça se résume vraiment à séparer les composantes de la vitesse en deux axes, tout en utilisant l’accélération constante due à la gravité. Un jeu d’enfant pour mon cerveau habitué à des calculs autrement compliqués. Je soufflai :

—Pointe le pistolet ici, un peu plus haut. À gauche… J’ajustais la position de ses bras et de ses mains, cramponnées à la crosse. Voilà, très bien. Quand je te dis de tirer, tu t’exécutes, OK ? Pas d’hésitation, pas de larmes, juste de la poudre ! 

—Oui, oui, compris, répondit-il en reniflant.

J’observai les combats encore un peu, juste le temps de comprendre à quel rythme ils se battaient, tous. Celui que Gemma repoussait et qui revenait malgré tout à la charge bougeait en quatre temps : s’accroupir, frapper, rentrer le bras, parer en se redressant. Un, deux, trois quatre. Un, deux…

—Tire ! criai-je.

Je plaquai mes mains contre mes oreilles, un poil trop tard. Dans un BANG ! magistral, l’unique balle fut propulsée, traversa la dizaine de mètres et vint transpercer la cuisse de l’homme. Son cri fit écho à celui de Martin. L’homme tomba à terre dans un grognement et lâcha son arme. Elias saisit l’occasion. Sans faire attention aux autres soldats qui auraient pu l’attendre, il plongea sur le fusil automatique. D’un mouvement, il le braqua sur l’inconnu à terre. Pendant une seconde, je crus qu’il allait tirer. Finalement, il relâcha sa posture et, l’arme pointée au sol, retourna auprès de Baptiste qu’il avait laissé sans défense. J’expirai lentement. 

—Oh non, j’ai vraiment tiré sur quelqu’un… murmura Martin à côté de moi.

—Pour la première fois, mais pas la dernière ! m’extasiai-je en lui claquant le dos. Tu l’as eu en un coup, bravo !

—Merci ? souffla-t-il, les yeux rivés sur la silhouette accroupie au sol.  

—Allez, il est temps d’en finir, murmurai-je avant de me redresser d’un bond. Gemma, donne-lui un coup de pied dans la tronche et va retrouver Froitaut ! Quant à toi, Baptiste, vise le flanc gauche ! Il a déjà reçu un coup à cet endroit-là.

—Bien reçu ! s’écria en retour mon Barde en écrasant le nez de son adversaire.

Mon Chevalier se contenta de secouer la tête, désabusé, avant de suivre mon conseil. Moins d’une minute plus tard, seuls Baptiste, Gemma et Élias étaient débout. J’entendis Martin lâcher un « Waouh » et pour une fois, je ne pouvais être plus d’accord avec lui. La panique que j’avais ressentie jusqu’alors s’évanouit pour laisser place à une fierté sans bornes. Mes Héros avaient gagné ! Sans le moindre artifice ni stratagème de ma part ! 

Peut-être que cette Quête allait se révéler plus extraordinaire encore que je ne l’eusse imaginé.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez