Chaises musicales

Par Liné
Notes de l’auteur : Une seule fête vous manque, et tout est dépeuplé.

— Vous en avez pas marre, sérieux ?

   Les bouches de Saïd et Laura se décollent dans un bruit de succion sec et claquant. Un sourire niais les relie encore, tandis que des lèvres de Clément se dessine un mince filet de buée que l’hiver avale presque aussitôt.

— T’es juste jaloux, mec, s’amuse Saïd.

   Ses yeux restent plantés dans ceux de sa bien-aimée. Clément soupire, sautille pour se débarrasser du froid qui mord les peaux. Puis s’exaspère :

— Vous êtes relous, à jouer à la moule et à son rocher…

   Toutefois sa voix se perd dans les pans de son écharpe. Qu’à cela ne tienne, il égaiera lui-même, et tout seul, ce voyage à trois qu’il regrette déjà d’avoir accepté.

— Il a raison, intervient Laura sans quitter son amoureux des yeux. Moi aussi j’en ai marre. Ça caille. Tu m’avais pas dit qu’il faisait aussi froid à Berlin ! Il arrive quand, ton pote ?

   Rien ne parviendrait à détacher Laura de Saïd, ni Saïd de Laura. Comme un miroir, le visage de l’un renvoie à l’autre cette expression de stupide hébétude dans laquelle les jeunes couples s’enferment.

— Il va pas tarder, mon amour. Viens là, que je te réchauffe.

   Agacé, Clément se détourne de ses amis et fait quelques pas. Ses bottes crissent sur les gravillons gelés et la terre séchée se craquèle. S’enfoncer dans la nuit et le froid, sur ce terrain vague aussi ennuyant qu’inquiétant, l’inspire bien plus que de suivre les péripéties buccales de ses compagnons. Mais après tout, n’est-ce pas à cela que servent les voyages ? Étancher sa curiosité comme une soif qui démange, oser s’aventurer en territoires inconnus ? Dans un soupir, Clément jette son dévolu ainsi qu’un regard las sur l’étendue grise qui s’étale devant lui. Et avance.

   Sa silhouette s’immerge dans une pénombre urbaine que des grondements de circulation, tranchants et saccadés, violentent depuis leurs pentes goudronnées. Laura et Saïd disparaissent tout à fait — la nuit les a enveloppés. Clément tourne la tête de droite et de gauche : de cet environnement terne et glacial, son œil n’attrape que les zébrures fantomatiques de quelques voitures éloignées.

— Mais qu’est-ce que je fous là ?

   En guise de réponse, un claquement sourd parvient à ses oreilles. Sans trop y croire, il tente d’en capter la provenance et pivote dans sa direction. À sa plus grande surprise, le regard du jeune homme s’arrête sur un îlot de lumières, là, tout près ; leurs reflets vacillent dans l’obscurité à la manière d’un néon se réveillant d’un lourd sommeil.

   Intrigué, Clément s’y dirige d’un pas prudent. À mesure qu’il s’en approche, les contours de l’îlot se précisent : il en distingue des nervures, un squelette, des toits. Enfin, il arrive devant un panneau de bois désignant l’entrée d’un espace en plein air — un beergarden ? un parc d’attractions ? Au-delà de cette frontière, ce sont des maisonnettes, des bancs, des comptoirs, des semblants de manèges figés, façonnés dans des éléments vieux comme le monde, qui s’enchaînent et s’entrelacent en une forêt sans âge. Çà et là s’élèvent des ficelles de métal, des bras élancés dans les paumes desquelles ronronnent des lumières accueillantes. L’une d’elles jette une rumeur douce à la surface de l’eau : par un mystère que Clément ne s’explique pas, le parc borde les clapotis muets de la Spree et s’étale au-dessus du fleuve tel un bateau venant tout juste d’accoster.

   Pas un bruit. Dans cette esplanade qui se présente à lui, rien ne bouge hormis une girouette décatie, quelque part au sommet d’un chalet. L’endroit est parfaitement désert. Clément écarquille les yeux et touche le panneau du bout des doigts comme pour se prouver à lui-même qu’il ne rêve pas. Il ressent un pincement au cœur : cet endroit le rend étrangement nostalgique. Ses pensées effleurent les bars, les pistes de danse abandonnées à leur sort hivernal ; il regrette amèrement de ne pas les avoir découverts en été, quand la poussière qui les recouvre n’a d’autre choix que de déménager, balayée par la fête. Clément pousse le panneau et pénètre dans le parc. Ses pas frappent le silence, grandissent, ronds et immenses, et résonnent dans la nuit.

   À peine est-il entré dans le parc que celui-ci… s’anime : chose étrange, une musique vient à la rencontre de Clément, glisse et se cogne contre les manèges inertes, emplit tout l’espace cependant que les paumes de lumières clignotent, s’endorment pour se réveiller de plus belle, irradient les rues, les bancs et jusqu’aux alcôves cachées. Tout vit et tourne. Et, enfin, s’esquissent des confins du parc les contours d’une fourmilière colorée. Clément, bouchée bée, plisse les yeux et observe ces minuscules têtes d’épingle accrochées à l’horizon enfler, enfler, et prendre une forme tout à fait humaine : celle d’une foule joyeuse faite de femmes et d’hommes prêts à boire, discuter, et danser.

   Clément n’en revient pas. Il reste pantois, idiot, les bras ballants et les jambes solidement plantés dans le sol tandis que la foule, ses voix et ses couleurs déferlent autour de lui. Aussitôt leur chaleur l’emporte et l’élève. Il y est — se dit-il. Il a trouvé cet endroit magique, cette fête rêvée aux accents irréels vers laquelle il lui semble que toute son énergie, ses envies et ses pérégrinations tendent. Celle qui renferme toutes les autres, dont on parlera encore quand on sera mort, celle que les jeunes et les fous en quête de sens cherchent dans les gestes, les rires et jusque dans leur sommeil, qu’ils guettent au gré des ruelles soudain éclairées et des chuchotements de joie ancrés au loin, inatteignables. C’est précisément pour trouver cette fête que Clément a voulu voyager.

   Il se frotte les yeux une nouvelle fois ; et sous les halos lumineux que ses paupières closes ont invités, la fête est toujours là.

— Il faut que je prévienne Saïd et Laura, murmure-t-il dans sa barbe.

   À contrecœur, Clément s’arrache aux promesses que le parc lui offre et tourne les talons. Deux soupirs habillés de buée le séparent de la pénombre dont il s’est extirpé, et dans laquelle il se renfonce à reculons. Fébrile, impatient, c’est en trottinant qu’il rejoint le terre-plein, le lampadaire vacillant et les lueurs mornes braquées sur ses deux amis.

   Fidèles à eux-mêmes, Saïd et Laura sont enlacés, les bras aussi entortillés que les tentacules d’un poulpe à deux têtes. Seule nouveauté : à leurs côtés se tient, droit comme un « i », un jeune homme au sourire ravageur ; un appareil photo pendule nonchalamment au bout d’une bandoulière, entre les deux bosses que dessinent des mains enfouies dans les tréfonds d’un manteau d’hiver.

— Hey Clément ! lance Saïd, ravi. Mec, je te présente Jonas. Depuis le temps que je te parle de lui !

   Avant que Clément puisse réagir, le « i » se meut, s’avance vers le jeune homme et lui impose une accolade à l’américaine ; le son étouffé de sa main gantée claquant contre l’épaule de Clément résonne dans le vide.

— Enchanté de faire ta connaissance !

   Jonas a un accent tout en angles carrés, avec des pointes pour fins de syllabes. Toutefois son ton est enjoué, son regard chaleureux, et son sourire s’allonge en vagues solaires.

— Salut, répond Clément. Hé c’est complètement dingue, je viens de tomber sur une teuf incroyable, là-bas, au milieu de nulle part !

   Il s’agite, enthousiaste ; des palettes orange dansent sur sa veste tandis qu’il tend son bras et pointe l’obscurité d’un doigt assuré. Saïd et Laura ne plissent même pas les yeux pour tenter de déceler, à travers la marée d’ombres hivernales, la trace d’un réconfort enivrant.

— C’est peut-être le Wieder Wunder, suggère Jonas. Mais je pensais qu’il avait fermé.

— C’est un club, ça ? demande Laura.

—  Non, juste un beergarden.

— Y’a des beergarden qui ouvrent en plein mois de janvier ?

— On va peut-être arrêter de se les peler à ciel ouvert… tranche Saïd. Mec, Jonas voulait nous emmener au Terrier !

   Clément pressent, penaud, l’enterrement de sa fête rêvée. Il voit les moufles de Laura se frotter contre des épaules, les siennes et celles de Saïd, et balayer leurs tremblotements comme on déneige des sables mouvants : en vain. Il voit la figure radieuse de Saïd, ses lèvres bleuies étirées sur des joues roses et dures. Et y trouverait presque quelque chose de macabre. Ses traits sont figés, emprisonnés derrière un bloc de glace imbrisable ; un masque mortuaire aux teintes azurées.

— Le Terrier n’est pas loin, rassure Jonas. C’est dans un… un gros endroit fermé, comme une usine. Il y a toujours plein de monde. Il fait chaud !

   « Il y fait chaud » s’empêche de corriger Clément ; il se mord la langue et la raillerie qui s’y tissait, prête à attaquer les mots hésitants de l’Allemand, s’évanouit.

— Alors on va au Terrier ! Maintenant !

   Laura bondit et clappe des mains.

— Et l’autre truc… la Wonder… la… On y va pas ? C’est sûr ?

— La prochaine fois !

   Saïd enfonce son poing dans le bras de Clément et lui adresse un clin d’œil. L’idée même d’un départ, d’un mouvement qui l’emporterait loin du terre-plein, semble le réchauffer ; Clément le jurerait, la peau de son ami luit, il a pour yeux deux lucioles soudain réveillées ; le froid qui s’est emparé de son visage fond, et le masque bleu s’effondre dans un bruit d’avalanche. Comme si Saïd reprenait vie.

   Clément n’insiste pas plus. De toute manière, le dépit le réduit au silence. Ses trois compagnons le devancent déjà, leurs contours s’estompent dans la pénombre ; le jeune homme se secoue brusquement et les rattrape.

   Jonas n’a pas menti : le club n’est qu’à quelques minutes de marche et, bientôt, les néons chamarrés du Terrier se mêlent au brouhaha d’une grande fête.

— Voilà ! On y est !

   Ils se fondent dans la foule et se laissent emporter par le courant ; le flot des fêtards les entraîne vers un immense hangar désaffecté, érigé au milieu d’une vieille usine démantelée. Clément se retrouve brinquebalé contre des corps étrangers, contrits ; a toutes les peines du monde à lever les yeux sur les entrelacs colorés qui décorent les murs, créent des passerelles d’une façade à l’autre et encouragent les spectateurs à s’attarder. Les quatre compagnons s’engouffrent dans le Terrier. Aussitôt, une chaleur moite les soulage et les vibrations des baffles saisissent leurs os. Ils retirent leurs manteaux.

— C’est génial ici ! s’enthousiasme Laura.

   Clément la regarde et lit sur elle l’émerveillement qui l’a frappé, lui, dans le parc mystérieux. Un émerveillement vrai, pur, qui déboulonne dans le cœur, se déverse dans les veines et rejaillit, aveuglant, sur un univers magnifié. Il l’envie ; scrute la piste et les comptoirs, les danseurs extatiques aux squelettes emmêlés, et la valse endiablée, incessante, des alcools coulant des bouteilles pour épouser verres puis gosiers ; embrasse les babioles, les bricoles, les guirlandes de lumière et les objets insolites — une baignoire coupée en deux en guise de canapé, une table d’échecs collée au plafond — qui s’amoncellent, s’agglutinent et composent un débordement de folies ; et n’y trouve rien d’intéressant. Ni magie ni surprise. Rien qu’un encombrement intempestif de personnes et de choses creuses.

   Il soupire.

   Saïd et Laura se lancent sur la piste ; leurs gestes s’immiscent dans la danse des autres et les lumières sautillantes les enveloppent. Clément et Jonas restent en retrait.  

— Et tu fais quoi, toi, dans la vie ? demande Clément.

— Je suis photographe.    

   Clément hoche la tête et offre un sourire en demi-teinte. Il n’y connaît rien à la photographie, méprise les égocentriques accrochés à leurs réseaux sociaux et leurs cascades d’images, et ne sait pas comment poursuivre la conversation. De toute manière, l’Allemand l’indiffère ; Clément préfère se livrer tout entier à sa propre lassitude.

— J’aime bien prendre les gens dans les fêtes, lance Jonas à brûle-pourpoint.

— « Prendre les gens » ?

— En photo.

— Ah.

   La musique festive avale la conversation mourante ; Clément ne sait pas si le son de son désarroi a atteint Jonas et s’en moque. Au plafond, les spots jouent les derviches-tourneurs et leur danse reflète celle, effrénée et chaotique, des fêtards insouciants ; du sol les pieds s’arrachent, trépignent, marquent un rythme désaccordé ; comme si la moindre harmonie menaçait de suspendre la gravité.

   Clément bâille. La fatigue se fait sentir et son désarroi l’achève. Ses paupières se ferment et s’ouvrent ; se ferment et s’ouvrent et toujours, sous ses yeux papillonnants, la fête vit, agrippe des corps et relâche des cris qui ne sont pas les siens. Les formes s’estompent ; se fondent les unes dans les autres : les lumières rouges se noient dans le vert des alcools, les bouteilles scintillent comme des clins d’œil et les silhouettes se mangent. Tout se brouille. Devient noir. Et, des années plus tard, Clément gardera de cette nuit l’image claudicante d’une fête aux tons amers.

   La nuit passe ; puis le temps. Clément et ses amis quittent le Terrier, les jours se succèdent et leur voyage se poursuit. Ensemble, les trois Français explorent la ville. Berlin, ses grandes avenues figées par l’Histoire et ses affres, les trous béants, les murs qui s’ouvrent et ceux qui restent entiers pour raconter, s’étend en une succession de gris, de rues et de rires ; les visages de Saïd et Laura se calquent sur des décors épars, se précisent, s’échappent puis réapparaissent. Mais par-dessus ces souvenirs en devenir s’étend, déjà, une frustration : ce qui tracasse Clément, ce qui le démange avec la puissance d’une plaie fantôme, n’est ni plus ni moins que cette fête mystérieuse qu’il n’a fait qu’effleurer du bout des doigts. La seule chose qu’il n’a pas vécue lui manque. Et en lui restent un vide, un creux à combler ; une amertume aussi ébouriffante qu’un vent glacial ; la certitude que seule cette fête saurait l’apaiser.

   Très vite l’idée germe en lui : il doit rester à Berlin. Il doit rester à Berlin et retrouver le beergarden enchanté.

 

 

 

   Il ne rencontre aucune difficulté à trouver un programme d’échange qui lui corresponde, à y postuler et, quelques déboires administratifs plus tard, à emménager à Berlin. Il dégote une chambre modeste au centre du Kreuzberg. Il est ravi, curieux ; impatient de découdre les mailles de la ville, et inquiet de ne pas savoir en distiller tout à fait les effervescences. Le peu de mots allemands qu’il a appris tressaute sur sa langue, vrille au bord de ses lèvres et s’échappe en bulles balbutiantes, trahissant la moindre de ses appréhensions.

   Car il se pourrait qu’il ne retrouve jamais sa fête rêvée. Qu’elle l’ignore et, une fois encore, le rejette. Que ferait-il alors ? Renoncer, quitter la ville ? Il refuse de l’imaginer, l’échec serait cuisant — une impasse sombre et amère, un cul-de-sac qui dégringolerait dans l’estomac et y creuserait une déception profonde.

   Il préfère contrer son chagrin naissant en se propulsant dans les dédales de la ville. Il balaie le Kreuzberg. S’immisce dans les squats d’artistes. Et ne cesse de retourner sur ses pas ; de défaire le chemin par lequel Jonas et ses amis l’ont séparé de la fête magique.

   Il recroise la route de Jonas, justement. Plus d’une fois, et impossible d’y couper : Saïd est trop heureux qu’une telle alliance prenne vie grâce à lui. Personne ne se doute une seule seconde que cette nouvelle amitié ne peut éclore — hormis Clément lui-même. Au fond, les manières, le sourire et jusqu’à l’accent de Jonas l’agacent. En secret, il dédaigne la gentillesse de l’Allemand ; exècre cet appareil photo qu’il garde collé autour du cou comme une vieille bourgeoise ne saurait, pour tout l’or du monde, se départir de sa fourrure.

   Pourtant, Jonas lui est utile : ouvert, conciliant, il entraîne Clément dans les entrailles qu’il souhaite explorer. Avec lui s’entrebâillent les portes de tous les endroits merveilleux, et Clément, ragaillardi, à l’affût, attend que sa fête s’offre à lui.

   Toutefois rien n’advient. Il n’est pas une fête, un parc, un beergarden qui parvienne à le rassasier. Il s’amuse, souvent, tait la sensation de vide qui l’accompagne, parfois, mais jamais ne retrouve ce goût fou, ce bonheur du cœur qui l’avait saisi. Il désespère, un peu, puis beaucoup. Se jette plus loin dans les soirées que Jonas lui tend, dans les nuits froides et lumineuses de Berlin. Bois, danse, aime, continue d’attendre tandis que, avec la précision d’un sablier, ses jours allemands s’égrainent et menacent de s’éteindre.

   Quelques semaines avant son retour obligé en France, Jonas partage avec lui une bonne nouvelle : ses efforts de photographe ont payé, les artistes d’un squat souhaitent exposer ses œuvres. Il est aux anges, bondit de joie dans les rues, n’en finit pas d’imposer ce sourire niais qu’affichent les gens satisfaits. Clément ronge son frein. Félicite son acolyte, tâche d’y mettre toute la sincérité du monde, et cache l’envie, la jalousie, l’amertume qui le gagnent : pourquoi cet être-ci voit-il ses désirs exaucés, comme ça, en un claquement de doigts, alors que lui, l’étranger acharné, dont tous les gestes se tournent vers son but et seulement son but, demeure frustré ? Il enrage.  

   En dépit de ses réticences, Clément se rend à la soirée de vernissage — il n’a pas le choix, n’a trouvé aucune excuse digne de trahir l’affection que Jonas lui témoigne. Il franchit les portes du squat et, tout de suite, cette évidence lui saute aux yeux : « vernissage », que les Allemands empruntent au français et démantèlent du bout de leurs syllabes rudes, est un bien grand mot : les photos de Jonas ont été encadrées à la va-vite dans des écrins de bois décati, accrochées sans ordre, dissimulant avec peine des murs en lambeaux. Ce semblant d’organisation contente Clément : non seulement l’exposition dont se vante Jonas n’en est pas vraiment une, mais son musée de fortune, ce squat qui paraît vaciller entre plusieurs époques, a ce charme étrange et décalé que Clément aime tant. Au moins, tout jaloux qu’il est, il passera une agréable soirée.

   Il se sert un verre d’alcool, se mêle aux visiteurs ; rencontre des artistes, des fêtards, des gens fous aux yeux qui vibrent et des amoureux aux rires qui décollent. Les moments qui écartent son désespoir sont rares, et il suffit d’une miette pour que Clément y replonge ; il s’étonne de se sentir léger.

   Il n’y a que Jonas pour perturber cette trêve. Forcément.

— Alors, tu en penses quoi ? lui demande-t-il, tout lumineux.

— La bière est très bonne !

   Sourire pour sourire ; celui de Clément a beau se vouloir faux, la mine glorieuse que lui renvoie Jonas montre que l’ironie du Français ne le décourage pas pour un sou.

— Je parlais de l’expo, idiot ! Des photos. Alors ?

   Clément se résigne. Après tout, il se sait aigri et la politesse exige qu’il complimente son ami. Il boit une gorgée, se tourne vers les murs et les détaille d’un regard absent — jusqu’à ce que ses yeux rencontrent une photo. Une.

   Tout de suite, Jonas remarque son trouble :

— Tu savais pas que je prenais une photo, hein ? J’ai été bon ?

   Des cheveux bruns en bataille, l’air perdu, les gestes en suspens : aucun doute, Clément reconnaît son propre portrait. Son portrait qui lui renvoie son teint blafard, son œil triste alors que, tout autour de lui, entre les bords du cadre, une fête explose ; des lumières chaudes, des néons rouges et des éclats orange, des verres d’alcool accrochés à l’arrière-plan, et des sourires, des sourires, de personnes inconnues, joyeuses, qui s’affairent dans son dos et font gonfler la fête comme des fourmis composent une fourmilière. Il croit l’espace d’une seconde reconnaître sa fête rêvée, mais non ; impossible : le décor n’est pas celui qu’il cherche, les têtes ne sont pas celles qu’il cherche, l’ambiance n’a rien de comparable. Et pourtant, quelque chose, un grain de folie, l’attire implacablement vers cette photo, vers cette fête plate qui, dans ses pourtours, promet d’être si grande, si époustouflante. Et que fait-il donc, lui, Clément, l’air maussade au milieu de ce chahut inespéré de couleurs ?

— Mais… bafouille-t-il. Elle a été prise quand, cette photo ? Et où ?

— Il y a quelques semaines. En soirée. Dans un beergarden. Il y en a eu tellement !

   Pris d’un soudain élan d’affection, Jonas bondit sur Clément et lui serre les épaules.

— On en a passés des bons moments, pas vrai ? Je vais être très déçu que tu rentres en France, tu sais ?

   Clément hoche la tête, lui sourit mollement. Il se sent saisi d'un vertige. Jonas lui assène une tape amicale dans le dos et repart dans le tourbillon des convives. Clément se retrouve seul, nez à nez avec lui-même.

   Il a raté, se dit-il. Il a raté plein de choses.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez