Celui qui se réveille

Par Bleumer

J’ai fait un rêve.

Enfin, je crois…

Laissez-moi vous expliquer les raisons de ce doute.

J’ai cette chance de pouvoir souvent me rappeler de mes rêves. Je dors beaucoup, ça aide. Je pense donc pouvoir dire que j’ai de l’expérience en ce domaine,  même si la plupart de mes rêves peuvent trouver leur place dans les plus basiques manuels d’interprétation : ceux où l’on vole ou, à l’inverse, ceux où l’on chute, ceux où l’on se retrouve nu en public. Il y a aussi ceux qui me laissent des impressions plus vives : par exemple, la survie à une attaque zombie (bien que je ne regarde jamais de films d’horreur) ou encore les rêves de magnifiques histoires d’amour (n’en parlez pas à ma femme !). Il y a également celui où je peux de nouveau discuter avec mon défunt père qui me laisse au réveil avec un sentiment partagé de tendresse et de tristesse. L’un de mes préférés me voit au collège à passer des contrôles très difficiles avant de me rendre compte avec euphorie : « Mais, je me moque de ces examens : j’ai déjà fini mes études ! ». Ce qui signifierait, d’après les éminents experts de Psychologie Magazine, le meilleur ami de la femme moderne, que je suis un homme qui manque de repère, fuit la réalité, est traumatisé, avec de parents psychophages, en osmose avec moi-même et en plein passage ( ???) et, à la fois légitime ou illégitime (No fake, vous pouvez vérifier). Si ce portrait vous branche, Mesdames, n’hésitez à écrire à mon éditeur qui transmettra. Donc, en résumé, si l’on excepte cette analyse troublante, mes expériences oniriques sont donc la plupart du temps assez agréables et je les attends avec plaisir.

Mais celui-ci était bien différent. Aussi bien en terme de réalisme, malgré l’absurdité de la situation, qu’en terme de tangibilité avec une précision des sens accrue : le toucher des matières, la netteté des détails, la justesse des sons et des odeurs (on dirait un slogan publicitaire : « Achetez mon rêve pour une tangibilité améliorée ! »).

Le mieux est sûrement que je vous raconte car je vous sens trépigner sur votre chaise. Etant donné que je ne suis même pas certain que c’eût pu être un rêve, vous pourrez peut-être m’aider à déterminer ce qu’il en est avec certitude, s’il s’agit bien d’errements de mon esprit épuisé par un travail répétitif.

D’abord, je me suis réveillé ce qui est, somme toute, plutôt déconcertant car pour bien rêver ne faut-il pas ne pas se réveiller ?

Mes yeux se sont ouverts peu à peu dans un flou général. Je me sentais fatigué comme je ne l’avais jamais été auparavant et mes membres étaient tout engourdis. J’ai cligné deux ou trois fois pour m’éclaircir les idées et j’ai regardé autour de moi. Je fus, en premier lieu, surpris de la chaleur de la pièce issue d’un radiateur en fonte d’une grande laideur, elle contrastait avec la fraîcheur qui venait du dehors. Ce qui était plutôt paradoxal vu que je m’étais couché hier soir en juillet : le temps s’était bien refroidi. Ma chambre avait bien changé. Tout me semblait plus grand, sauf mon lit qui avait rétréci. Je me suis endormi dans mon confortable lit deux places avec ma femme à mes côtés et de chaudes couvertures moelleuses. Maintenant, je me retrouvais dans un étroite couchette avec une structure métallique et, surtout, j’y étais seul. J’essayais de me redresser, d’appeler mais aucun mot ne parvint à passer mes lèvres. Ma tête retomba sur l’oreiller trop mou enfoncée dans une taie trop dure (d’où l’expression : « une main de velours dans un gant de fer »).

La large fenêtre était barrée d’un gros rideau à lamelles mal fermé. Derrière, une puissante lumière artificielle brillait venant d’une multitude de réverbères en contrebas et filtrait à travers la vitre, dessinant au plafond des une sorte de quadrillage blanc et noir. Cela me fit penser à un jeu de morpion et j’en fis quelques parties mentales. Après avoir les avoir toutes gagnées sauf deux où je fis un nul (je suis un pro du morpion), je me dis que je devais me trouver au premier ou deuxième étage d’un bâtiment. Quand j’avais emménagé en province avec ma femme, j’espérais la quiétude inhérente à une vie pseudo campagnarde à peine perturbée par les mugissements dépressifs de lointains bovins (aujourd’hui j’ai la tranquillité, je suis beaucoup moins pressé pour les bovins) abandonnant avec des regrets tout relatifs l’ambiance « guerre des gangs » de mon ancien appartement de banlieue parisienne comprenant, en vrac,  explosions en tout genre,  rassemblement de jeunes autour de feux de poubelles façon scouts urbains et exclamations tonitruantes invitant les uns et les autres à s’adonner à moult acte contre nature avec leur génitrice respective. En l’occurrence, sur la place en question, se faisaient entendre d’intermittents bruits de sirènes.

Les lueurs se réverbéraient sur les murs blancs de cette chambre bien plus grande que la mienne. En face de moi, une vieille télévision cathodique reposait sur une structure métallique en hauteur.  Avec son alignée de touches le long de l’écran, elle témoignait de l’attrait du vintage de la structure.

Ma tête me faisait horriblement mal, les « bips » incessants de la machine sur ma droite n’arrangent rien. Des dizaines de boutons, un petit écran circulaire sur lequel circulait un point vert se déplaçant inlassablement de la gauche vers la droite avec de temps en temps un soubresaut en rythme avec les « bips ».  Il en sortait un tuyau relié à une bande de tissu enroulé autour de mon bras. Je tentais de déterminer si le rythme cardiaque était vraiment calqué sur « Staying Alive » des Bee Gees, mais je n’y parvenais pas car je passais systématiquement à « Highway to Hell » d’AC/DC donc ça ne servait à rien. De toute façon, cela n’avait pas grande utilité, du moment que la machine fait « Bip Bip » et pas « Biiiiiiiiip », ça devrait aller.

Je pris conscience d’un autre bruit régulier sur le mur près de la télé: un tic-tac. Sans surprise, il s’agissait d’une horloge d’une simplicité extrême avec un contour en plastique blanc, je parvenais à distinguer les aiguilles noires qui indiquaient 3h33, de toute évidence, du matin.

De l’autre côté, une perche en métal tenait une poche remplie d’un liquide transparent. Il s’écoulait le long d’un fin tube jusqu’à une seringue plantée dans mon bras gauche.

Je décidais à ce moment avoir assez observé mon environnement. Il était grand temps de sortir de ce lit qui n’était pas le mien, de cette chambre qui n’était pas la mienne. Je me disais qu’il fallait aussi que je commence à m’affoler de ne plus être chez moi, car il devenait évident, au vu des indices, que j’avais été déplacé. Mais je me sentais trop apathique pour le faire. Il valait peut-être mieux de garder son calme dans ce genre de situation, mais être dans les vapes, si urgence il y avait, ne me rassurait pas. J’ôtais le brassard et retirais l’aiguille avec délicatesse, m’arrachant néanmoins une petite grimace. J’écartais les draps et sentis un bref courant d’air frais remontant le long de mes jambes et s’engouffrant sous ma blouse car j’étais nu en dessous. Le fait de ne plus avoir mon pyjama ne m’étonnait plus.

Je me dressai sur mes coudes, pris une longue inspiration et pivotai. J’étais à présent assis sur le bord du lit. C’est fou comme une chose aussi anodine que se lever requiert comme étapes, n’est-ce pas ? Je dus en sauter car il était bien haut même pour mes 1,80m. Mais en me réceptionnant sur le sol, une incroyable douleur se répandit dans ma jambe gauche, comme si elle était faite de verre et venait de se briser, les fragments perçant ma chair comme autant d’aiguilles. Je hurlais comme jamais je ne l’avais fait. Je tentais de l’agripper pour tenter d’endiguer la souffrance, mais je ne pouvais la toucher. Je finissais par me tortiller au sol, respirant bruyamment, les larmes aux yeux, ne trouvant de soulagement que sur la fraîcheur du carrelage glacé.

Au bout de plusieurs secondes ou peut-être minutes ou peut-être heures, je ne sais pas, en tout cas, je m’étais mis à pleurer et la porte s’ouvrit sur une jeune femme en habit blanc. Elle passa la tête au dehors et lança :

« La 204 a repris connaissance, prévenez le docteur ! »

Elle se pencha sur moi, la lumière qu’elle avait allumée inonda la chambre et m’aveugla. Elle me prit dans ses bras et passait sa main sur mon front pour me réconforter, comme elle l’aurait fait pour un enfant. Sa présence me rassurait, elle exhalait un doux parfum fleuri qui contrastait avec les odeurs de médicaments, la douleur passait petit à petit.

« Que se passe-t-il ici ?, demandai-je d’une voix que je ne reconnaissais pas.

-Tout va bien, le docteur arrive.

-Pourquoi docteur ? Que m’est-il arrivé ? Qu’est-ce que je fais ici ?

-Vous avez eu un accident. Vous ne vous rappelez pas ?

-Quoi ? »

Des voix dans le couloir :

« C’est vrai, elle est réveillée ?, questionna une femme avec espoir

-Restez calme, je vais aller voir çà, je vous tiens au courant, lui répondit un homme. »

Toujours des voix inconnues. Et il entra :

« Alors, ça va mieux, on dirait ? On est content de te ravoir parmi nous, mon petit ! »

De gestes rapides et professionnels, il écouta mon cœur avec son stéthoscope, prit ma tension et me mit une lampe dans les yeux pour examiner la réactivité de mes pupilles.

« Fascinant, fascinant ! Alors, comment on se sent ?

-Je crois que ça va, réussis-je à articuler, j’ai mal à ma jambe…

- Après ce que tu as pris, ce n’est pas étonnant ! 

- Mais où suis-je ?

- Entre de bonnes mains !»

Il rigola un bon coup pour saluer son bon mot, je le trouvais immédiatement assez antipathique et fort malpoli de me tutoyer de cette façon. Je ne me qualifie pas forcément de vieux jeu, mais on ne tutoie pas un adulte qu’on ne connait pas. Il continuait à me tâter les bras, les jambes, observa ma langue.

« Tu dois savoir où tu es, tout de même ?

-L’hôpital ? (Oui, au cas où vous en doutiez encore, je l’avais compris tout de même !)

-Gagné, ha ha ! Tu te souviens pourquoi ?

-L’infirmière a parlé d’un accident, je crois.

-Tu as eu de la chance de t’en sortir, tu sais ! »

La femme du couloir passa sa tête par l’encadrement de la porte. Le docteur lui fit un petit signe de tête et elle entra, de toute évidence, très émue, les larmes aux yeux.

« Ta mère est ravie de te retrouver, elle avait hâte de t’embrasser, mon petit, dit-il en la montrant »

Plus la situation progressait et plus les choses devenaient surréalistes. Elle fit quelques pas vers moi en me tendant les bras mais j’eus un mouvement de recul. Son sourire s’effaça pour laisser place à un regard interrogateur vers le médecin.

« Ma mère ? Cette femme ? Vous plaisantez, j’espère, elle a l’air d’avoir mon âge voire peut-être même plus jeune ! »

Cette scène absurde, la fatigue me rendaient irritables. Comme on dit, la plaisanterie a ses limites à la fin. Ma « mère » nous regardait tour à tour le docteur et moi, elle était aussi confuse que je pouvais l’être. Dans un brusque éclair de lucidité, je m’adressai au docteur :

« Ma femme ? Elle est là ? Où est ma femme ? Elle sait que je suis à l’hôpital ? On l’a prévenue ? Son numéro, il est dans mon portable. Appelez-la, s’il vous plait ! 

-Ta femme ? Le portable ?»

Tous me regardaient comme si j’étais fou alors que leurs actes étaient bien plus incohérents, je repris de plus belle :

« Et mon boulot ? Il faut qu’ils sachent. Je ne peux pas me permettre de me faire virer, j’ai une maison, un crédit à rembourser ! »

Le docteur avait abandonné son agaçant sourire, l’infirmière haussa les épaules en faisant non de la tête, la femme se décomposait de plus en plus et se remit à pleurer, non plus de joie, mais de peur. Je me sentais coupable, je déteste faire pleurer une femme : je n’en ai pas toujours l’air mais je suis un galant homme. Le médecin me dit d’un air peu convaincu :

« Tout va bien, on a fait ce qu’il fallait, ne t’en fais pas. »

Puis il la raccompagna dehors en commandant à l’infirmière :

« Remettez-la dans son lit, on verra demain. »

Je fus surpris de la sentir me soulever comme une plume pour me recoucher. Elle était bien portante, dira-t-on, et il fallait bien les porter, mes 70 kilos (Oui, bon, 75, mais on va pas chipoter pour si peu, mais ça n’enlève rien à l’exploit). Tandis qu’elle me bordait avec délicatesse, je perçus des mots dans le couloir : accident, coma, confusion, cerise, lésions physiques, désorientation, traumatisme, délire… (Cerise ? Ca devait être crise. En tout cas, j’étais décrit comme ayant des soucis mentaux alors que de toute évidence, c’était eux, c’est mon rêve après tout alors c’est eux qui sont fous.)

Essayer de comprendre ce qu’il se passait représentait un effort immense pour moi. Bien que je voulus garder les yeux ouverts pour continuer à analyser mon environnement et à réfléchir à la situation, mes paupières ne parvenaient plus à supporter leur propre poids et je me sentis sombrer. Je m’endormis.

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Aliénor Misurgi
Posté le 30/07/2021
Bonjour,
Un début qui intrigue et de l'humour, c'est prometteur pour la suite. L'exposition se fait par touches et on essaie de combler les manques comme le narrateur. J'aime bien les deux premières phrases d'accroche, j'aurais peut-être enlevé la troisième pour passer directement au récit. A bientôt.
Laure Imésio
Posté le 21/07/2021
Bonjour,
Un premier chapitre qui lance avec des pointes d'humour le lecteur dans l'action et lui permet bien des hypothèses. L'héroïne (Cerise ?) est-elle en pleine confusion ? Sommes -nous dans le fantastique ? On a envie de lire la suite. Bravo ! A bientôt.
Bleumer
Posté le 22/07/2021
Mille mercis pour ce premier commentaire! Je vois que mon histoire a l''air de plaire. Je te souhaite bien du plaisir avec la suite!
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