Celui qui protège les hommes

Par Maud14

Hyacinthe ne savait plus. Ne savait plus si elle rêvait. Si elle imaginait. Si elle devenait folle. Son corps, son coeur et son esprit étaient ballotés entre désir, peur, prudence, et espoir. L'espérance pulsait dans ses veines, tellement fort qu'elle crut qu'elles allaient éclater. Si brutalement qu'elle lui donna la force de se relever. Assise par terre, dos à la chimère, elle sentit l'entrave de ses poignets se rompre. Elle se mordit tellement fort la lèvre qu'elle se coupa. En face d'elle, elle aperçut vaguement ses amis sortir Koinet de la tente en le soutenant péniblement. 

Lentement elle se mit debout et se stabilisa. Puis, elle se retourna. Un hoquet  de surprise vertigineux et de soulagement s'échappa de ses lèvres. Alexandre se tenait là, en face d'elle, à quelques mètres seulement. Debout, sur ses deux jambes, le torse dénudé, le short en lambeau. Ses deux larges épaules bravaient la pluie qui ruisselait sur sa peau lisse, sans blessures. Ses yeux extraordinaires à la tâche dorée l'étudiaient calmement. Hyacinthe recula d'un pas, le souffle coupé. Etait-ce un fantôme? Avait-elle rêvé de sa mort? Elle porta une main à sa bouche, chamboulée. Pourquoi tourmentait-on de la sorte son coeur si fragile?

La pluie continuait de l'éviter, tombant tout autour d'elle, comme si elle se trouvait enveloppée dans une sphère invisible aux parois étanches. Alexandre fit un pas vers elle, et le corps de la jeune femme s'immobilisa subitement. Avait-elle peur? Non. Hyacinthe redoutait que sa silhouette ne se dissipe dans les airs à tout instant, lui prouvant que ce n'était qu'un rêve, qu'une illusion. 

« Hyacinthe, tu n'as rien? »

Sa voix chaude et grave lui fit l'effet d'une claque. Soudainement, toutes les barrières qu'elle avait érigé s'affaissèrent et ses jambes s'activèrent. Elle avala la distance entre eux et s'écrasa contre lui avec urgence. Les grands bras d'Alexandre la récupérèrent et l'encerclèrent. Agrippée à son coup comme un lionceau à sa mère, Hyacinthe ressentit alors toute la douleur de la perte remonter dans sa gorge et se déverser par ses yeux. 

« J'ai... j'ai cru... »

« Shh », murmura-t-il contre ses cheveux qu'il caressa tendrement. 

Sa chaleur corporelle la réchauffa doucereusement. Elle l'étreignit un peu plus et un léger grondement raisonna contre sa poitrine. Tout à coup, elle eut très peur que si elle le lâchait, il disparaitrait. Hyacinthe ancra ses doigts sur sa peau, son nez dans son cou, entre ses boucles noires. 

« Je suis là », dit-il d'une voix basse, comme s'il tentait de la rassurer. 

La jeune femme renifla et s'éloigna de lui et de sa chaleur à contre coeur. Elle l'observa interdite et remarqua alors que la pluie s'était complètement arrêtée. 

« Tu dois avoir quelques questions, reprit-il, le visage ombrageux. Mais pour l'instant, il faut qu'on se sorte de là »

A ces mots, il s'empara de sa main et l'entraîna avec lui pour rejoindre les autres qui s'affairaient autour de Koinet. 

« Alex!, s'égosilla Ali en le voyant arriver. Sa voix avait flanché. Il fit un pas vers lui, hésitant, mais se retint. On a tous cru que... »

« Je sais »

Ali se tourna vers Hyacinthe, les sourcils froncés. Il n'avait pas le temps de se poser plus de questions. 

« Koinet a pris une balle »

L'estomac rétracté, Hyacinthe s'approcha du grand Maasaï. Assit par terre, il respirait péniblement. 

« Il faut qu'on se tire de là », s'exclama Ahmed, le visage alarmé. 

Alexandre se pencha sur Koinet et passa un bras dans son dos. Mais l'homme tressaillit à son contact et posa deux yeux inquiets sur lui. Ils restèrent à se jauger quelques secondes avant qu'il n'accepte finalement l'aide du colosse. 

« Suivez-moi », ordonna Alexandre au reste de la troupe qui obéit sans poser de questions. Bouleversés et ahuris, ils avaient là tout de suite maintenant, besoin qu'on les guide. Ils s'enfoncèrent dans la forêt humide. Devant elle, Alexandre soutenait Koinet comme un roc, le portant presque de tout son corps. Leurs pas se faisaient rapides. Aussi rapides qu'ils le pouvaient. Cela faisait maintenant de longues heures qu'ils n'avaient rien mangé, et ils avaient subit des coups qui les avaient affaiblis. Seule la dose d'adrénaline leur permettait d'animer leurs corps considérablement diminués. 

La forêt devenait de plus en plus dense. Sombre. Noire. Lianes, plantes grasses et troncs d'arbres s'entassaient, s'additionnaient et rendaient de plus en plus compliqué l'évolution. Un tapis de végétation les empêchait de voir leurs pieds et leurs jambes par endroits. La main d'Alexandre se balança légèrement et Hyacinthe perçut un courant d'air près de son oreille. Sa haute silhouette s'arrêta. Il semblait aux aguets. Brusquement, il se retourna et leva la main pour leur faire signe de ne plus bouger. 

« A terre », leur dit-il. 

Ahmed, Ali, Bobby et Hyacinthe se cachèrent à travers les fougères et l'humidité qu'elles généraient sur le sol. Le grand brun déposa Koinet et continua d'avancer lentement. Un coup de feu déchira le ciel et siffla près d'eux. Hyacinthe étouffa un cri. Derrière elle, les trois autres s'enfoncèrent un peu plus dans le noir. Mais elle ne pouvait détacher ses yeux du grand corps d'Alexandre qui s'était mit en mouvement. Il leva les bras vers la cime des arbres et le vent se leva brusquement, balayant les fougères autour d'eux. Un hurlement lointain se fit entendre, suivit d'un autre coup de feu. 

Puis, un bruissement de feuilles sur le côté de la jeune femme la mortifia. Quelqu'un venait dans le dos d'Alexandre. Avant qu'elle n'ait pu avoir le temps de réagir, Koinet se dressa parmi la végétation pour faire rempart. Une déflagration brisa les tympans de Hyacinthe et le feu se logea tout droit dans la poitrine de Koinet qui accusa le coup en lâchant un grognement. Le géant fit volte face et avisa horrifié le corps du Maasaï s'écrouler dans le camaïeu de vert. 

« Non! », hurla Hyacinthe qui était la seule à avoir vu le spectacle. Elle se leva subitement pour accourir vers le blessé. 

« Couche toi! », tempêta Alexandre qui avait déjà levé les bras. 

Hyacinthe eut tout juste le temps d'entendre une seconde déflagration dans son dos avant de se retourner. Ses yeux cherchèrent une ombre, mais ne rencontrèrent que des arbres. Soudain, elle sentit un contact autour de sa taille et baissa le regard, horrifiée. Une racine s'était enroulée autour d'elle. D'un coup sec elle la rabattit contre le sol et Hyacinthe se retrouva allongée à nouveau. Comment était-ce possible, comment faisait-il? Etait-ce de la magie?! Elle secoua vivement la tête. Le souffle saccadé, elle pensa à Koinet et serra les dents. 

Le temps sembla s'étirer, s'écouler plus lentement, se suspendre même. Le menton contre le terreau humide du sol, Hyacinthe tentait de suivre la scène grâce à son ouïe. Puis, les fougères bougèrent près d'elle et son coeur s'emballa. Etait-ce un homme en noir? Le visage grave d'Alexandre apparut au dessus d'elle alors que la racine libérait son corps. Il tendit une main vers elle qu'elle regarda, anxieuse malgré elle. 

Une lueur sibylline serpenta subrepticement dans les iris bleus du géant et ses lèvres se pincèrent légèrement. 

« Vous pouvez sortir, déclara-t-il en retirant sa main. Ils sont partis »

Il fit demi tour et s'approcha de là où Koinet était tombé. Les uns après les autres, les cinq se levèrent et rejoignirent le dos courbé d'Alexandre qui tressautait par a-coups. Ahmed se jeta à terre près du grand Maasaï qui se tenait l'abdomen d'une main ensanglantée. Un gémissement fusa de sa bouche. Un profond chagrin surgit au fond de Hyacinthe qui s'agenouilla près de lui à son tour. Alexandre le tenait dans ses bras, les traits crispés, les mains tremblantes. 

« Pourquoi? », demanda-t-il tout bas.

Les yeux noirs du grand Maasaï se posèrent sur lui, étrangement sereins. 

« Alexandre, ton prénom... te définit... celui qui protège les hommes, le sauveur de l'humanité... », murmura-t-il tout bas. 

Les mots de Koinet provoquèrent une sueur froide le long de la colonne vertébrale de Hyacinthe. Les forces semblaient le quitter, la vie s'éteignait à petit feu. Les larmes coulèrent sur les joues de ses amis. 

« Tu mérite qu'on te sauve aussi », ajouta-t-il, un vague sourire éclairant ses lèvres. Un profond tourment se peignit sur le visage d'Alexandre qui ne quittait plus des yeux Koinet. 

« Koinet, mon ami », pleura Ahmed en posant une paume sur la main du Maasaï. 

« Prends soin de ma petite Malia »

« Je te le promets, mais tu vas le faire tout seul »

Hyacinthe retint des hoquets de pleurs, bouleversée par la scène à laquelle elle assistait. Un homme mourrait sous ses yeux. Une fois de plus. Koinet ne releva pas et se contenta de sourire.

« Laissez-moi là »

« Non », répondit seulement Alexandre qui se redressa brusquement. Il se baissa et récupéra le Maasaï dans ses bras qui protestait pourtant.

« On y va », déclara-t-il simplement en allongeant le pas. 

Tous accélérèrent le pas en silence jusqu'à sortir de la maudite forêt. Ils déboulèrent sur une petite route poussiéreuse. A leur droite, l'Océan s'étendait jusqu'à l'horizon. 

« On ne peut pas rester sur la route, on risquerait de se faire repérer », souligna Bobby. 

« On est à la frontière du Mozambique, leur apprit Alexandre. Il y a 30 kilomètres jusqu'à Mtwara. Il doit y avoir un hôpital plus proche »

Ils décidèrent de se cacher de la route derrière de grands palmiers, attendant qu'une voiture ne passe pour l'intercepter. Alexandre allongea Koinet contre le tronc rugueux, et Ahmed réalisa un garrot de fortune pour tenter de ralentir l'hémorragie. Mais l'homme avait déjà perdu de grandes quantités de sang... 

« Ne vous en faites pas pour moi », chuchota lentement Koinet.  

« Arrête tes conneries », le coupa Ahmed qui veillait sur lui comme sur un nouveau-né. 

L'attente était insupportable. Plus le temps passait, plus Koinet faiblissait. Alexandre faisait les cents pas, la mâchoire serrée, le regard sombre. Puis, une voiture se fit entendre au loin. Hercule se précipita sur la route et fit de grands signes au véhicule qui fonçait droit sur lui. Celui-ci s'arrêta soudain et un homme en chemise en sortit. Ils discutèrent rapidement et Alexandre revint en courant vers eux.

« Ahmed, monte avec Koinet, il va vous amener à l'hôpital le plus proche. Il n'a que deux places ». 

Le fixeur acquiesça, les larmes aux yeux, et suivit la grande silhouette d'Alexandre qui avait reprit Koinet dans ses bras. Machinalement, Hyacinthe leva une main vers le bras du grand Maasaï et les mots se suspendirent à l'intérieur de sa gorge. L'homme posa deux yeux à moitié clos sur elle. 

« A bientôt », lui dit-il. 

La voiture démarra en trombe, laissant un silence de mort parmi les rescapés. Désemparés, Ali, Hyacinthe et Bobby fixaient le sol, incapables d'émettre le moindre son ou le moindre geste. 

« Alamar », souffla Ali, les traits affaissés. 

« Alamar », confirma Hyacinthe, la haine s'insinuant comme un poison à travers son corps. 

« Vous n'êtes plus en sécurité ici, déclara Bobby en leur lançant un regard grave. Partez. Partez au plus vite ». 

Leurs peaux frissonna malgré le soleil haut dans le ciel. 

« On devrait bouger », remarqua Ali. Tout le monde hocha la tête et ils se remirent en marche, à l'ombre des arbres. Le silence d'Alexandre interpella Hyacinthe. Son être tout entier l'interpella. Passées la peur de perdre Koinet et la vitesse à laquelle ils avaient dû agir, une myriade de questions éclatait désormais dans son cerveau. Qui était-il, bon dieu? Ce n'était plus du tout le naufragé hagard. Ces dernières 24 heures, il s'était érigé en demi dieu. En force de la nature... Il était mort puis avait ressuscité. Il avait fait des choses extraordinaires dont la jeune femme avait encore du mal à croire. Il les avait sauvé à plusieurs reprises... Elle découvrait que tout ce temps-là, tout le temps qu'elle avait passé avec lui, il avait été un parfait inconnu. Jamais, finalement, elle ne s'était rapprochée de lui. N'avait intercepté ne serait-ce qu'un vingtième de qui il était réellement. Il était resté un mystère tout du long, et continuait de l'être. Le visage d'Alexandre se tourna légèrement vers elle et elle intercepta son regard. Mais détourna les yeux derechef. Elle ne savait plus qui il était. N'avait jamais su. Pourquoi cet être avait débarqué près de chez elle? Les avait suivi en Afrique? Tout cela était-il prémédité? Non... impossible. Hyacinthe secoua vivement la tête. Il fallait qu'elle évite de se monter la tête. Ali et Bobby ne semblaient pas plus méfiants que ça. Avaient-ils seulement vu ce qu'elle avait vu? Devait-elle le redouter ou lui faire confiance? Mais comment faire confiance à quelqu'un qui vous cache sa vraie nature? Et quelle nature au juste... ? Sa tête la lança et elle grimaça en se touchant la tempe. Son corps se faisait cotonneux, abruti, dévitalisé. Elle n'arrivait plus à réfléchir correctement. 

Ils débouchèrent sur un petit village bordé par l'océan et Bobby demanda l'asile. On accepta de leur servir à manger et ils se retrouvèrent assis sur une digue de fortune, une assiette de polenta entre les mains. Le coeur lourd, Hyacinthe mangea sans envie. Croqua sans entrain. Avala sans conviction. Le sort de Koinet flottait au dessus d'eux, invisible, intangible. Les aventures qu'ils venaient de vivre les laissaient sans voix, sans forces. Le spectre d'Alamar n'était pas loin, hantait tous les esprits. 

Maintenant, ils allaient devoir élaborer un plan pour se sortir de cette situation dangereuse.

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joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
Oh non Koinet :'(
Heureusement que Alexandre est arrivé, peut-être que Hyacinthe a enfin compris qu'il lui plait grave ! Mais maintenant j'ai peur du moment où elle va apprendre la vérité sur les origines d'Alexandre !
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