Celui qui a changé

Par Bleumer

Je crois que ce n’était pas un rêve en définitive et ça ne m’amuse plus maintenant : ce chapitre sera donc dénué d’humour !

Je me réveillai à nouveau dans le même décor que la veille. Cette fois-ci, c’était la lumière du jour qui inondait la pièce et l’horloge venait de passer 10h. Je me redressai pour prendre une position assise, calant mon dos contre l’oreiller. En me déplaçant, je sentis de nouveau la douleur à ma jambe gauche, m’incitant à bouger avec plus de délicatesse. On ne m’avait pas remis le brassard, ni la perfusion, j’étais un peu plus libre de mes mouvements, je pus prendre le verre d’eau sur la table de chevet mais un détail m’arrêta alors que je tendais le bras. Le détail en question n’en était pas un en fait : il s’agissait de mon bras en lui-même et ma main. Je les ramenai en face de mon visage pour les examiner.

La main, plus bel outil de l’homme, dit-on, est aussi la partie du corps que l’on connait le mieux. A tout moment ou presque, elle se trouve dans notre champ de vision, on en connait les moindres recoins, la moindre partie, on serait presque capable de reconnaître ses empreintes digitales au toucher. Et ces mains que j’avais sous les yeux n’étaient pas le miennes. Plus petites, les doigts plus fins, les ongles plus longs et délicats et pas de poils sur les bras. Mon dieu, j’étais passé chez l’esthéticienne pendant mon sommeil !  J’aurais sûrement préféré mais je peux être assuré que la réponse n’est pas aussi triviale. J’essayais de me convaincre que c’était bien mes membres et pour vérifier que je les contrôlais bien, je fis plusieurs mouvements avec mes mains : je les faisais danser en face de mes yeux, pliais et dépliais méthodiquement mes doigts, d’abord un par un puis deux par deux, ouvrant et fermant finalement mon poing. Puis vinrent des figures plus élaborées : Un V de la victoire, un signe métalleux, un salut Klingon, un doigt d’honneur (j’avais vérifié au préalable que personne n’était là pour ne pas le prendre mal), puis des combinaisons à deux mains : un oiseau, un petit lapin, une tête de loup, mais je m’arrêtais prestement à faire des ombres chinoises car, sans source lumineuse dirigée, on a l’air con. En tout cas, tout répondait parfaitement suivant mes sollicitations. J’écartais mes couvertures et fit les contrôles d’usage avec mes pieds, mon pied droit en tout cas, je n’osais pas utiliser le gauche. Bien sûr, je me contentais de bouger les orteils sans faire de signes trop extravagants de toute façon, je n’ai jamais été très agile des membres inférieurs. Je pense que personne n’a jamais réussi à faire un petit lapin avec ses pieds (si vous y arrivez, je suis curieux de voir le tuto sur Youtube).

Ma jambe gauche attira mon attention. Elle était couverte de cicatrices qui avaient l’air de dessiner un plan pour m’enfuir de cet hôpital et avait dû subir une lourde opération. Sans doute la conséquence de l’accident dont on m’avait parlé hier et dont je n’avais aucun souvenir. Mais que ce soit l’une ou l’autre de jambes, elles confirmaient le fait que j’avais rétréci ou peut-être rajeuni.

Je testais d’autres méthodes pour me réveiller : cligner rapidement des yeux, me pincer très fort et je finis même par me mettre des baffes à moi-même (je me réjouissais que nul n’entra à ce moment, on m’aurait sans aucun doute transféré en psychiatrie). Même si je ne me réveillais pas, je pus remarquer au moins que je n’aurais plus de problèmes de rasage  et confirmais mon rajeunissement (On avait dû m’injecter de cette miraculeuse vitamine Q10, principale alliée de toutes les petites vieilles qui ne savent plus quoi faire de leur argent, et par intraveineuse pour que ce soit aussi efficace).

Mais j’avais beau plaisanter (je savais bien que je n’arriverais pas à faire un chapitre sans blague), je devais admettre que toutes ces révélations me faisaient un coup. Je m’abattis à nouveau sur mon oreiller, je sentais mon cœur s’emballer. Il n’était pas temps de faire une crise d’angoisse. Je posais la main dessus pour me calmer et, au contraire, un nouvel élément faillit me faire louper un battement. Je tâtai ma poitrine pour m’en assurer mais : j’avais des seins ! Petits, certes mais présents.

Un instant ! Réflexion intense et instantanée : Rajeuni = enfant ; enfant + mains sur les seins = enlève tes sales paluches de là ! Je les rangeais immédiatement sous mes fesses pour être sûr de ne pas les mettre où il ne faut pas… Ben non ! Pas les fesses ! Alors, je les mis finalement devant moi sur … Tiens, je ne sens plus rien, là, entre mes… Non ! Pas là, non plus ! En définitive, avant qu’on m’accuse de quoi que ce soit, l’une des mains partit sur le matelas et l’autre sur mon front à jouer machinalement avec quelques mèches de mes cheveux (j’ai le droit, le visage, non ?). Le soleil faisait ressortir une intense couleur cuivrée : Roux, enfin, rousse en plus. Mais bon, c’était présentement le cadet de mes soucis. Soyez sûrs que si je retrouve cette esthéticienne, je lui dirai deux mots pour son zèle trop prononcé.

Je venais donc de me réveiller dans un hôpital inconnu et dans le corps d’un enfant et j’ajoutai, inconsciemment,  à voix haute, pour conclure mes investigations :

«Bordel,  j’suis une fille… »

L’infirmière de la veille entrait à ce moment là et dû entendre cet aparté car elle me répondit avec bienveillance :

« En effet.

-Ah ben, merde !, conclus-je »

Je repensais alors à ce nouveau corps et j’enchaînai :

« Et je ne dois pas être bien vieille, non plus ?

-Tout à fait.

- Ah ben, merde ! »

(Et je vous autorise à me citer.)

Au bout de quelques secondes, je demandais à nouveau :

« Quel âge ?

-Pardon ?

-Quel âge ai-je, s’il vous plait ?»

Je louchai sur le badge sur sa poitrine :

« Véronique ? »

Elle me fit un grand sourire qui illumina son visage rond puis sortit un petit calepin de sa poche et, l’ayant consulté :

« 12 ans.

-Waouh ! Ben merde !

-C’est un bel âge, mademoiselle Fauchet, vous ne trouvez pas ?

-Mademoiselle … ? Vous avez dit comment ?

-Fauchet, c’est vous.

-Et vous avez mon prénom ?

-Cerise, Cerise Fauchet.

-Ah ben, commençai-je, non, finalement, j’aime bien, c’est mignon. »

Elle rigola silencieusement puis continua :

« Le docteur avait demandé à être prévenu à votre réveil, il aura des examens à vous faire passer et si votre état le permet, il voudra aussi s’entretenir avec vous. Vous sentez-vous prête ?

-Oui, je crois, je me sens plutôt bien, à part ma jambe, même si elle me fait moins mal et ces informations à digérer, ça va. 

-On vous a donné des antalgiques pour vous soulager. Vous savez ce que sont des antalgiques, n’est-ce pas ?

-Oui, oui.»

J’étudiais de nouveau ma jambe et je m’informai :

« Qu’est-ce qui s’est passé ?

-Pardon ?

-Cet accident ? Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Le savez-vous ?

-Je n’ai qu’entendu votre histoire. Je suis arrivée après votre admission et juste eu des rumeurs sur « la Belle au Bois Dormant » de la pédiatrie. »

Cela signifierait que je suis jolie alors ? J’ai un petit regain de fierté d’un coup : attention, les filles, le beau gosse est de sortie ! Un instant, si je suis une fille, je dois draguer des mecs alors ?  Ou je suis lesbienne dans ce cas ? Mais si j’ai seulement 12 ans, donc je suis trop jeune pour avoir une quelconque relation, non ? Ou je peux faire des bisous aux garçons pour avoir des bonbons ou je suis trop vieille pour ça ? Ou je m’en fous des garçons et des filles ? Ou est-ce vraiment le problème le plus important auquel j’ai à faire face actuellement ?

L’infirmière Véronique me raconta ceci :

« Vous avez été renversée violemment par une voiture à la sortie de l’école. On disait que vous avez couru pour traverser sans regarder. Le choc a été grave et, en plus, vous vous êtes fait rouler sur la jambe ce qui explique la blessure importante. Apparemment, votre pronostic vital a été engagé pendant un certain temps mais vous vous en êtes sortie et vous ne vous êtes jamais réveillée, jusqu’à hier. On m’a demandé de m’occuper de vous, de faire votre toilette, changer les draps, nettoyer votre chambre et tout ça. Je suis contente que vous alliez mieux, j’ai l’impression que c’est un peu grâce à moi ! »

Elle était vraiment attendrissante et je la remerciais chaleureusement de ses soins. Elle me faisait sentir comme son idole, sa première grande réussite médicale.

Face à ce déluge d’informations incroyables, je me détendis en chantonnant :

It's close to midnight
Something evil's lurkin' in the dark
Under the moonlight
You see a sight that almost stops your heart
You try to scream
But terror takes the sound before you make it
You start to freeze
As horror looks you right between the eyes
You're paralyzed

Oui, je me détends avec du Michael Jackson. Elle lança avec admiration :

« Quelle jolie voix ! »

(Vraiment ?) Avec une pointe d’orgueil dans la voix, je m’expliquai :

« Quand il est mort, j’ai été bien attristé et j’ai appris plusieurs de ses chansons. D’habitude, je les chante plutôt sous la douche.

-Ah bon, il est mort ?, lança-t-elle le plus naturellement du monde

-Bien sûr, vous ne le saviez pas ? »

Je voulais continuer à faire part de ma grande stupéfaction : quand le plus grand chanteur de tous les temps meure, tout le monde le sait. Mais un autre problème se profilait à l’horizon : quelque chose de banal mais fondamental à la fois, quelque chose que certains trouvent sales et qui en fascinent d’autres (ceux là, je ne veux pas les connaître, si vous en êtes, quittez ce livre immédiatement !). En bref, j’avais envie de faire pipi (J’aurais pu dire uriner pour la classe, mais à mon nouvel âge, je devais me mettre au niveau).

Cela me mit grandement en colère : je me disais, tout à coup, que tant qu’à faire, pourquoi n’aurais-je pas pu me réincarner en [insérer ici (mais pas trop fort) votre idéal masculin] entourée de jolies minettes plutôt qu’en gamine qui a envie de pisser ? Déjà que parler de mon intimité me gène beaucoup alors parler de celle d’autres… Et, en l’occurrence, je était un autre (comme aurait dit Rimbaud qui avait sûrement de grosses lacunes en conjugaison contrairement à moi qui dois être le seul péquenot à lire le Bescherelle), donc double peine.

Lorsque j’osais aborder le sujet avec mon infirmière, elle m’indiqua la porte d’une petite pièce dans le coin de la chambre. Puis, semblant comprendre mon souci, elle se précipita pour baisser la hauteur de mon lit et m’offrir son aide pour m’y rendre. Chic, c’est exactement ce que je voulais ! En fait, non, même si sa réaction est parfaitement logique, elle n’avait absolument pas compris ce qui m’ennuyait ! Je me laissais malgré tout assister pour pénétrer dans la petite salle de toilette en ne m’appuyant que sur un seul pied. Elle me laissa après s’être assurée que j’étais bien assis ou assise là où je devais l’être. Dès qu’elle fut sortie, je me hissais sur mon pied pour éteindre la lumière car il état hors de question que je me vois faire ce que j’allais faire. Déjà qu’en temps normal, je passe du Wagner dans les sanitaires pour ne pas  m’entendre faire ce que je fais (on n’est pas des animaux !). Là, c’était comme si on me demandait de regarder faire ce que quelqu’un d’autre voulait faire, ce serait du plus haut vulgaire !

Bon, maintenant, laissez-moi 5 minutes, le temps que … vous voyez ce que je veux dire.

Ca ne fait que 2 minutes là, si vous en profitiez pour aller aux toilettes vous-même ?

Bon, c’est fait, il ne me reste plus qu’à m’essuyer et... Un autre gros blocage ! Cela impliquerait de rentrer en contact avec mon… ma… Ce-qu’il-ne-faut-pas-nommer, dira-t-on. Mais que faire alors ? Je n’allais pas rester assise là en attendant que ça sèche, déjà que Véronique frappait à la porte en me demandant si tout allait bien. Je pris donc sur moi pour 2-3 coups de papier toilette et, hop-là, on n’en parle plus. Je rallumai la lumière pour éviter encore des questions embarrassantes, je devais déjà avoir l’air bien assez étrange. Elle m’aida à regagner mon lit. Après quelques minutes de repos, (mine de rien, tous ces dilemmes moraux m’avaient épuisé) elle revint avec un fauteuil roulant pour que je puisse être soumis à plusieurs examens médicaux, un check-up de routine, histoire de s’assurer que ma mécanique interne soit encore en état après mon coma.

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