Celle qui se mettait dans l'ambiance

Par Bleumer

Un autre jour, un autre rêve, peut-être.

Mon compte-rendu journalier sera plus succinct  que la veille, vous m’en excuserez. Je crains que ma nouvelle vie soit aussi inintéressante que l’ancienne.

 Je passais encore une matinée sous les regards de ma mère, de ma sœur et du chat scrutant respectivement si je ne manquais de rien, si j’agissais de façon inhabituelle et si je montrais un signe de faiblesse. Je ne satisfis aucun des trois. Après le repas de midi (Ouah, j’expédie la journée, dans 5 minutes, je serai au pieu !), je regagnai ma chambre pour reprendre mes investigations.

Traumatisé par la commode que je me jurais de réorganiser de façon appropriée dès que j’en aurais l’occasion, je m’attaquais à la bibliothèque. Quoi de mieux pour connaître une personne que d’analyser ce qu’elle lit, dit-on. Les étagères étaient garnies de diverses cassettes audio et vidéo, livres, jeux de société et quelques boîtes de jeux Game Boy. Je souris en moi-même, des heures de fun en perspective vue la pauvreté littéraire de ce que j’avais sous les yeux. Il me suffisait de retrouver la console et c’en était parti pour de nombreuses heures asociales comme j’en ai l’habitude. Mais rien à côté des boîtes, ni dans la table de chevet, ni les tiroirs du bureau. Quand cesseras-tu de me décevoir, jeune fille ? Adieu donc (pour le moment car je ne comptais pas en rester là) Mario, Zelda, Tortues Ninja, Tetris, veaux, vaches, cochons, couvées, … Passons à la partie vidéo pour nous consoler. Mais pas grand-chose en vue. Si on en considérait la collection paternelle, je n’étais pas trop surpris. Je trouvais tout de même une dizaine de films Disney : Blanche-Neige, Cendrillon, la Belle au bois dormant (j’adore celui-là), la Petite sirène (je n’ai jamais réussi à le voir !), Fantasia (que tous les parents achètent en espérant mettre leurs enfants sur la voie salutaire de la musique classique sans y arriver, sauf avec moi, mais vous devez avoir compris que j’étais une sorte d’élite) et d’autres,  une cassette des Chevaliers du zodiaque, 2 ou 3 consacrées à l’histoire ou la géographie (venant de premiers numéros de séries presse ceux qui coutent moins chers que les 120 suivants), Dirty Dancing, Ghost (des films, certes, romantiques mais ne sont-ils pas un peu trop matures pour une enfant de cet âge ?) et Sister Act. En audio, je remarquais toute une série de cassettes enregistrées toutes (ou presque) intitulées la Compile à Diane volume 1 à 14 ! Autour de la liste manuscrite des titres d’une rare variété et d’une relative qualité, l’auteur de cette compilation avait dessiné étoiles, lunes et autre symboles astronomiques (une érudite, sans aucun doute). Mais aucune Compile à Cerise en vue. Voyons les livres : plusieurs BD mais aucune série complète qui aurait pu faire ressortir une préférence quelconque.

Je regardais les murs autour de moi : pas de posters d’acteur ou de chanteur. Juste une affiche de cheval sortie au pif d’un magazine car rien d’autre ne démontrait la moindre passion hippique.

Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es, dit-on. Elle lisait tout et n’importe quoi, à supposer qu’elle ait lu quoi que ce soit. Oui, je suis dépité, mais que voulez-vous que je vous dise, elle me désespère ! Elle n’aime rien !

Je ressortis bredouille de ma tentative d’étude psychologique. Au moins, hier, j’avais déterminé qu’elle fumait en cachette. Je devais m’estimer heureux de n’avoir trouvé aucun nouveau vice. Je finis dans la penderie (métaphoriquement parlant, bien sûr), sans surprise, comme elle, manteaux et chaussures (non pas, qu’elle soit des manteaux et des chaussures, je voulais dire… Vous me fatiguez parfois…). J’en refermai la porte et m’effondrai sur le lit, épuisé physiquement (j’étais restée debout un petit bout de temps) et mentalement. La voix maternelle me tira de ma torpeur. Ayant compris que je ne tirerais rien de plus de cette chambre, je n’eus rien de mieux à faire que de répondre à cette douce injonction. Je craignais d’avoir fait le tour de cette fille, qu’il n’y ait plus rien à apprendre d’elle. Pour une fois, j’aurais bien voulu consulter sa page Facebook, mais ce n’était pas possible, pas même un journal intime à se mettre sous la dent.

Je fus accueillie par mille lueurs multicolores logées dans le sapin ramené par la figure paternelle la veille (j’ai dit mille, mais j’espère que vous ne le prenez pas au pied de la lettre, je n’ai pas compté, je n’aurais pas eu la patience : savez-vous qu’au rythme d’un nombre par seconde, compter jusqu’à mille prendrait 16 minutes et 40 secondes. M’imaginez-vous faire le comptage en pointant chaque ampoule ? 1, 2, 3, … Vous voyez, vous vous ennuyez déjà ! En plus, je passerais pour cinglé, déjà que je n’avais pas l’air net. Le pire étant que, maintenant que je venais d’y penser, j’avais une folle envie de compter les lumières, ces petites lucioles clignotantes, vertes, rouges et bleues avec leur gros fil vert foncé pour se confondre dans les branches). Disons donc à peu près mille et n’en parlons plus. Elles étaient là (pas les lumières, ma mère et ma sœur) attendant près d’un gros sac d’une marque qui n’existait plus à cette époque.

« Tu veux nous aider à décorer le sapin ? proposa-t-elle. »

Alice faisait come si de rien n’était mais elle sautillait sur ses deux pieds, soit elle s’impatientait, soit elle avait envie de faire pipi. Sous son air détaché, se cachait-il encore une petite fille capable de s’émerveiller des modestes bonheurs de l’enfance ? Comme j’en avais pris l’habitude, je renâclais, estimant que je n’avais pas à m’immiscer dans les affaires familiales, mais pour sauvegarder ma couverture (et aussi parce que j’en avais terriblement envie), j’acceptais.

Le sac était rempli de tout le nécessaire : guirlandes, boules, figurines couvertes de paillettes rouges, argent et or, datant de … Je n’en étais pas sûr, mais ça n’était pas d’hier.

« Bon, il y a une logique, un ordre ou un truc comme ça ?

-Fais comme tu sens, mon amour ! »

Alice, elle, avait déjà commencé à faire comme elle sentait en disposant une longue guirlande dorée autour des branches inférieures en lui imprimant un délicat mouvement de vague. Je fis de même avec une rouge et nous alternâmes jusqu’au sommet (Alice fit le sommet ses quelques années en plus lui conféraient les centimètres en plus pour l’atteindre). Pour compléter les albums, Maman immortalisait le tableau, l’appareil photo vissé sur l’œil. Les boules suivirent (juste ici, ça me va, ces gens sont logiques, contrairement à Cerise, qu’est-ce qui n’est pas allé dans son éducation ?). Mon aînée me donnait ses instructions plus haut, plus bas, à droite, à gauche, non l’autre gauche. Je savais bien  que c’était une mauvaise idée mais cela venait d’une bonne volonté alors je m’exécutais malgré quelques réticences artistiques. Elle voulait mettre 2 boules bleues l’une à côté de l’autre !!! Le fond du sac était consacré aux figurines il fallait faire le tri entre celles cassées ou non, plusieurs avaient perdu un bras ou une jambe mais pourquoi n’avaient-elles pas été jetées ? Encore une fois, je me laissais guider mais je refusais catégoriquement de placer ce Casse-Noisette à côté de ce Père Noël, j’avais mes limites.

Enfin, dans le fond du sac, au milieu des fragments brisées des boules malheureuses, des membres des personnages éclopés et des paillettes, gisait la touche finale : l’étoile. Maman voulait me laisser cet honneur mais, bon prince (j’y pense, on dit "Bon Prince" mais jamais "Bonne Princesse", à méditer…), je la tendis à ma sœur : « Tu es plus grande et, dans mon état, je ne peux pas le faire. »

Elle accepta humblement et cette touche finale mise en place, notre travail collaboratif prit fin. Pour pousser le symbolisme jusqu’au bout, Maman déposa avec émotion au cœur du sapin, côte à côte, un ange rouge et un ange doré. Dans un film, il y aurait eu un zoom sur eux suivi d’un fondu au noir avant l’apparition du mot "Fin" dans une jolie écriture cursive.

Mais je ne le ferai pas, le coup de la fin prématurée, je l’ai fait au chapitre précédent, je vais attendre un peu avant de le refaire. Regardons ce sapin avec un peu de recul. Alice s’étirait comme après un long et difficile effort (j’admets que je n’avais aucune idée de ce qu’elle avait fait de cette journée, mais avec sa silhouette, je ne serais pas étonnée qu’elle fasse du sport comme je le faisais avant, je crois, l’autre possibilité étant qu’elle faisait partie de cette tranche privilégiée de l’humanité à qui le métabolisme béni accorde la Grâce suprême de pouvoir manger ce qu’elle voulait sans conséquences sur ses hanches ou le ventre car à ce que j’ai constaté, elle ne se privait pas spécialement, ni ne rechignait (sauf pour les carottes du premier jour, mais j’admettais moi-même après coup que la vinaigrette était un peu écœurante et que le fait que je fus affamé m’aurait fait bouffer n’importe quoi), elle grignotait aussi en dehors des heures de repas malgré les directives gouvernementales. Il est bien possible qu’elle s’attire la haine d’autres filles à cause de cela). Le résultat était assez médiocre, je décalais les boules d’une branche à l’autre pour arriver à faire prendre forme à ma vision, en vain. J’allais donc considérer la décoration comme achevée à mon grand dam.

« Allez, mettez-vous devant ! s’exclama ma mère au comble de l’excitation. »

Nous nous rapprochâmes, plus proches, plus proches, plus proches…

« Allez, plus proches ! »

Quoi, c’était encore possible ? Je trouvais pourtant que la distance était plus qu’honorable entre un homme et une femme respectables en dehors des liens sacrés du mariage. Mais Maman insista jusqu’à ce qu’elle ait mis sa main sur mon épaule. Pour l’esthétique, je dissimulais une de mes béquilles dans mon dos et l’autre derrière elle. Je fis mon plus beau sourire en essayant de ne pas trop tituber pour ne pas être floue et clic, clac, merci Kodak !

Je profitai d’un peu de répit sur le canapé, cette heure de décoration m’avait fatigué, comme le fait de fouiller les bibliothèques, bien que j’ai pu bénéficier d’un tabouret pour reposer mes fesses de temps à autre. De plus loin, il n’était pas si mal que ça…

Je fis tomber un peu de pression, je n’en avais pas besoin ici. La vie était moins stressante. Je l’avais évoqué mais sans responsabilités, sans personne pour vous dire à quel point vous travaillez mal, j’arrivais à me satisfaire de ce travail-ci. Encore une fois, ce n’est pas ma vie, pas moi, pas mon corps. Merde, la pression revenait. Je devais essayer de me conformer au personnage mais qui était le personnage en fait. Nous en avons parlé, on ne va pas revenir là-dessus. Les lumières épileptiques du sapin commencèrent d’un coup à me filer mal au crâne. Une douloureuse fatigue m’envahit. Je m’endormis.

*

Un instant, j’ai encore des choses à raconter ! Quand je me suis réveillé, je volais. Normal pour un rêve, direz-vous, ce qui est aussi une preuve que vous n’êtes pas attentif, j’ai dit que je me suis réveillé, ce qui signifie que je ne dormais plus donc que je ne rêvais plus. Le Rêve est pourtant un thème important de ce livre. Donc, je volais vraiment, alors j’étais bien dans un rêve, un rêve dans mon réveil, donc mon réveil est aussi un rêve, cette histoire est un rêve, donc je m’en fous, donc…

« Tu émerges, ma Cerise ? »

Une autre possibilité était aussi que mon père m’avait pris dans ses bras pour emmener sa petite fille endormie au lit. On va dire que c’est la bonne réponse parce que c’est la plus simple, comme raisonnent les complotistes.

« Désolé de t’avoir réveillée, tu as le sommeil plus lourd d’ordinaire. 

- Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu fais ?

- Je t’emmenais au lit (j’avais bien raison alors). Au fait, super sapin, bravo à vous deux !

- Merci, mais tu peux me reposer ? »

Je commençais à me tortiller à tel point que je me sentais glisser de son emprise. On ne m’avait pas porté ainsi depuis si longtemps que ma mémoire n’en retrouvait aucune trace. Je ne supportais pas ce sentiment de vulnérabilité et d’insécurité. Le pire étant de se retrouver sur les épaules de quelqu’un, l’instabilité est si angoissante.

« J’ai dormi longtemps ?

- A peine 20 minutes, d’après ta mère. Il parait que Teen Spirit voulait se blottir contre toi pour faire la sieste à tes côtés. Elle aurait voulu prendre une photo, dit-il joyeusement. »

Non ! Il voulait me tuer dans mon sommeil, elle m’a sauvé la vie !

« Ca faisait si longtemps que tu ne t’étais pas endormie si facilement. Tu avais beaucoup de mal ces derniers mois.je me suis demandé ce qui te tourmentait. »

Bien entendu, je ne savais pas moi-même.

La suite, vous la connaissez : repas, télé, dodo. Il n’y a pas de raison de vous faire perdre votre temps et surtout le mien si ça n’en vaut pas le coup. Bien que les mauvaises langues (je parle à ceux qui discutent au fond) diront que je ne fais que ça depuis le début. Demain sera plus palpitant, ce sera Noël !

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