Celle qui se matait un film

Par Bleumer

« Tout va bien, tous les deux ? Michel, j’espère que tu ne l’as pas encore mise devant ces horreurs (la télé, rien d’autre). Je ne veux pas qu’elle soit mal élevée. »

Mine de rien, plusieurs points à commenter dans cette courte phrase de ma mère. Primo : putain de bordel de merde ! Moi ? Mal élevé ? Ça me trouerait le cul ! Secundo : on va avoir du mal à dissimuler qu’on regardait Canal + parce que le film du soir avait commencé et des voix cryptées nous disaient à travers le poste : "Xixuxixixaxu". Tertio : le prénom de mon père : Michel. Je me doutais que ce ne pouvait être mon Chéri, il n’est pas imbibé d’alcool, ni recouvert d’une fine couche de chocolat noir. Ce prénom me rappela cette publicité avec ses dialogues les plus naturels du monde : « Papa, Papa, tu nous offres une gourmandise ? –Tenez, les enfants, achetez ce que vous voulez – Mais enfin, Michel, j’ai toujours Kinder Chocolat à la maison ! » (Ca y est, j’ai faim, je ne dois pas penser à la nourriture). Je ne regarde plus la télé, pouvez-vous me dire si ces publicités américaines ou australiennes très mal doublées montrant des familles bien blanches et bien blondes pour lesquelles tout est merveilleux dans un excès de bonheur et de sourires éblouissants existent encore ? (Les autres pubs que j’adorais étaient celles avec des fillettes couleur Benetton qui se disputaient en gloussant pour savoir qui de Barbie ballerine ou de Barbie Reine des fées irait au bal avec Ken Surfeur et sa permanente en plastique)

Après quelques dénégations peu crédibles teintées d’une petite touche de mauvaise foi, elle sembla s’apaiser et nous demanda ce que nous souhaitions regarder pour la soirée. J’étais moins fatigué qu’hier et l’idée d’un moment devant un programme enrichissant me séduisait. Il était largement temps d’y penser, il était à présent 20h30 passées et on risquait de louper le début de l’émission en prime time. Voyez-vous, les enfants, en ces temps reculés, les films du soir commençaient bien plus tôt. Au moment où je rédige ce modeste ouvrage, l’heure moyenne de début de soirée se situe vers 21h15, au moment où vous le lirez vous en êtes peut-être à 22h, mes pauvres. Faites le calcul : les informations se finissent, puis arrive le sponsor de la météo, la météo, encore le sponsor de la météo, page de pubs, bandes-annonces, sponsor de la minute brico, minute brico, responsor de la minute brico, pubs, bandes-annonces, sponsor du film, message de notre partenaire, le jeu-concours et, enfin, l’émission (je sais, je sais, j’en ai oublié la moitié, mais j’ai énuméré de tête). Avec tout ça, si vous n’êtes pas partis sur Youtube… Moi, c’est fait depuis longtemps !

Alors que mon père se penchait pour prendre le magazine télé sur la table basse, celui-ci avait disparu. J’avais beaucoup trop digressé, il avait dû se barrer. Sans avoir émis le moindre bruit, Alice avait pénétré dans la pièce, s’était emparé du journal et s’était allongée dans le fauteuil pour le consulter. Alors qu’elle faisait tourner les pages, je me stupéfiais de sa discrétion, telle une ombre blanche, sa légèreté n’était point de ce monde. Sous la lumière du salon, sa peau diaphane et l’or de ses cheveux lui conféraient une aura surnaturelle telle une apparition de château hanté que l’on est jamais sûr d’avoir vu ou non. Elle semblait évoluer sur un autre plan d’existence, ses pieds nus, se balançant au rythme des pages tournées, donnaient l’impression de flotter, comme penseraient ceux qui, croyant  la théorie de la mort de Paul McCartney en 1966, trouvaient dans le fait qu’il soit pieds nus sur la pochette d’Abbey Road une preuve qu’il ne faisait plus partie de ce monde. Renonçant, elle lâcha le magazine sur son visage et annonça d’une voix étouffée qu’il n’y avait rien d’intéressant ce soir. Loin de se décourager, mon père proposa de se faire une cassette. Leur profusion me démoralisa : le temps d’en faire le tour, on serait après-demain au moins (mais j’avance un peu). Semblant anticiper ma silencieuse objection, il se leva et attrapa un classeur orange sur la bibliothèque et le posa sur mes genoux.

« Tiens, choisis ! me proposa-t-il. »

J’ouvris le document et y trouvai des dizaines de pages comportant avec un tableau recensant tous les films, classés selon l’intitulé, les colonnes présentant le numéro de la cassette, le titre, le réalisateur, l’acteur principal, la durée et l’année de réalisation ainsi que la mention A ou B indiquant si le film se trouvait en première ou deuxième position sur la bande. Je fus abasourdi de la précision et du soin apporté à la conception du document, mélange de lisibilité et d’une précision maniaque  (je ne savais pas si je devais en être admiratif ou effrayée).

Je passai mon doigt sur les titres un par un et je ne fus pas long à prendre ma décision du fait de précocité alphabétique du film :

« Les Blues Brothers ! »

J’avais toujours adoré ce film (sinon je ne l’aurais pas choisi), cette association parfaite  entre humour et les filouteries des frères en décalage avec leur allure solennelle, l’action avec les cascades en voiture et les numéros musicaux avec les apparitions de Ray Charles, Cab Calloway, Aretha Franklin, John Lee Hooker. Mélangez tous ces éléments et vous obtenez l’un des plus grands classiques qui soit que je ne me lassais pas de revoir (dire que pour certains, c’est Arthur et les Minimoys ou Sharknado. [très long soupir]), contrairement à sa suite qui manquait clairement d’enjeux scénaristiques malgré une bande-son du tonnerre mais, vu qu’elle n’est pas encore sortie, le débat ne se posait pas (et j’ai peut-être le temps d’écrire au futur réalisateur pour lui faire part de certaines suggestions ou le dissuader. C’est qui déjà ? Toujours  John Landis ? J’ai un énorme doute et je ne veux pas le blâmer pour rien. Roh ! Merde !).

Nouvelle surprise familiale. Alice souleva le journal  de son visage et un sourcil, comble de l’étonnement pour elle, je suppose. Papa voulut s’en assurer :

« Tu es sûre ?

- Bien sûr ! C’est l’un de mes films préférés

- Ca ne te ressemble pas pourtant, mais si c’est ce que tu veux. Quel numéro ? »

Je lui donnais le 192B et il alla chercher la cassette correspondante puis il ouvrit le meuble télé et l’inséra dans le magnétoscope qui y était dissimulé. L’appareil avala la cassette en vrombissant et le symbole de lecture s’afficha sur l’écran. Un bon coup d’avance rapide pour passer le premier film (Massacre à la tronçonneuse, il fallait préserver nos douces prunelles enfantines  de toute cette horreur) et le générique de fin s’acheva pour laisser la place à 2 secondes d’un vieux logo FR3 avant le début du long-métrage désiré. Notre innocence était préservée. Le film débuta sur la sortie de prison de Jake et les retrouvailles avec son frère Elwood, les Blues Brothers, et, quand retentirent les premières notes de She caught the Katy, j’oubliais toute cette merde et me plongeais dans le film (si vous ne l’avez pas fait, plongez-vous-y aussi, je vous autorise à laisser ce livre pour aller le voir). Pour 2 heures, finis l’époque, le lieu, l’hôpital, l’amnésie, la famille, Cerise elle-même. Pour la première fois depuis mon arrivée, je me retrouvais en terrain connu. Je reconnaissais tout ce que je voyais et entendais. Peu m’importait que ce canapé n’ait pas l’empreinte de mes fesses que j’avais imprimée consciencieusement depuis plusieurs années, ou que je ne savais rien de ces gens, j’étais seul au monde devant ces images qui défilaient, les chansons qui s’enchainaient, ma tête se balançant au rythme  de la musique jusqu’au générique de fin sur Jailhouse Rock dont je chantais les paroles sans même y penser, malgré une voix trop fluette pour un air aussi endiablé, libre comme si j’étais seul au monde avec les musiciens. Quand ce fut fini, s’ensuivit ce qu’on appelle en terme technique un embarrassant moment de solitude. Ma prestation vocale, même si elle était louée comme étant de qualité,  avait étonné l’assistance ; d’une part, grâce à la parfaite connaissance d’un air qui n’était pas du tout de ma génération, d’autre part, grâce à la parfaite connaissance d’un air en Anglais. Après quelques investigations, je sus que mon alter ego avait un niveau très médiocre dans la langue de Shakespeare et que mon accent n’était pas en accord avec ses compétences linguistiques effectives. On me faisait sentir comme un collabo qui devait se justifier  (quand je dis "On", je parle surtout d’Alice toujours occupée à chercher des incohérences dans mon comportement et elle devait avoir bien du boulot, les parents semblaient n’avoir rien remarqué).

La chance était avec moi, l’heure tardive me dispensa d’avoir à étayer ma défense. Je me rendis dans la salle de bain. Ma bouche pâteuse me rappela que je ne m’étais pas brossé les dents depuis… depuis quand déjà ? Je fis ce geste que nous avons tous dans cette situation : Je me soufflai dans la main pour tenter de sentir mon haleine afin de m’assurer si c’était supportable. Mais cette manœuvre fut inutile (Est-ce que ça fonctionne d’ailleurs ? Peut-on réellement tester la fraîcheur de sa bouche de cette manière ? Personnellement, j’en doute. Comme toujours, n’hésitez pas à m’envoyer vos témoignages. Je les lis, je vous assure, et il y en a quelques uns qui sont très intéressants, vous connaissez la chanson, vous retrouverez les meilleurs en annexe dans une rubrique que j’appellerai "100 façons de savoir si on pue de la gueule").

Quoi qu’il en soit, nouveau problème (ça faisait longtemps, hein ?). Quelle était ma brosse à dents ? Je voulais laisser libre cours à mes bas instincts hygiéniques et je ne pouvais pas. Encore une fois la providence maternelle me sauva. Elle entra, me vit dans ma plus grande détresse (en fait, je passais ma main au dessus du verre à dents en chantant Am Stram Gram pour faire mon choix) et me sortit un emballage plastique d’un placard. Elle ma demanda la couleur que je voulais et, dans un élan désespéré pour sauvegarder ma virilité en péril, je pris la bleue. Comme après mon bain, la fraîcheur et la sensation de propreté me firent renaître. Je me retrouvais enfin tout à fait confortable. Je rejoignis ma chambre, me déshabillai et me mis au lit. L’enchaînement peut vous sembler abrupt par rapport à ce que je vous ai habitués mais la routine va risquer de s’installer entre nous et ce n’est pas ce que nous voulons, n’est-ce pas ? Par exemple, je vous propose de ne plus vous faire le détail de chacun de mes repas (vous les retrouverez en annexe, ne vous en faites pas). Ce soir, le marchand de sable eut quelques difficultés à trouver mes jolies petites paupières pour les asperger de sa poudre providentielle. Vu que je n’arrêtais pas de me tourner et retourner, il devait être dur pour lui de viser. J’étais peut-être moins fatigué, j’avais dû vivre moins d’événements remarquables que la veille (ce qui a pris moins de chapitre, vous remarquerez, mais cela ne signifie pas que je manque d’aventures palpitantes à vous raconter) mais la journée avait été riche : la télé des années 90, l’analyse de photos m’apprenant l’existence  d’une amie et d’un amant (on dit amoureux à cet âge, mais quelque soit le terme, je ne me vois pas assumer une relation avec un homme, pour la première fois de ma vie, je crois que c’est moi qui plaquerai mon partenaire. Enfin, s’il n’est pas trop con, on pourra envisager de rester amis. Mon Dieu, je me mets à parler comme une fille, je ne dois pas m’oublier !), j’ai pris un bain et j’ai rencontré mon père qui est… En fait, je ne sais pas. Jouer à Cerise s’avérait plus épuisant que je le croyais. Et l’image de ma femme m’apparut dans tout ce fatras mental de vie alternative. Que pouvait-elle faire en ce moment ? Et d’ailleurs quel était ce "en ce moment" ? Comment marchent les voyages temporels dans ce monde ? S’était-elle réveillée à notre époque en constatant, affolée, mon absence ? Sachant que je l’avais été aussi, même si ça n’avait pas été très flagrant. Ou bien, le futur s’était-il mis en pause en attendant que cette nouvelle réalité le rejoigne ? Ou avais-je inconsciemment créé une nouvelle ligne temporelle, une dimension parallèle d’où je ne pourrai jamais sortir ? Ou encore, était-elle, elle aussi, dans son lit, chez ses parents ayant 12 ans comme moi ?

Et comment voulez-vous que je m’endorme avec ces pensées compliquées en tête ? Dehors, le vent jouait dans les branches de l’arbre et faisait trembler les volets métalliques créant une ambiance lugubre, comme si quelqu’un cherchait à forcer le passage pour pénétrer dans la chambre. Et pour couronner le tout, je me sentais coupable vis-à-vis de la famille. Vous avez l’impression que tout va bien : une sœur charmante (mais qui doutait de mon intégrité, elle n’avait pas fondamentalement tort, mais sa véhémence à vouloir le prouver à tout prix relevait du malsain), mon père me mettait mal à l’aise par sa ressemblance avec moi (il n’est pas étrange de ressembler à ses parents mais pas quand ce ne sont pas les siens), ma mère me surprotégeait (j’avais le droit de regarder la télé, mais je n’imaginais le jour où je lui demanderai d’aller chez une copine et encore moins chez un copain) et le chat essayait de me tuer.

Oui, je n’ai pas eu l’occasion de vous parler de Teen Spirit. Vu le nom, vous vous doutez de celle qui avait baptisé la bouboule de poils (il devrait s’estimer heureux qu’elle ne l’ait pas nommé Rape me). Ce nouveau personnage (absolument pas rajouté pour de futures blagues) apparut alors que je regardais les photos de famille. Tout occupée que j’étais à essayer de distinguer Tata Simone et Tata Jacqueline, je sentis quelque chose frôler mes chevilles, aussi délicat qu’une feuille transportée par la bise mais la porte-fenêtre était fermée. Ce devait être mon imagination, c’est toujours ce qu’on se dit avant que l’Alien nous attrape pour nous dévorer dans les tuyaux d’aération. Par précaution, je vérifiai le plafond, on aurait beaucoup moins de morts dans les films d’horreur si tout le monde vérifiait le plafond. Il n’y avait rien d’autre que le rustique lustre en bois avec ses ampoules allongées dans leurs supports en forme de bougies dégoulinantes. Je retournai à mes photos. Quand je voulus prendre mon verre d’eau, je remarquai qu’une légère onde en troublait la surface. Je jetai un œil sous la table pour m’assurer qu’un T-Rex ne s’y cachait pas. Une goutte de sueur coula le long de ma joue. Les Aliens et les T-Rex n’existent pas, voyons. Ensuite, de fines aiguilles percèrent ma main. Je fis Aïe mais je ne vis rien. Trois petits points sanguinolents me confortèrent dans le fait que je n’étais pas la proie d’une hallucination mais celle d’un prédateur entrainé à tuer. Il devait savoir que je ne pouvais pas fuir, je ne devais pas montrer ma peur, il le sentirait. Je le perçus plus que je ne le vis. Une ombre noire dans une ombre noire. Deux lueurs vertes. Un feulement agressif. Je fis le premier pas, tendant une main pacifique vers la créature, le souffle court, je la retirai immédiatement, esquivant un coup de patte qui aurait décapité une souris sans problème. La paix ne semblait pas dans les intentions du fauve qui sortit des ténèbres, roulant des épaules dans une grâce mortelle. C’en était fini de moi, je protégeais ma gorge dans un vain geste de survie. Merci de m’avoir lu, on était bien ensemble. Maman me sauva la vie. A son arrivée, le comportement du félin changea du tout au tout et il miaula comme un innocent chaton, le salaud !

« Et bien, Tisprite (Elle ne savait pas prononcer le nom du chat, quel est votre problème, à vous les Français, avec l’Anglais ?), tu fais des malheurs à notre Cerise ?

- Miaou ! (C’est un imposteur !)

- Tu lui as dit bonjour ?

- Miaou ! (Je vais te crever, où que tu te caches, je te trouverai et je te crèverai !)

- C’est bien, brave bête ! »

Elle le reposa et il repartit placidement.

« Ca fait si longtemps qu’il ne t’a pas vue, il a l’air ravi ! Il t’aime tellement ! »

Il savait, il savait qui j’étais. Les animaux ont un sixième sens. Mon séjour à la maison sera plus périlleux que prévu. Demain sera un autre jour.

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