Celle qui se fait une amie

Par Bleumer

Après ces quelques minutes de repos, l’infirmière revint avec un fauteuil roulant pour que je puisse être soumis à plusieurs examens médicaux, un check-up de routine, histoire de s’assurer que ma mécanique interne soit encore en état après mon coma.

Je passais pêle-mêle par une prise de sang, NFS, chimi, iono, les gaz du sang (comme ils auraient dit dans Urgences) et diverses radios dont une très distrayante avec le passage dans le gros tuyau qu’on voit dans les séries médicales. Pensant m’amuser, l’opérateur me montra mon image du cerveau. Comme si je m’y connaissais, je regardais attentivement l’écran à la recherche d’éventuelles taches noires. Je renonçais enfin et demanda son avis à l’expert. Il examina le cliché et me dit qu’il ne remarquait rien d’anormal (je compris enfin ce que signifiait la beauté intérieure : je verrai avec l’éditeur si je peux joindre des photos dans l’édition collector du livre). Si un spécialiste l’affirme, on peut lui faire confiance quoiqu’en disent ceux qui prétendent tout savoir. Vous les connaissez tous : ceux qui disent aux professeurs, aux garagistes, aux médecins, aux banquiers, aux politiciens comment faire leur travail alors qu’ils savent à peine changer une ampoule ou se faire cuire un œuf.

Une fois passé dans toutes les machines possibles et analysé sous toutes les coutures, Véronique me ramena dans ma chambre. Elle m’aida à me remettre dans mon lit, même si, pour gagner en autonomie, j’essayais de me déplacer tout seul en tâchant de ne pas utiliser ma jambe gauche qui risquait à tout instant de me faire souffrir si je n’y prenais pas garde. Je la remerciai d’avoir arrangé mes coussins pour que je puisse garder une station assise confortable. Elle me proposa de regarder la télévision mais je préférais rester au calme (de toute façon, je me doutais bien que, malgré les 250 chaînes de la TNT, je ne trouverai aucune chaîne intéressante et, de toute façon, elle ne doit pas capter la TNT votre antiquité). Elle sembla avoir une illumination divine et quitta la pièce précipitamment. Après quelques minutes, elle revint avec un chariot et me proposa un livre. Cette alternative me convint tout à fait. J’étais libraire avant mon changement radical et lire avait toujours été l’une de mes activités favorites particulièrement de la BD (j’adore aussi regarder des vidéos mêlant informations et insolites sur Youtube, mais je me voyais mal réclamer un ordinateur dans ma chambre). J’avais beau me sentir considéré comme un VIP (j’étais la « Belle au bois dormant » quand même !), il n’aurait pas sied que j’use de ce privilège pour être infâme et dédaigneux, c’est un trait de caractère que j’évite de mettre en avant en dehors de chez moi. La sélection n’était néanmoins pas spécialement alléchante : des bandes dessinéesplutôt vieillottes (d’anciennes éditions de Boule et Bill, Lucky Luke ou Yoko Tsuno (Qui lit Yoko Tsuno ?)), des livres illustrés clairement destinés aux plus jeunes, … Je m’orientais vers quelques classiques littéraires : L’île au trésor, Tom Sawyer, les Quatre filles du Dr March dans des éditions que je n’avais pas vues depuis ma prime jeunesse.On se serait cru devant la sélection d’une poussiéreuse bibliothèque de village qui ne tient que par la bonne volonté de bénévoles retraités.  Je tendis ma main vers le plus gros de tous : Les Trois mousquetaires, c’était l’un de mes livres préférés et je ne l’avais pas lu depuis une éternité.

« Un choix très mature, me dit-elle avec gaieté. »

Elle me laissa etplusieurs minutes et pages s’écoulèrent. D’Artagnan arrivait à l’auberge de Meung que la porte s’ouvrit. Pensant que c’était encore pour moi, je marquai ma page et posai mon livre à mon côté. Je me trompai. Un lit entier semblable au mien passa la porte poussé par une infirmière inconnue. Y était étendue une fillette de quelques années plus jeunes que moi (que mon corps, je veux dire, que Cerise, je pense que je le préciserai de moins en moins au fur et à mesure de mon récit, il faudra suivre) qui dormait profondément. Je remarquais avec amusement qu’elle bavait tranquillement sur son oreiller (Allais-je tolérer quelqu’un avec aussi peu d’élégance dans mon entourage ? Bon,  elle était choupinette quand même, c’était comme avoir un petit chat dans la chambre, même si les animaux sont sûrement interdits dans l’hôpital). Je ne la vis que furtivement car elle fut installée  à l’autre emplacement de la chambre, près de la fenêtre, derrière le rideau en gros plastique opaque. En repartant, l’infirmière me précisa :

« Le docteur a dit que ça ne devrait pas poser problème de l’installer ici et qu’elle ne devrait pas te déranger. »

J’acquiesçai simplement d’un signe de tête alors qu’elle nous laissa. Je tendis l’oreille un instant, je percevais la discrète respiration de ma nouvelle camarade de chambrée, mais comme avait dit l’infirmière, je constatais que sa présence ne me perturberait point.Mais je ressentis un certain soulagement qu’elle soit là : je suis quelqu’un qui aime la tranquillité mais pas la solitude, c’est-à-dire j’adore qu’on me fiche la paix et qu’on me laisse faire ce que je veux mais je me sens rassuré de savoir qu’il y a une présence aux alentours. Une fois bien convaincu de son sommeil, je pus me replonger dans ma lecture. Deux ou trois pages plus tard (comptez environ 15 minutes ; d’ordinaire je lis beaucoup plus vite mais là je suis souvent distrait par les bruits dans les couloirs, cela me fait tendre l’oreille pour saisir des bribes de conversation qui ne me concernent pas), un son inhabituel me fit lever la tête comme un suricate  aux aguets puis je la baissai. Ceci se produit encore deux fois, il me semble. A la troisième, je me montrai plus attentif : cela venait de l’autre côté du rideau et j’entendis :

« Coucou ? »

J’écartai précautionneusement le plastique gris et passai ma tête pour répondre :

« Coucou. »

La fillette me regardait à présent avec ses grands yeux curieux. Je lui souris et lui demandai :

« Salut, ma petite demoiselle. Tout va bien, tu veux que j’appelle quelqu’un pour toi ? »

Elle analysait les recoins de la pièce pour me répondit :

« Non, ça va aller, c’est juste que ça m’a fait bizarre, je savais pas où j’étais.

- Tu es dans une autre chambre, on t’a amenée ici alors que tu dormais.

- Aaah…. D’accord !

- Tu n’as rien à craindre, tu es toujours à l’hôpital et je ne mords pas sans autorisation. Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu as un bouton juste là.

- Ok… »

Je m’apprêtai à revenir de mon côté quand :

« Comment tu t’appelles ? »

Avec un léger soupir, je lui dis :

« XXXX

- Quoi ? »

Oui, quoi ? Je répétais :

« XXXX

-J’ai rien compris ! »

Moi non plus, à vrai dire. J’avais essayé, par habitude, de dire mon vrai nom, celui d’avant transformation, et une suite indéfinie de sons étaient sorties de ma bouche. Je me rappelai du film Splash avec un jeune Tom Hanks que j’avais vu dans ma jeunesse. Il y rencontre une sirène qui n’arrive pas à prononcer son nom en langage humain ne produisant qu’une série d’ultrasons qui fait éclater toutes les vitres aux alentours. Je n’en étais pas encore là, mais c’était très troublant. La fillette attendait toujours sa réponse, donc, je finis par lui répondre en me promettant d’étudier ce phénomène un peu plus tard :

« Cerise. Et toi ?

- Camille !

-Et bien, enchantée de te connaitre, Camille.

- Dis, je peux te dire un truc ?

- Bien, je t’écoute.

- J’adore tes cheveux, t’es grave belle ! »

Je ne m’attendais pas du tout à cela. Bien que je doutais qu’une fille de son âge puisse avoir un réel sens esthétique développé, je me devais d’admettre  que ce compliment me fit plaisir (il est vrai que j’aurais apprécié un hommage plus élaboré). Elle se mit à rire :

« En plus, t’as les cheveux rouges et tu t’appelles Cerise, c’est super  drôle ! »

Ou comment ruiner l’effet d’un compliment en une seconde… Je pris tout de même le parti d’ignorer cette dernière remarque, je préférai lui annoncer :

« Tu sais, toi aussi, tu es très mignonne !

- Non, c’est pas vrai, tu mens !

- Mais si, mais si !

- Non, Xavier, dans ma classe, il arrête pas de me dire que je suis moche !

- Il se trompe : soit il est jaloux, soit il est amoureux de toi !, la taquinai-je

- Non, c’est pas possible, je suis trop petite pour avoir un amoureux, même si d’autres filles en ont un, même si je suis une grande à l’école : je suis en CM2 !, annonça-t-elle avec fierté, toi, t’es plus vieille que moi, tu dois être au collège. »

Je n’avais pas encore eu l’occasion de penser à ma scolarité, mais, à 12 ans, j’étais assurément au collège (ça fait quelle classe 12 ans, au fait ? J’espère ne pas avoir redoublé, je suis peut-être un génie sans le savoir, enfin, moi je le sais, mais pas elle). Pour trouver la réponse, je lui posai la question suivante :

«  Tu as quel âge, toi ?

- 10 ans ! »

Donc, 10 ans, elle est en CM2. Logiquement, si je n’ai pas de retard, 2 ans de plus :

« Je dois être en 5ème alors.

- Toi, t’es encore une petite du collège alors !

- Disons que je progresse à mon rythme. »

Camille sembla se perdre dans une intense réflexionpuis elle enchaîna :

« T’es petite au collège mais t’es quand même plus grande que moi donc t’as tes règles ? »

Si j’avais été en train de boire à ce moment, vous m’auriez vu tout recracher par le nez. L’effet comique aurait été du plus bel effet, mais la dignité en aurait pris un coup.

« Ca va pas de demander ce genre de truc ?, m’écriai-je sous la surprise

- Je suis désolée, je ne voulais pas te fâcher... Pardon, pardon, pardon…, se défendit-elle.

-Non, ce n’est pas que je suis fâchée, mais… T’as appris ça où ?

- C’est Xavier, il m’a dit que quand les filles grandissent, elles saignent et ça fait des règles.

- Sur le fond, il n’a pas tort, mais comment il sait ça, lui ? Enfin, sache que … ça arrive à toutes les filles, c’est normal, ça fait pas mal (je crois) et, non, je les ai pas… »

Evidemment que je n’avais jamais eu mes règles, j’étais un homme jusqu’à hier. Je sentais le rouge me monter aux joues tellement j’étais embarrassé, je ne me voyais pas expliquer à une fillette inconnue comment faire les bébés (Observons un papillon). Je tentais de faire diversion :

« Et tu es là pour quoi ?

- Appendicite. »

Elle avait dit ce mot en articulant bien chaque syllabe et était très fière d’avoir réussi à la dire sans bafouiller. Elle reprit :

«  A la récré, on  s’est battu avec Xavier parce qu’il embêtait les filles et, tu vois, je voulais les défendre parce que c’est pas juste. Donc, il m’a poussée et quand je suis tombée à terre, j’ai eu super mal au ventre ! Les maîtresse sont arrivées et lui, il pleurait parce que j’avais super mal et il croyait que j’allais mourir. J’aurais bien rigolé en le voyant si j’avais pas eu aussi mal et on m’a amenée ici et j’ai eu une opération et je suis là maintenant avec toi !

- D’accord., fis-je après cet exposé aussi dense que complet et confus à la fois.

- A toi ! A toi !

- Alors si j’ai bien tout suivi… J’ai eu un accident de la route ayant occasionné une fracture complexe de la jambe et un traumatisme crânien. »

Elle me fixait avec des yeux ronds comme des soucoupes :

« Rien compris…

- Cela signifie que j’ai été renversé par une voiture. Je me suis cassé la jambe et cogné fortement la tête. »

Elle eut l’air de réfléchir à ce que cela impliquait. Pendant ce blanc dans la conversation, on frappa à la porte. Nous nous regardâmes une seconde et ce fût à moi, en tant qu’aînée, de dire :

« Entrez »

La porte s’ouvrit et une femme apparut. Je me souvenais d’elle, je l’avais vue hier auprès du docteur à mon réveil. Elle était de toute évidence très émue et, avec des trémolos dans la voix, fit d’un ton presque d’excuse :

« Bonjour, ma chérie, on m’a dit que tu étais revenue de tes examens… »

Après un petit regard pour Camille, je refermai le rideau pour me consacrer à elle :

« Oui, bonjour… Euh, Maman ? »

Je ne songeai que maintenant au fait que Cerise devait avoir une famille, des parents, des amis, une vie et je commençais seulement à me demander où elle était ou plutôt son esprit car son corps était là. Je me mis aussi à penser à moi, où je devais être, moi aussi. Mes pensées s’interrompirent quand je m’aperçus que, lorsque je l’avais appelée « Maman », elle avait hoché la tête et s’était mise à pleurer.

« Oh ! Je vous en prie ! Ne vous mettez… Ne te mets pas dans un tel état ! (logiquement, si c’est ma mère, je dois la tutoyer. Mais j’ai le tutoiement difficile. J’aurais bien voulu faire une blague mais elle me faisait un peu pitié.) Regarde ! Je vais bien ! »

Je ne savais pas du tout comment réagir avec elle. En tant que mère de Cerise, elle était la personne la plus proche d’elle au monde et, en tant que Cerise, je devrais être au comble du bonheur de la voir. Ce devraient être les retrouvailles les plus émouvantes qui soient (avec les violons, le filtre rose, de grandes embrassades et des petits anges. Là, en effet, un ange passait). Mais, en tant que moi, cette femme était une parfaite inconnue et l’avoir en face de moi ne me faisait ni chaud, ni froid. Tout au plus, en galant homme que je cherche à être, je voulais éviter de la faire pleurer (ça fait la deuxième fois que je le dis, je ne vous permets plus d’en douter). Elle essuya ses larmes pour tenter de continuer à parler :

« Oh, chérie, tu es enfin réveillée, je n’y avais pas cru hier quand je t’ai vue. Après un mois dans le coma, je peux à nouveau te parler. Ta sœur, Alice, et ton père seront tellement heureux aussi! »

Un instant, j’avais une sœur et un père ? Mais, mettons cela de côté et gérons notre maman pour l’instant.

«  Et oui ! Je suis bien là et je parle !, annonçai-je avec un ton que j’essayais de rendre enjoué.

- Je m’en suis tellement voulu, tu sais. On s’était quittées en mauvais termes et si la dernière chose que j’avais entendue de toi avait été : « je te déteste », j’aurais... J’aurais…

- Tout va bien, l’interrompis-je, je suis bien … vivante. Tout va bien. On s’est disputées, tu dis ? Pourquoi ?

- Et bien, j’avais critiqué ton petit copain… Je sais, je n’avais pas à m’immiscer dans tes affaires, mais j’avais des doutes. 

- Moi ? Un petit copain ? Tu veux dire, un amoureux ? Ce n’est pas possible, je suis (un homme) trop jeune pour ça ! »

De l’autre côté du rideau, j’entendis un « waouh » admiratif : Camille n’en perdait pas une miette, la coquine (je mettrais ma main à couper qu’elle dévore les magazines à scandale).

« Pourtant, c’est le cas, mon chaton, tu as oublié ? »

Encore une révélation choc ! Je fus sauvé par le retour de Véronique qui salua aimablement ma mère, la conversation commençait à être un peu trop embarrassante pour moi. Quoi que… Au moins, j’obtenais quelques informations sur Cerise et  tout se compliquait : comment allais-je gérer cette relation ? Je suis déjà marié après tout, comment justifier auprès de ma femme que j’ai un petit copain ?

Véronique annonça :

« Le Docteur Rouchard m’envoie chercher Cerise pour s’entretenir avec elle.

-Il me disait que si c’était concluant, elle pourrait sortir dès aujourd’hui. , surenchérit ma mère.

-Je ne peux pas vous dire, Madame, il ne m’a pas donné de détails.

-Cerise, j’espère que tu feras de ton mieux.

-Très bien, Madam … Maman, dis-je un peu dépassé »

Véronique m’installa dans un fauteuil roulant alors que ma mère me fit un petit signe de main et que je perçus un « bonne chance » de l’autre côté de la pièce. J’avais une belle pression maintenant, tout le monde en attendait tellement de moi. Je me laissais transporter et, essayant d’anticiper les questions du docteur, je fermais les yeux pour me concentrer.

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