Celle qui se faisait piéger

Par Bleumer

Résumé de l’épisode précédent : Après avoir fouillé impunément dans les culottes d’une petite fille, notre méprisable héros, si on peut l’appeler ainsi, viole un peu plus son intimité en se délectant  de clichés très personnels d’elle (Non, je vous jure, c’est pas ce que j’ai fait, enfin, pas exactement, enfin, si, en substance, c’est ce que j’ai fait, mais pas dans ce contexte, je n’avais pas de mauvaises intentions, vous qui avez lu le chapitre d’avant, dites-leur !). Pendant ce temps, Pamela se demandait si elle devait succomber aux charmes du sauvage Antonio ou du troublant Diego. Au même moment, les troupes de Sauron assiégeaient le Gouffre de Helm. Simultanément, le lieutenant Columbo confrontait le criminel à ses contradictions dans un haletant tête-à-tête alors que le duel contre Freezer touchait à sa fin. Au moins, quoi que vous lisiez ou regardiez avant de vous mettre à ce chapitre, vous ne serez pas perdu.

Donc, je descendais l’escalier de la maison et demandais à Maman si je pouvais l’aider. Inutile de vous dire qu’elle refusa catégoriquement et me posa de nouveau sur le canapé avec une moelleuse couverture sur les genoux, comme on fait avec Grand-Mère pour ne pas qu’elle prenne froid. Mais loin de me laisser inactif, elle m’avait sorti tous les albums photo de la maison, de toute taille, de toute épaisseur. Ceux qui ont suivi jusque là savaient que j’avais eu ma dose de photos et que je me réjouissais guère de l’ampleur de ce qui m’attendait. Elle se justifia :

« Le Docteur a dit que ça pourrait t’aider à réactiver ta mémoire.

- Tu sais, la prévins-je à dessein, il est possible (certain) que ça ne serve à rien.

- Peut-être, mais je veux tout essayer, dit-elle avec espoir. »

Comment refuser dans ce cas ? Pour ne pas la décevoir, j’attrapai le premier de la pile et commençai à le feuilleter sans conviction, sur sa tranche, avait été écrit Anniversaires. Que dire ? Des filles devant des gâteaux avec un nombre toujours croissant de bougies, parfois avec des copines (surtout sur celles d’Alice) parfois sans (pour les miennes), sauf sur les trois-quatre dernières sur lesquelles je retrouvai la grande brune des photos de ma chambre (Marianne, c’est ça ? Ou Dinah ? Merde, je ne me souviens plus, le comble pour un faux amnésique). L’album suivant était celui des Vacances : Partout, à la mer, à la montagne, toujours Maman, Alice et Cerise (le père devait être le préposé aux photos). Au fait, je me rends compte que je n’avais pas l’air très concerné, d’une part parce que je ne l’étais pas, d’autre part, parce que j’en avais marre. Courage, j’aurais peut-être plus de quoi m’amuser avec la Famille. Dans celui-ci, je voyais tout ce qui concernait les fêtes familiales : rassemblements, mariages, anniversaires, … Il y avait tout ce qui faisait le charme de toutes les familles : la tata éternellement célibataire, le tonton avec ses blagues de cul malaisantes, le gamin qui s’incruste partout pour faire des grimaces et la jolie cousine au bras d’un type noir (mais noir noir, pas noir un peu blanc) avec à côté d’eux, vous le reconnaissez qui fait la tronche : le tonton raciste. Je ne vous cacherai pas que je me lassais de ces clichés d’inconnus à une vitesse olympique. Regarder des photos de gens qu’on ne connait pas est toujours ennuyeux. Je voulais faire des efforts pour elle, pour en apprendre plus sur cette famille, mais j’étais arrivé à saturation. Pour moi, c’est le cas pour toutes les photos en fait. Prenons vos photos en Thaïlande par exemple. Certes, il est beau le temple derrière les deux cons mal cadrés, parce qu’ils tiennent leur Iphone à bout de bras, et avec les yeux plissés, parce qu’ils prennent l’image en face du soleil pour avoir le monument dans le décor. A choisir, autant regarder un reportage qui nous fera bénéficier de magnifiques vues aériennes et de commentaires nous gratifiant d’un instructif éclairage sur le contexte historico-géo-politico-social de l’édification de ce temple plutôt que « Le plus marrant, c’est quand un singe a chié sur la tête de Mamour dans la forêt ! » Même ces photos d’anniversaire sont truquées. Laissez-moi vous expliquer. On ne peut pas immortaliser le moment précis où l’intéressé souffle ses bougies, on appuiera toujours sur le bouton un peu avant ou un peu après, même avec le mode rafale, même en enflammant plusieurs fois les bougies pour la refaire. On finit par lui demander de faire une bouche en cul de poule en face des bougies éteintes pour faire illusion. Et les fêtes de famille : On nous donne à chaque fois le contexte du cliché de la tablée en nous vantant l’ambiance, la musique, les rigolades, dissimulant la torture qu’a représentée la prise de cette photo : 15 personnes prises en otage regardant docilement leur ravisseur en bout de table alors que le gigot refroidit dans l’assiette et que la sauce au poivre se fige (« Ben, non, Roger, tu seras pas sur la photo si tu la prends. Valérie remplace-le –Oui, mais je sais pas c’est quoi le bouton ! –Celui de gauche, non pas celui-là, c’est le flash –Ne m’engueule pas ou j’arrête tout –Mais arrête de pleurer la photo va être floue ! C’est pas vrai, celle-là ! –La voilà, ta photo à la con ! –Bon, tu reviens maintenant, Roger va en prendre une autre comme ça, tu seras dessus aussi, mais arrête de pleurer, souris ! Qu’elle est chiante celle-là ! ») Et vous faites quoi ? Rien ! Vous avez du mal à garder ouvert votre œil qui s’assèche, pendant que les champignons se racornissent. Le désespoir se lit sur votre visage face à l’inéluctable déclin des propriétés gustatives de votre assiette.

De quoi parlait-on ? Oui, les photos de famille, vous voyez, on laisse mon imagination vagabonder 5 minutes et voilà où ça nous mène.

Avant de renoncer à apprendre le nom de tous les cousins, un dernier album, celui de Noël, ça tombe bien, c’est la saison. Celui-ci avait le mérite d’être un peu plus attendrissant avec ses sourires (plus ou moins édentés selon nos âges)  qui ceux-là n’étaient pas feints, j’en étais persuadé. Nos tignasses rousses et blondes posaient sous le sapin au pied d’une montagne de paquets (l’aversion de ma sœur pour les chaussons ne dataient pas d’hier de toute évidence). Autour de nous, je reconnaissais le salon avec le meuble à cassette et le meuble télé, quand je fus interrompu :

« Alors, ça te rappelle quelque chose ? »

Ma mère revenait prendre de mes nouvelles, mais pris dans mes réflexions, je ne fis pas attention à sa présence, me murmurant avec déception ces mots, comme un aparté théâtral dit à haute voix mais qui n’est pas censé être entendu par les autres personnages,  après comparaison entre le souvenir et le présent : « Il n’y a pas de sapin ? » Ma mère y répondit pourtant avec un accent de culpabilité :

« Tu sais, chérie, nous avions autre chose en tête…. »

Je me sentis comme un salaud terriblement égoïste. Bien sûr qu’ils s’en foutaient de Noël cette année avec une gamine entre la vie et la mort ! Et après, on fait quoi ? On va à Disneyland avec le cadavre de Mamie ? Je voulus m’excuser mais elle me coupa :

« En fait, tu as raison, maintenant que tout est revenu dans l’ordre, on va pouvoir se réjouir et faire la fête ! »

Je cherchais à tempérer sans succès son excès d’enthousiasme quand elle me proposa de goûter. C’est marrant comme cette diversion marche super bien avec moi. Je pris ma place où elle me mit à disposition un paquet de Bamboula pour que je puisse y piocher librement (je notais qu’il me faudrait bien en profiter car il me semble que ces biscuits ne feront pas long feu) tout en écoutant d’une oreille distraite Philippe Bouvard des Grosses têtes faire perdre 2200 F à une pauvre femme qui n’avait aucune idée de ce qui lui arrivait.

J’ignorais encore que dans la pièce d’à côté se fomentait un plan machiavélique destiné à mettre de nouveau à l’épreuve mon corps et mon esprit.

Je vous mets du suspens ? Ce serait cruel et le chapitre serait un peu trop court, j’ai mal calculé la longueur de mes parties. On continue ?

Alors que je songeais que j’aurais dû garder intact le paquet de gâteaux pour le revendre plus tard en tant qu’objet collector, preuve de notre époque, mon prénom résonna dans le lointain. Le ton était chantant telles les sirènes appelant Ulysse. Je me méfiais et je n’avais pas de mât pour m’y attacher. Tentant de me soustraire à cet appel, je nettoyais ma table et jetais la boîte qui aurait pu valoir des millions si je l’avais gardée fermée. Tant pis. La tête maternelle apparut à la porte :

« Chérie ? Tu ne m’as pas entendue ? Par ici… »

Elle m’attira dans la pièce d’à côté : la salle de bains. L’atmosphère était moite, une odeur de violette flottait dans l’air. Si le style de la cuisine faisait plutôt rustique, la salle de bains avait dû être refaite récemment dans un design anxiogène avec une épileptique alternance de carreaux noirs et blancs. Dans un coin, une cabine de douche et contre un mur, un lavabo avec un miroir si long que j’en avais le tournis et un bidet. Un placard en face du lavabo avait aussi une glace me reflétant  ainsi à l’infini dans un effet vertigineux.

La baignoire. Elle donnait envie, remplie d’une eau fumante et violet foncé, c’était de là que venait le parfum floral, et une épaisse couverture de bulles. Maman semblait très fière de son effet :

« Je t’ai fait couler un bain !

- Pour moi ?

- Oui !

- Et je dois aller dedans ?

- Oui ! »

Et l’aspect problématique au cas où vous n’auriez toujours pas compris :

« Nu ?

- Ce sera mieux…

- Non !

-Si, mon ange, tu en as besoin. Pendant ta convalescence, tu n’as eu le droit qu’à des toilettes sommaires et il faut que tu te laves correctement. Si j’avais voulu des enfants sales, j’aurais eu des garçons (mort de rire, si je lui dis la vérité, vous croyez que je peux avoir une dispense ?) ! »

Elle me fit asseoir sur le bidet avec une fermeté dont je ne me serais pas douté et me dit avec une autorité qui ne souffrait aucune répartie:

« Je vais te retirer ton bandage pour ton bain, enlève ton pantalon. »

Les pansements tombèrent un à un au sol et elle soupira à fendre les pierres en voyant ma jambe sans rien dire. Elle me laissa ensuite en me demandant de l’appeler pour en remettre des neufs après m’être lavée.

Une fois seul, je fis marcher mes méninges pour échapper à mon funeste destin. Il n’y avait pas de fenêtres d’où je pouvais m’échapper et les flics auraient tôt fait de me rattraper. Comment faire croire que j’avais pris mon bain sans entrer dans l’eau ? Plus je cherchais, moins je trouvais de solution satisfaisante et crédible (même avec des extraterrestres). A vrai dire, la torture avait quelque chose de délicieux et me faisait envie. De plus, allais-je faire un tel cinéma chaque fois que je devrais me changer, aller aux toilettes ou me laver ? J’avais réussi à surmonter mon aversion des toilettes, il fallait que je sois forte, prendre le taureau enragé et hyperactif par ses toutes petites cornes.

Je fermais mes yeux. Oui, carrément ! Je retirais ce qui me restait d’habits. Ouais, rien à foutre, je suis un malade ! Je sautillai à l’aveugle jusqu’au miroir collé à la porte du placard. Je m’appuyai avec la main, posai très délicatement mon pied (si je ne m’appuyais pas dessus, ça devait le faire). Je m’entendais respirer, je sentis le sang battre à mes tempes comme avant d’ouvrir cette enveloppe décisive pour le reste de ta vie, comme à Tournez, manèges : « Alors, Nathalie, prête à découvrir Roger ? Je suis sûre qu’il doit être impatient autant que vous l’êtes. On ouvre la porte à 3. 1… 2… 3 ! »

Et j’ouvris les yeux. D’un coup, comme un pansement qu’on arrache.

Et… Rien… Je ne ressentis rien face à ce corps inconnu dénudé. Je ne ressentis rien de plus que ce que l’on ressent en voyant son propre corps nu. Je trouvais que c’était rassurant. Je n’étais donc pas un pervers. Chic ! Je suppose. Je m’observais un peu plus pour me connaître un peu mieux physiquement. Naturellement, ce que je regardais en premier furent mes hum, hum, hum et mes HUM, HUM… Désolé une quinte de toux, je disais donc. Pourquoi me dévisagez-vous ainsi ? A quoi pensez-vous ? Non ! Non, non, non ! Vous êtes répugnants ! Je disais donc : mes cicatrices et mes côtés. Cet accident qui m’avait laissé des marques indélébiles, disgracieuses et qui m’handicaperaient à vie. Mes côtes saillantes, signe de ma maigreur et de ce temps passé inconsciente à l’hôpital, rendant triste cette mère pour sa pauvre enfant. Tant de preuve de souffrance que je ne pouvais pas imaginer. Je m’estimais heureux de ne pas avoir vécu ce terrible événement et très affecté qu’elle l’ait vécu. Je pris la résolution de prendre soin de ce corps, qu’elle le récupère en meilleur état qu’elle me l’avait laissé.

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