Celle qui passait un moment père-fille

Par Bleumer

Bon, je sais que vous m’en voulez… Mais avouez que la blague était plutôt pas mal. Sans rancune ? Je vous garantis plein de blagues et plein de scénario sur ce chapitre. On commence fort, accrochez-vous.

Mon père se retourna et je fus frappé. Point de violence physique ici, ne vous en faites pas. Ce n’était pas le genre de la maison, je parlais d’un choc émotionnel. Il était moi ! Non pas moi Cerise, il était normal qu’un parent ressemble à son enfant (ou plutôt l’inverse) mais pas à ce point. Il me ressemblait à moi en tant que XXXX (je n’arrivais toujours pas à le dire, il faudra vraiment que je me penche sur ce phénomène un jour), en tout cas assez pour me perturber. Même coupe de cheveux : comment vous décrire ? Je vais vous dire la même chose qu’à mon coiffeur : Alors, devant, on coupe au-dessus des yeux ; on garde un peu de longueur et on désépaissit ; on fait le tour d’oreille ; avec un mouvement vers la gauche ; et un peu de gel, s’il vous plait. Il portait aussi le même genre de lunettes que j’avais à l’époque avec cette grosse monture métallique (j’ai depuis opté pour un modèle plus léger et discret). Enfin, cette petite fossette au menton qui en faisait craquer plus d’une (mais pas ma femme bizarrement, ce qui expliquait que j’ai dû me mettre à la barbe).

Cette ressemblance me poussa à me poser de grandes questions existentielles  et à m’interroger sur ce monde (ce qui fait beaucoup trop de questions). Etais-je dans une dimension parallèle ? Etais-je en face d’une version alternative de moi-même qui avait suivi une autre voie (cette théorie n’expliquait pas le déplacement temporel) ? Devais-je être témoin de la difficulté à élever des enfants pour m’en dégoûter définitivement ? Dans ce cas, pourquoi ne pas m’être réincarné en lui ? Peut-être parce que le corps inanimé de Cerise était disponible. Perdu (encore une fois) dans mes pensées  (si je m’y perds si souvent, c’est parce qu’elles sont tortueuses et profondes, ne soyez pas jaloux si les vôtres sont justes des lignes droites et légèrement en pente ainsi vous n’avez pas trop de difficultés à en suivre le fil), je ne remarquai qu’avec un certain décalage qu’il s’était agenouillé et qu’il m’avait ouvert ses bras pour un câlin. Encore une fois, que faire ? Pourquoi tout le monde recherche ainsi à porter atteinte à mon intégrité physique ? Je n’osais pas accorder cette marque  organique d’affection à mon clone. Si je me sentais angoissé en présence de la moitié de la famille, je n’étais pas sorti de cette auberge.

Relativisons. Un coup d’œil plus appuyé sur cet homme, l’émotivité en moins, et la ressemblance n’était pas aussi flagrante. En dehors de cette allure générale, les points communs étaient bien plus vagues que je ne l’imaginais, toute ma théorie s’effondrait. Je n’ai jamais été physionomiste, les visages, ça va, ça vient, alors le mien… Je finis par prendre sur moi (notez tous les efforts que je fais) et aller me blottir dans les bras de l’homme qui me murmura d’une voix monocorde:

« Je suis ton Papa. Tu ne te souviens pas de moi, non plus ? »

Je secouai la tête. Il reprit sur le même ton :

« Ce n’est rien, ça va aller, tout va bien aller. »

Je ne savais pas s’il voulait me rassurer ou se rassurer. Je m’affranchis de cette étreinte dès qu’il m’en laissa l’occasion, par respect envers mon irrépressible hétérosexualité qui me tenait à l’écart d’une trop grande promiscuité avec le corps vivant encore chaud d’un être humain de sexe masculin. Il n’essaya pas de me retenir, il passa juste sa main dans mes cheveux et sur ma joue. Enfin, il continua à voix haute, lâchant veste de costume et cravate :

« Alors, on mange ? »

Et nous mangeâmes. Le premier repas avec la famille au complet (une fois qu’Alice a dû retourner chercher ses chaussons). Je suis forcé d’admettre que j’y pris du plaisir. La bonne humeur régnait. Maman s’était surpassée avec ses côtes de porc accompagnées de flageolets en boîte (attention, des échines, plus grasses, mais plus délicates). Bien que le réchauffage fut divin et la cuisson de la viande à point, je me dis qu’il serait charitable que je prenne en main la cuisine. La simplicité a du bon, mais je craignais que l’on ne tombe dans une routine qui nuirait à n’importe quelle relation. Chacun put faire son compte-rendu journalier : Maman et ses tâches ménagères, Alice et sa séance d’aide aux devoirs (sa copine et elle allaient profiter des vacances comme il se devait) et Papa et son boulot (Un truc avec des dossiers à boucler, des factures à régler, ce qui peut correspondre à à peu près n’importe quel job). Pour ma part, j’avais beaucoup moins d’aventures à narrer : ma matinée devant la télé, ma commode rangée n’importe comment, mon paquet de clopes planqué au fond, les albums photos m’ennuient, un bon bain relaxant jusqu’à ce que ma sœur débarque à moitié à poil dans la salle de bain. Ça vous va ?

« Non, rien de spécial aujourd’hui… »

Papa reprit la parole :

« Tu sais, Sophie (tiens le prénom de Maman !), ça n’a pas été facile de dégoter un sapin si peu de temps avant Noël.

- Désolée, Mon Chéri (tiens le prénom de Papa !), mais la petite (Ce qui n’est pas mon prénom) avait l’air si déçue de ne pas l’avoir, cette année. »

Je m’étouffais presque avec un haricot en entendant cela (je devais avoir une trachée sacrément fine pour manquer de me tuer avec un légume aussi insignifiant). Je le fis passer avec une gorgée d’eau pour m’éviter de justesse un Darwin Award. Je bégayai, affolé :

« Comment ? Le sapin ? Pour moi ? Mais pourquoi ?

- Je te l’ai dit, tu semblais si triste de ne pas l’avoir cette année. Mais maintenant que tu es là, nous pouvons penser aux fêtes normalement.

- Mais… Mais… Mais il ne fallait pas ! Pas pour moi ! Vous avez dépensé de l’argent pour moi ! Ca ne vaut pas le coup. Et… Et… Je ne suis même pas sûr de rester !

- Voyons, Cerise, que dis-tu ? Où voudrais-tu aller ? »

Comment expliquer ? Je ne suis pas vraiment votre fille, il va falloir que je rentre chez moi, on va finir par s’inquiéter et il faut bien qu’elle revienne aussi. Vous êtes des gens très sympathiques mais je ne peux pas rester. Allez, je le dis à haute voix !

Maman fit diversion (elle a un sens du timing incroyable) en apportant fromage et dessert. En guise d’accompagnement, mon père consulta sa montre et alluma la petite télévision posée sur le frigo. Bruno Masure au journal de France 2 annonçait les titres : l’affaire Halphen (des fausses factures avec des HLM, je ne comprenais rien, même avec mon intelligence adulte) qui amènera des problèmes de cohabitation (normal pour des immeubles) au sein du gouvernement, Silvio Berlusconi démissionne de son poste de président du conseil, des combats en Tchétchénie et des bombardements à Sarajevo, proposition pour l’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs (quoi ? C’est une honte ! Quelle est cette dictature qui cherche à empêcher ses enfants de se bourrer la gueule ?), première navette de voitures de particuliers dans le tunnel sous la Manche (elles ont dû adorer !). Mais un point me chiffonnait, je fis remarquer :

« Il n’y avait pas eu une prise d’otages dans un avion en Algérie fin 94 ?

- Ca ne me dit rien, ils en parleraient si c’était le cas, c’est  bien assez grave. D’ailleurs, nous sommes fin 94, tu n’as pas besoin d’en parler au passé, l’année n’est pas encore finie !

- J’ai pu me tromper, c’était peut-être en 95…

- Tu en dis des choses amusantes, ma chérie ! »

Que voulez-vous ? On a beau avoir de la mémoire, on ne peut pas se souvenir de tout. La preuve : au moment de la pub, Alice se précipita pour aller chercher une sorte de calculette qu’elle appuya sur un point blanc clignotant dans le coin de l’écran puis la publicité proposa de rentrer un code à 4 chiffres avec son Multipoint pour gagner 100 points. Intrigué, j’attrapais le boitier et l’examinais :

« Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je à voix haute, pour moi, sans attendre de réponse que Maman donna quand même.

- C’est le Multipoint, Alice a insisté pour qu’on en ait un, il parait qu’on peut gagner des cadeaux formidables, mais depuis qu’on l’a, pas l’ombre du moindre truc, je commence à croire que c’était une arnaque.

- C’est une affaire de patience, Maman, expliqua-t-elle. On est déçu de ne rien avoir immédiatement mais quand on aura assez de points, tu verras que ça valait le coup. Et on peut participer aux jeux télé comme celui de Nagui.

- La brosse à dents ? hasardai-je.

- Pas ce truc bizarre, plutôt Que le meilleur gagne, au moins, c’est instructif.

-C’est vrai… Je m’en souviens…

- Evidemment, on regarde tous les jours !

- Du calme, ma grande, intervint Maman, c’est plutôt bien que Cerise se souvienne de certaines choses. »

Sauf qu’il ne s’agit pas des  souvenirs auxquels elle s’attendait, pas ceux de sa fille, mais les miens.

« C’est juste que c’est pas normal ! reprit Alice. Elle se rappelle que de trucs inutiles et de trucs qui n’existent pas. Elle est encore plus bizarre qu’avant et tout le monde s’en fout ! »

Personne ne sut quoi répondre et on enchaîna silencieusement sur le dessert (Maman voulut m’éplucher mes clémentines, c’était ma jambe qui ne fonctionnait plus, pas mes mains, bon sang !), puis Papa quitta la table et se mit devant la télé. Je me levai à sa suite, prêt à regagner ma chambre, mais encore une fois le pouvoir de l’écran l’emporta sur ma volonté. Nous en étions à la fin de Nulle Part Ailleurs, Antoine de Caunes grimé en Didier Lembrouille pénétrait sur le plateau de façon tonitruante sous les huées des spectateurs qu’il traitait de "tapettes" en leur faisant des doigts d’honneur. Ce loubard vulgaire et méchant était l’un des personnages récurrents les plus illustres qu’il interprétait dans ses sketches de fin d’émission avec Ouin-Ouin dit Pine d’Huitre, le scout torturé par ses camarades, Gérard Languedepute, chroniqueur à "Bien Pensant Hebdo" ou, en association avec son comparse José Garcia, Richard Jouir et Sandrine Troforte (parodies des très glamours à l’époque Richard Gere et Cindy Crawford). Je le rejoignis sur le canapé. Une fois son intervention terminée et Didier évacué manu militari par les gros bras de l’émission, mon père et moi essuyâmes les larmes de rire qui avaient perlées et il me dit :

« Tu sais que ta mère ne veut pas que tu regardes ce genre de choses ?

- Et c’est maintenant que tu le dis ? »

Il avait un sourire narquois au coin des lèvres.

« Et pourquoi ne veut-elle pas ?

- Ta mère trouve que c’est trop vulgaire.

- Indéniablement, mais j’ai passé l’âge de m’offusquer pour quelques gros mots. Les enfants en connaissent bien plus que les parents veulent bien le croire. J’en ai même appris en passant devant des maternelles ! Tendres petits !

- Tu as sans doute raison, ma Cerise. En tout cas, cela faisait bien longtemps que nous n’avions eu un aussi agréable dîner et même depuis bien avant ton accident. Tes disputes avec Alice ont l’air plus… normales. Elles ressemblent à de vraies disputes entre sœurs. Depuis plusieurs mois, elles étaient plus méchantes, plus violentes, plus agressives. Pas physiquement bien sûr, vous n’en êtes jamais venues aux mains, mais il y avait une tension permanente entre vous. Alors qu’elle t’a toujours adorée.

- Je l’ai senti aussi. Elle a cherché plusieurs fois à me provoquer, mais comme je ne comprenais pas ce dont elle parlait, je n’ai pas répondu. Elle pense que je fais semblant d’avoir perdu la mémoire (elle était perspicace, on ne pouvait le nier). Tu sais ce qui s’est passé ? Pourquoi elle me déteste ? Pourquoi on se déteste ? Autant d’animosité, on a dû s’y mettre à deux.

- Aucune idée. La seule fois où on a abordé le sujet, tu m’as dit que ce n’était pas mes oignons.

- Vraiment ! Charmante petite !

- Disons que tu n’es pas facile.

- Bel euphémisme…

- Ta mère était effondrée aussi, elle pensait que tu ne l’aimerais plus.

- On en dit des trucs qu’on ne pense pas quand on est enfant. Sauf grand malheur, ils retournent toujours à leurs parents. Même partis de la maison, tu peux être sûr qu’ils vont rappliquer direct : "Maman, tu peux me faire une machine, j’ai plus rien à me mettre." "Papa, je comprends rien au papier de la Sécu." Je le sais, je suis comme ça moi aussi !

- Comment ça ?

- Je veux dire que je serai sans doute comme ça.

- C’est vrai que tu as changé. Comme d’autres choses. D’habitude, c’est avec Alice que j’ai des conversations dans ce genre et tu es plus proche de ta mère. Là, c’est l’inverse. Mais ça n’a pas l’air de les déranger de faire la vaisselle ensemble ! »

En effet, dans la cuisine, j’entendais l’écoulement de l’eau du robinet et les deux femmes discuter et pouffer ensemble. J’eus soudain des remords : était-il digne de moi de les laisser faire des tâches ménagères, pendant que les hommes (je me comprends) étaient devant la télé ? J’eus un brusque coup de blues.

« Qu’y a-t-il, ma belle ?

- J’en sais rien, c’est cette famille, vous êtes tous super cools, c’est pas le problème, mais je ne m’y sens pas à ma place. Je suis un imposteur. Je ne dois pas m’immiscer dans votre intimité. Je n’ai pas le droit. Je t’ai fait acheter un sapin. J’avais pas le droit. J’ai déjà perdu un père, je veux pas en perdre un autre.

- Pourquoi tu voudrais me perdre ? interrogea-t-il avec beaucoup trop de sérieux.

- Pour rien. Excuse-moi, je dis n’importe quoi sans doute. Je suis une enfant et je parle déjà de l’impermanence de la vie. Je devrais en profiter. Une nouvelle vie, une nouvelle chance.

- Je ne comprends pas tout, mais on fera en sorte que tu te sentes de nouveau chez toi. »

Il me caressa de nouveau la tête et ajouta :

« Tu pleures ?

- Oui, mais ça va aller, ça va aller. Un peu trop d’émotions d’un coup, je pense. »

Que feraient T’Choupi et P’tit Loup pour gérer tout ça ? Moi qui me disais que les bouquins sur les émotions étaient des conneries, j’aurais peut-être dû en feuilleter un ou deux. Faute de mieux, je me mis à respirer fort en synchronisant mes sanglots et mes expirations jusqu’à me calmer tandis qu’il avait posé sa main sur mon genou d’un air de dire : « T’inquiète pas, je suis là. » Peu à peu, mes halètements de femme enceinte cessèrent, les larmes maîtrisées. Enfin, je passais mes mains dans les cheveux, les lissant en arrière et m’arrêtant sur ma nuque. Ça y est, c’était passé…

« Ça y est, c’est passé… »

(Je sais que je me répète, mais je l’avais dit à vous, il fallait bien que je le rassure lui aussi, il n’entend pas ma narration.) Désolé de ce spectacle, je ne suis pas aussi sensible d’ordinaire. Cerise devait l’être comme toutes les femmes ! (J’avoue, je l’ai fait exprès, je le précise pour toutes les féministes qui ont balancé le bouquin et commencent à manifester pour le faire interdire.) Excellent timing car Maman et Alice revenaient de la cuisine et il aurait été difficile pour un homme de justifier la présence d’une fillette en pleurs à ses côtés. Tout paraissait bien parti pour une joyeuse soirée en famille.

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