Celle qui goûtait enfin à l'air frais

Par Bleumer

Plus rien ne s’opposait dorénavant à mon évasion alors que Maman poussait mon fauteuil. Je jetais de temps en temps un coup d’œil derrière moi pour voir si personne ne nous poursuivait pour réclamer un nouvel examen, me faire prendre un médicament, payer une facture, enfin, n’importe quoi pour m’empêcher de partir. Une chaise roulante n’est pas assez rapide, j’aurais dû demander un hélicoptère. La porte de l’ascenseur s’ouvrit au rez-de-chaussée. Quelques guirlandes colorées ont été accrochées au plafond, un sapin miniature en plastique blanc avec trois-quatre boules avaient été posé sur le comptoir de l’accueil. J’appréciais que la mode du noir et blanc «chic moderne et industrie »l n’aie pas encore gangréné cette époque. Nous passâmes la salvatrice porte de sortie. Par là, je veux dire qu’on est passés devant, on ne l’a pas franchie.

« Nous ne partons pas ?, interrogeai-je en dissimulant difficilement ma déception.

- Tu te souviens que le Docteur voulait un dernier entretien ?, me rappela-t-elle. 

- Pff, c’est vrai…, admis-je. »

Agacé, il me semblait en effet qu’elle l’avait évoqué. J’avais réussi à passer l’épreuve Camille, je vaincrai cette dernière épreuve. Ce type était le véritable boss du niveau, je m’en doutais ! Alors que nous nous arrêtâmes en face d’une salle de réunion, je trouvais étrange qu’il ne me reçoive pas dans son hideux bureau dont, j’en suis sûr, la décoration abondante et dorée devait faire sa fierté et être une preuve de son statut au sein de l’établissement. La main sur la  poignée, Maman me demanda si j’étais prête. Prête à quoi ? Des questions énervantes ? Des blagues de mauvais goût ? Si il me suffisait de garder mon calme encore quelques minutes pour être libre, je voulais bien faire un effort.

« Je vais marcher, dis-je avec détermination. »

Je pris mes béquilles et me dressai sur mes jambes vacillantes. Pour cet ultime duel, je voulais me tenir debout, belle, droite et digne (je parle de ce corps, bien sûr), intimidante de toute ma hauteur (enfin une hauteur d’1m40-50 à tout casser, je n’allais pas intimider grand-chose), une chose était sûre, je ferai la gueule, une belle gueule de compèt’. Maman m’ouvrit la porte et je fus accueilli par des crépitements de flashs aveuglants, je fus obligé de tourner la tête  pour protéger mes yeux et conserver ma vision intacte. Quand je les rouvris, je vis le Docteur debout derrière un bureau sur une estrade. Le plus important (ou le pire) était en face de lui, comme des élèves en face d’un professeur, 6 ou 7 personnes armées d’appareils photo, dictaphones, micros et même une caméra.

J’en restais bouche bée, les yeux tellement écarquillés qu’ils auraient pu en tomber de leurs orbites (ça aurait fait un super article dans les faits divers, ces gars ne seraient pas venus pour rien). Maman me donna un baiser sur la tête avant de me lâcher dans la fosse aux lions. Le docteur (ou dresseur) vint chercher la petite biche que j’étais pour m’installer sur une chaise en clamant bien fort :

« Voici la petite reine de la soirée ! »

Les journalistes posèrent leurs instruments pour applaudir. A ce moment précis, j’étais passé en mode automatique, comprenant et ne comprenant pas à la fois ce qui m’arrivait. Il mit alors la main sur mon épaule et posa pour les photos. Il me chuchota :

« Allez, souris ! »

Tout aussi discrètement, je lui répondis :

« Qu’est-ce que ça veut dire tout ce bordel ?

- C’est la dernière étape avant ta sortie, mon chou.

- Je suppose que vous avez encore bourré le mou de ma mère pour qu’elle consente à cette mascarade.

- Disons que c’est pour la réputation de l’hôpital et vous nous devez bien ça pour tous les soins.

- Et Hippocrate dans tout cela : Je promets d’être fidèle aux lois de l’honneur dans l’exercice de la médecine et toutes ces conneries ?

-Ca ne paie pas les factures et il faut bien mettre un peu de beurre dans les épinards. J’ai en plus besoin de toi pour ma future étude.

-Ne rêvez pas, je n’ai aucune intention de vous revoir après aujourd’hui.

-Sois raisonnable, tu as besoin d’un suivi psychologique dans ton état.

-Je risque plutôt d’avoir des problèmes psychologiques si je continue à vous fréquenter. Vous êtes un être répugnant. Vous le savez, n’est-ce pas ?

-On va peut-être arrêter de s’envoyer des joyeusetés comme un vieux couple. Tu n’auras rien à dire, sois mignonne et tais-toi. »

Tu aurais dit ça à mon époque, mon pote, on t’aurait retrouvé crevé avec ton boulier enfoncé dans le crâne (j’aurais voulu dire « cul », mais je voudrais éviter d’être trop vulgaire) par des féministes en fureur. Il ne devait pas en être très inquiété car il se remit à rire, ce fameux rire gras et obscène, pour mettre fin à ce court conciliabule sans me laisser le temps de répondre. Néanmoins, juste pour le faire chier, je fis ma plus belle gueule pour tout le reste de l’interview.

Il fit alors un grand discours résumant mon accident, décrivant avec quelle dévotion et efficacité j’avais été soignée, mon réveil miraculeux après un mois de coma et cette incroyable amnésie, cas unique pour un sujet de cet âge (oui, un sujet, pas un patient). Soudain, je fus pris au dépourvu par une question qui me fut directement adressée sur mon état. A ma grande honte, je me senti intimidé et bredouillais que j’allais plutôt pas mal. Je devais être digne, froide et dédaigneuse et je finis par bafouiller comme une gamine (normal, vous me direz) devant les micros avidement tendus vers moi.

«Et qu’allez-vous faire maintenant ?

-Je … je n’aspire qu’à rentrer chez … moi, retrouver les miens et reprendre une existence aussi sereine et normale que possible.

- Êtes-vous heureuse de pouvoir enfin retrouver votre famille ?

-Pardonnez-moi, mais cette question est très étrange. Qui ne serait pas content de retrouver sa famille. A moins que vous sachiez des choses sur eux que l’on m’a tues.

-Comment voyez-vous votre vie avec cette amnésie évoquée par le Docteur Rouchard ?

-C’est tout un univers à me reconstruire, à réappréhender, réapprendre, je compte sur le soutien et l’affection de mes proches dans ce processus.

-Avez-vous un message à adresser à l’hôpital qui vous a sauvé la vie ?

-Je suis infiniment reconnaissant…te au chirurgien, le docteur Lamy, il me semble, que j’aurais bien voulu remercier moi-même et à l’infirmière qui a pris si bien soin de moi. »

Si je pouvais leur faire avoir une petite promotion…

« Et le Docteur Rouchard ?

- Qui ? Ah, lui ? Ouais, ouais, lui aussi, de loin…

-Ah, ah, ah, intervint-il en riant, aussi charmante que pleine d’esprit ! »

Il reprit les rênes de l’entretien avant que je finisse par dire ce que je pensais vraiment de lui, ce qui n’aurait pas été triste. Je crevais de plus en plus de chaud à cause de la lumière des néons. Le flot de questions et les réponses du médecin ne représentaient plus à mes oreilles qu’un désagréable et inconsistant bruit de fond. Ces blablas incessants me vrillaient le cerveau. Un coude sur la table, je me tenais le front d’une main. Je repoussai alors la chaise pour me lever et ma mère accourut pour me soutenir :

« J’ai besoin d’air, soufflai-je.

-Docteur, ça suffit maintenant, elle vient à peine de se réveiller et elle n’a pas arrêté depuis ce matin.

-C’est vrai, c’est vrai, admit-il, Mesdames et Messieurs, nous allons libérer notre jeune amie, nous ne voudrions pas qu’elle fasse un malaise. »

Son rire se communiqua aux autres journalistes, comme des employés qui veulent s’attirer les faveurs de leur supérieur. Je trouvais ce genre d’attitude méprisable, d’autant plus que j’avais fait la même chose dans le passé (ou le futur, suivant la façon de voir les choses), mon boulot étant primordial pour ma stabilité sociale, familiale, financière et psychologique, je laissais souvent ma dignité de côté, laissant les critiques à mes collègues (mais n’en pensant pas moins) ne réagissant que mollement au risque de passer pour quelqu’un de froid et indifférent.

Seul un type dans le fond ne s’était pas joint à la liesse populaire. Ses camarades accompagnaient ma sortie avec une standing ovation comme si j’étais une rock star. Je sentis la déception de Rouchard : son heure de gloire allait se terminer. Il eut un ultime geste pour essayer de me retenir pour un dernier rappel, mais ma mère (respect éternel pour elle) lui fit savoir calmement mais fermement que l’entretien était terminé. Il nous laissa donc aller, magnanime prince qu’il cherchait à demeurer, faisant croire que l’idée venait de lui.

Il ne faisait aucun doute que je n’en pouvais plus. Preuve en était que je n’arrivais plus à faire de blagues. Essayons quand même : Vous connaissez la différence entre une voiture rouge qui roule au diesel et un pigeon en instance de divorce ? Non ? Et puis zut, elle est nulle en plus d’être très vulgaire. Je renonce. Retrouvez votre blague au prochain chapitre.

Enfin, la porte automatique de l’immeuble s’ouvrit sur nous, me crachant au visage un courant d’air glacé salvateur. L’ancien moi aurait frissonné et se serait blotti dans son manteau, la nouvelle moi accueillit le vent en respirant à plein poumon, le froid me picota les narines et glissa au fond de ma gorge comme un délictueux sorbet sur une terrasse ensoleillé. Cette douce sensation d’être libéré (le premier qui dit délivré se prend une baffe).  Après ce court moment d’extase, je frissonnai et me blottis dans mon manteau. Je restais quand même frileux.

Maman me laissa sous l’auvent à l’entrée pour chercher sa voiture. Je m’adossai à l’un des piliers (je n’allai pas rester dans le passage et gêner le passage des ambulances) pendant qu’elle s’éloignait dans la nuit en m’assurant qu’elle revenait tout de suite et qu’elle ne m’abandonnait pas (après de telles démonstrations d’émotion à mon réveil, cela aurait été du gâchis ; et une belle fille (probablement) comme moi, ce serait dommage de la laisser sur le bord de la route). J’observais le ballet des véhicules sur la place et, au détour d’un courant d’air un peu traître sur mes yeux, je remarquais seulement maintenant que je n’avais plus de lunettes. Et oui ! Je voyais clair, une contrainte en moins, bien que je m’y étais fait après toutes ces années. Je me remis à regarder autour de moi, redécouvrant le monde avec mes yeux nouveaux (d’autant plus que je ne connaissais pas cet environnement). Espérons juste que ma vue reste bonne, il allait falloir que je prenne soin de ce corps.

« Cerise ? »

Je tournais la tête à ce nom. Je commençais à comprendre qu’il s’agissait de moi. Le journaliste solitaire aperçu plus tôt se tenait quelques mètres derrière moi. Loin de me démonter (je n’avais plus l’âge de m’impressionner d’un inconnu qui m’adresse la parole), je lui dis :

« Ne participez-vous pas à la sauterie de Rouchard avec vos collègues ?

- Non, en fait, c’est toi qui m’intéresses. »

Il prit une bouffée de sa cigarette et, en recrachant la fumée, fit tomber sa cendre sur le sol.

« Pourquoi ? Vous êtes amoureux ou vous voulez m’enlever ? Réfléchissez bien à la réponse, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous.

- Précisément pour ça, répondit-il sans sembler tenir compte de ma remarque pourtant hilarante.

- Ca, quoi ?

- Cette façon de parler que tu as et qui n’est pas naturelle pour une enfant de ton âge.

- Que voulez-vous dire ?, questionnai-je avec une petite goutte de sueur au front (mon identité secrète déjà décelée, Batman ne serait pas fier de moi).

- Je pense que Rouchard t’a briefée et fait apprendre par cœur ce que tu devais dire. Je le soupçonne de truquer ses résultats de recherche avec de fausses études de cas : surtout sa dernière avec la fille schizophrène et celui à lunettes qui se prenait pour un sorcier. En bref, je suis sûr que cette histoire d’amnésie, c’est du flan.

- Que voulez-vous que j’y fasse ? »

J’étais quand même quelque peu perturbé par sa sagacité.

« Tu sembles être une fille intelligente et tu vas devenir la nouvelle chouchoute du docteur. Tu pourrais m’aider à dévoiler la supercherie. Qu’en dis-tu ? 

- Cher monsieur… »

Je fis une pause en pensant qu’il allait me donner son nom, mais il ne le fit pas. Je décidai donc de continuer :

« Je suis une enfant. Votre Watergate à la noix ne m’intéresse pas. Une chose est sûre : je n’aspire qu’à rentrer chez moi. La journée a été très longue, je suis claquée.

- Très bien, mais prends ça, dit-il en me donnant sa carte de visite. Si tu changes d’avis, appelle-moi. »

Je ne pris pas la peine de regarder le nom : il n’avait pas voulu me le donner, par susceptibilité, je n’allais pas faire l’effort de le lire. Je glissai juste le petit morceau de carton au fond d’une poche. Il s’éloigna dans la nuit sans bruit, les mains dans son imper, la fumée violette de sa cigarette voletant autour de lui comme un mauvais cliché de film noir.

Soudainement, j’eus envie d’une taf. Bizarre, sachant que j’avais arrêté de fumer il y a très longtemps et je n’avais jamais éprouvé le besoin de reprendre. Je ne fréquentais pas de fumeurs mais le fait de respirer la fumée à nouveau me fit saliver. Je pensais pourtant que l’accoutumance était une réaction physique et non psychologique et vu que j’avais changé de physique, je n’aurais pas dû avoir cette réaction. Peut-être me trompai-je simplement, en définitive, je n’y connaissais pas grand chose.

Un vieux tacot s’arrêta à ma hauteur. La voiture était déjà ancienne pour moi, normal vue l’époque, mais même pour cette époque, elle avait l’air d’une antiquité pour ne pas dire d’une poubelle. Il s’agissait d’une Citroën au capot allongé et à la vitre arrière très inclinée. L’aspect aérodynamique donnait l’impression d’une fusée mais plutôt dans le genre Appolo 13… Je ne saurais dire si le véhicule était vert olive, vert pomme, peut-être vert caca d’oie, mais une oie capable de produire des déjections de cette couleur, il faudrait abréger ses souffrances. La conductrice (oui, c’était ma mère, je n’allais pas vous imposer un suspens inutile) se pencha pour ouvrir la portière passager. Une forte odeur de renfermé emplit mes narines alors que je me faufilai sur le siège trop mou dont le tissu usé laissait apparaître ça et là une mousse orangeâtre.

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Edouard PArle
Posté le 23/06/2022
Coucou !
Ah bah pour le coup je contredis mon précédent commentaire, l'histoire avance bien ! Le docteur Rouchard est bien antipathique comme il faut, j'arrivais bien à me le représenter avec son odieuse conférence de presse. C'est très rageant que le narrateur ne puisse pas se défendre malgré son "âge intérieur".
Mais le plus intéressant, c'est l'homme mystérieux qui semble en savoir ou en deviner plus que les autres. Son arrivé a attisé ma curiosité. Que veut-il ? Utiliser le "don" de Cerise pour de l'argent ? Simplement en savoir plus ? Travaille-t-il seul ? Pour quelqu'un d'autre ? L'intrigue est véritablement en train de se lancer...
Mes remarques :
"«chic moderne et industrie »l n’aie pas" l en trop
"A ma grande honte, je me senti intimidé" -> sentis intimidé(e)
"Qui ne serait pas content de retrouver sa famille." point d'interrogation ?
"Vous connaissez la différence entre une voiture rouge qui roule au diesel et un pigeon en instance de divorce ? Non ? Et puis zut, elle est nulle en plus d’être très vulgaire. Je renonce. Retrouvez votre blague au prochain chapitre." rooohhh t'as pas le droit de faire ça !^^
Un plaisir,
A bientôt !
Amélie Camille
Posté le 12/12/2021
Un docteur Mabuse, un journaliste enquêteur, je ne m'attendais pas à cela. Camille en co-equipière peut-être.. Une mère pas si innocente que ça ? J'attends la suite !
Bleumer
Posté le 10/06/2022
Je n'avais jamais répondu à ton commentaire, c'est chose faite maintenant pour te remercier encore de ta fidélité!
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