Celle qui fouillait dans les affaires d'une autre

Par Bleumer

L’heure du déjeuner vint rapidement. Vous devez trouver que je ne pense qu’à ça. D’une part, ce n’est pas faux, j’ai faim ; d’autre part, c’est le cycle de la vie. Je ne m’attarderai pas sur le menu pour gagner du temps et je suis sûr que vous n’êtes pas intéressé (bon, pâtes au gruyère, je le précise uniquement pour ceux qui veulent connaître tous les détails de ma vie. Précisons aussi que cette femme sait faire plaisir aux hommes. Si le cœur d’un homme passe par son estomac, je ne suis pas étonné qu’elle soit mariée ; et en dessert, yaourt fraise « Non, ma chérie, pas de fruits rouges… », donc à la pêche, quelle tristesse).

Alice n’avait pas mangé avec nous, j’en étais soulagé. Je ne voyais pas comment me retrouver ace à elle après notre échange houleux d’il y a quelques minutes. Elle allait manger chez une  copine et travailler avec elle. Après un nouveau refus à ma participation à la vaisselle, je retournai dans ma chambre. L’examen de la pièce serait un bon moyen de me familiariser avec Cerise et j’espérais trouver de sérieux indices sur elle et sa vie.

La première chose que je remarquai en poussant la porte était que le lit avait été fait alors que j’avais négligé de le faire avant de descendre. Maman avait dû passer par là (en tout cas, je ne vois personne d’autre qu’elle ou sinon, je dois m’inquiéter). Je fermai la fenêtre, la fraîcheur me démontra qu’on avait bien assez aéré. Attention, je tiens à préciser que je n’étais pas là pour me faire entretenir, elle était ma mère, pas ma femme.

Le second élément qui m’attira et qui allait déterminer le début de mes investigations était le radio-cassette sur la commode. Je pressais la touche "Eject" sous le lecteur cassette et le compartiment s’ouvrit lentement. Cette fois-ci, il était plein. Plein de quoi ? , me demanderez-vous. A votre avis ? (Surtout ne répondez pas). J’en extrayais le petit boitier plastique, les roues dentées qui maintenaient la bande magnétique cliquetèrent doucement mais, nouvelle déception, rient n’était inscrit sur la cassette mis à part la marque BASF. Je la remis à sa place et enclenchai la lecture. Rien ne se produisit : le câble d’alimentation était débranché. Dépité, j’appuyai sur le bouton "Stop"  faisant remonter celui de la lecture avec un bref claquement. Au prix d’une acrobatie digne d’une danseuse étoile, je rebranchai la prise. Je fis une nouvelle tentative pour la cassette mais elle était vierge étrangement. Peut-être, Cerise voulait-elle faire un enregistrement sans avoir pu le concrétiser. Je me rabattis sur la radio. Je ne récoltais qu’indistincts grésillements. Cette découverte était décidément pleine de déception. J’eus un espoir en détendant l’antenne télescopique que je fis tourner dans tous les sens sans plus de succès. De toute évidence, Cerise n’avait pas choisi de station. J’éteignis l’engin et examinai le meuble sur lequel il était posé.

De facture ancienne, il avait dû appartenir à une grand-mère ou une arrière-grand-mère, mais on l’avait repeint en blanc et les boutons du tiroir en rose pour lui redonner un coup de neuf. A côté du radio-cassette, je retrouvais plusieurs bibelots comme des figurines Kinder : hippopotames, tortues ou crocodiles, une poupée Charlotte aux Fraises adossée sur le mur (elle avait encore l’odeur), des personnages du Bébête Show (un Kermiterrand et un Black Jack, parodie respective de Mitterrand et Chirac) qui ouvrait leur bras en leur appuyant dans le dos, une biche en porcelaine entre autres objets. J’en manipulais deux ou trois avant de les remettre à leur place. Quelqu’un devait régulièrement faire le ménage, je ne trouvais que peu de traces de poussière. J’attrapais la poignée du tiroir du haut et ce que je vis acheva de me convaincre que j’étais maudit, que mon destin était de toujours me retrouver en présence de cette chose que je voulais éviter à tout prix, mon ultime Némésis dormant au fond de ce tiroir, recroquevillée sur elle-même. Je venais d’ouvrir le compartiment des sous-vêtements. Je me sentais non seulement très embarrassé mais je me trouvais également très confus face à cette aberration de la logique.

Je le répète pour que vous le compreniez bien : des sous-vêtements dans le tiroir du haut ! Non ? Vous ne comprenez toujours pas ? Le tiroir du haut est fait pour les hauts : pulls, T-shirts et compagnie. Le tiroir du milieu pour les bas : pantalons, shorts et, dans le cas de cette chambre, des jupes. Enfin, comme les dessous se portent sous les bas, le tiroir des dessous doit se trouver sous celui des bas, sinon, c’est le bordel ! Si on est un super-héros comme Superman ou Batman, on peut mettre ses dessous au-dessus du tiroir des bas parce qu’on porte le slip sur le pantalon, mais je serai très étonné d’apprendre que Cerise se déguise en Super-Rouquine la nuit. (Petit édit de dernière minute : des lecteurs très avisés m’ont fait remarquer que certains pouvaient porter des dessous sous leur haut, ce qui est très juste, surtout pour les filles, donc, dans une chambre féminine, on pourra tolérer que le tiroir des dessous soit sous le tiroir des hauts, bien que je trouve le raisonnement quelque peu tiré par les cheveux). Mais en conclusion, une chose est certaine : en aucun cas, les sous-vêtements n’ont leur place dans le tiroir du haut et, si vous n’êtes pas convaincu par  ce brillant exposé, ce n’est pas parce que je suis maniaque, c’est vous qui êtes anormaux : consultez ! Hitler rangeait ses slips sur son armoire, si ça, ce n’est pas une preuve !

Je tombais de déception en déception. Au fin fond de ce tiroir d’infortune, se terrait une surprise aussi inattendue que perturbante. Au hasard d’un rayon de soleil malicieux, je perçus l’éclat fugace d’un emballage plastique. Même s’il est malvenu de fouiller dans les affaires d’une demoiselle, je tendis le bras et sortis la petite boîte. Et que découvris-je, mesdames et messieurs ? Un indice s’affiche sur votre écran.

Elle arborait un casque ailé sur un fond bleu. Vu le format de l’objet et le lieu de sa découverte, je m’attendais à un innocent jeu de cartes Astérix. Que nenni ! La réalité était toute autre. Ce paquet ne contenait pas un Gaulois mais des Gauloises et, pour couronner le tout, il était ouvert et incomplet.

Alors, là, ma Cocotte, on va plus être copain ! Il faut savoir que mes goûts en matière de femmes sont assez éclectiques. Certains diront que je ne suis pas difficile et d’autres que je me jette sur n’importe quoi (et je perçois de nombreux cœurs féminins désespérées se gorger d’espoir. Mais, mesdemoiselles, n’oubliez pas, je suis marié… Qui a dit « Et alors » ?).

Pour en revenir au sujet, il y a néanmoins deux critères qui sont rédhibitoires pour moi. Le premier : la vulgarité. Mettons-nous en situation. Voyez cette jeune femme. Elle est belle, très belle même. Elle danse gracieusement dans un champ de fleurs sauvages, le vent fait voleter les froufrous de sa robe dans un flou artistique comme sur les photos de David Hamilton. Les rayons du soleil jouent sur ses cheveux d’or ornés d’une couronne de fleurs fraiches lui faisant une auréole autour de la tête. Ses yeux d’azur transpercent votre cœur tendre et faible. Vous vous élancez à ses pieds tombant à genoux, vous humiliant pour qu’elle daigne continuer à vous faire l’honneur de ses regards. Vous mendiez quelques paroles afin d’entendre sa voix que vous décelez mélodieuse, digne de chanter les louanges des Dieux. Vous lui dites : « Je n’en puis plus, ma mie (en deux mots, je le précise au cas où une malicieuse faute de frappe à la parution annihilerait cet indispensable espace), vous m’avez ensorcelé. Je dépose à vos pieds délicats mon cœur, ma vie, mon âme. Je suis votre esclave éternel ! » Et là, elle vous répond : « Putain de cul ! C’est quoi, ce boloss ? Parle-moi pas. Ta life, je m’en bats les couilles ! » Ca ne vous couperait pas l’envie ? CQFD.

Deuxième point : la cigarette. Quoi de plus disgracieux que cette malodorante extension qui rend les dents jaunes et l’haleine nauséabonde ? Et je doute que les illustrations sur les paquets modernes aient changé la donne. Au contraire, les bambins peuvent se les échanger comme les images Panini d’antan :

« Tu as eu quoi dans ton paquet aujourd’hui ?

- Un trou dans la gorge. Et toi ?

- Pfff, encore poumons noircis… Tu ne voudrais pas me l’échanger contre ton fœtus malformé ?

- Tu plaisantes ? C’est une collector premium ! Je veux bien te laisser ma phase finale de cancer. »

Pour l’instant, je replaçai l’odieuse découverte où je l’avais trouvée me promettant de la jeter dans la première poubelle publique lors de ma prochaine sortie. Passablement énervée envers la propriétaire originelle de ce corps, je me pris à me demander si je n’allais pas trouver une bouteille de vodka sous le lit ou une pipe à crack derrière un livre.

Je m’assis au bureau, espérant glaner des informations un peu plus positives. Il s’agissait d’un vieux bureau en bois avec un sous-main ultraclassique décoré d’une carte du monde. Tous les meubles de cette chambre semblaient sortir d’un vide-grenier. A mes pieds, un sac Eastpak rose foncé très abimé, sûrement le truc le plus récent de toute la chambre. Je fis jouer la fermeture éclair et trouvai sans grande surprise livres, cahiers, classeur, trousse. J’essayai de le soulever pour le poser à mon niveau et étudier son contenu plus attentivement, sans succès. Pauvres collégiens chargés comme des mules. Ma maigreur expliquait ma faiblesse alors que je devrais avoir des épaules de camionneuse. Devrais-je me mettre au régime surprotéiné ?

Je sortis donc les affaires une par une : livre et cahier de français, maths, anglais, histoire-géo, tout en sale état, cahier de musique avec flûte à bec en plastique bleu brisée, un pantalon de jogging en toile jaune fluo roulé et quelque peu puant (non pas qu’il soit dans mes habitudes de renifler les vêtements des filles mais s’il était resté dans ce sac pendant tout un mois, c’était compréhensible) et une grosse trousse noire contenant en plus des stylos et crayons (la plupart cassés), un compas qui avait plus servi à graver des symboles sur la règle dont un inquiétant CS qui étayait la thèse du petit copain. J’eus un haut le cœur, comme un enfant qui voit deux adultes s’embrasser sur la bouche pour la première fois, n’y voyant qu’un répugnant échange de fluide corporel plutôt qu’une preuve d’amour. Il n’y avait rien de plus d’intéressant. Juste au fond, un post-it marqué « pute à 10 balles ». Je le chiffonnais et le jetais dans la poubelle. Ça ne devait pas me concerner. 10 balles, un beau brin de fille comme moi ?

Je pus examiner le sac vide. Il était maculé de quelques taches sombres. Sans y penser, je les effleurais du bout des doigts. Le tissu était, à ces endroits, un peu plus rigide. Comme je l’avais pensé, craint, il s’agissait de taches de sang. L’accident de Cerise m’apparut un plus concret avec cette découverte. Je me pris à penser à ce qui avait pu se passer, ce qui lui était passé par la tête en voyant cette voiture venir sur elle (une réponse facile et humoristique à cette interrogation aurait été : une voiture, mais je n’avais pas envie de faire de blagues actuellement), si, comme dans la légende, sa vie avait défilé sous ses yeux. Je voyais ce sac comme une relique d’une époque révolue, un souvenir vaporeux, un héritage.

Je chassais ces images déprimantes de ma tête. Comment pourrait-elle être morte ? A cette idée, une étrange et intense émotion s’empara de moi. Comment était-ce possible ? Je suis pourtant quelqu’un d’égoïste, je suis bien assez occupé avec mes problèmes pour me soucier de qui que soit d’autre. Les gamins du monde, il peut s’en génocider par milliers, je n’en serais pas affecté. J’ai même du mal à ressentir de l’empathie ou de l’amour pour mes neveux. Alors pourquoi s’émouvoir pour cette inconnue ? Tout ce qui m’intéresse est de retrouver mon corps et, une fois tout le monde à sa place, je me foutrais de ce qui lui arrivera. Certes, on peut dire qu’on partage un lien fort. Peut-être était-ce parce que je subissais dans ma chair, dans cette jambe, les conséquences de son accident ? En tout cas, en voyant ces taches de sang sur le sac, je sentis grossir une boule dans ma gorge, je sentis mes yeux devenir humides. Bon sang, je me foutais de cette fille et de son sort, alors pourquoi ? Je ne la connaissais pas, si j’avais rencontré une rousse dans ma vie, elles ne courent pas les rues, je l’aurais su. Alors pourquoi ?

Elle n’était pas morte, allons. Elle était là, bien là, même si c’était moi aux commandes. Elle devait bien être quelque part. Il faudra que je fasse des recherches.

Passons à autre chose : le tableau en liège appuyé sur le mur. Elle y avait punaisé des photos. Quoi de mieux pour connaître ses relations ? Je les décrochai et les triai. La première était une photo de famille, prise sur le canapé du salon : Maman, Alice, Cerise et un chat sur ses genoux. On avait un chat ? Si c’était le cas, je ne l’avais pas encore rencontré. Si il était en vie, j’espérais qu’il était sympa, je n’avais jamais eu de chat, mais je savais que la plupart des gens que je connais qui ont un chat ont aussi des cicatrices, cela n’augurait rien de bon. Ce cliché devait avoir été pris pas notre père absent de l’image.

Les deux photos suivantes me voyaient à côté d’une autre fille. Sur la première, nous étions en tenue de sport, nous tenant par la taille, nous levions joyeusement notre poing libre (Si j’avais été sportive, ma carrière était officiellement terminée). Cette brune devait être gigantesque, elle me dépassait d’une bonne tête. Sur la deuxième, nous étions en maillot de bain à la plage toujours aussi souriantes (mon moral remontait, ces deux petites étaient adorables). Au dos de celle-ci, sur les inscriptions Kodak la date du tirage indiquait le 25 août 1994 et écrit au stylo : Moi et Diane (Bon sang, on dit Diane et moi, un peu d’humilité, que diable !) sur la plage du … (du quoi ? Quelle écriture ! Illisible ! On dirait moi !).

Il en restait cinq : toutes avec moi (enfin Cerise) et un garçon. Il arborait sur chacune un sourire suffisant qui me donnait envie de lui filer des baffes, elle (enfin moi, faites un effort, s’il vous plait…) gardait une expression indifférente comme si elle s’ennuyait d’être là et, sur d’autres, elle avait un rictus crispé. La parfaite incarnation d’un couple heureux, si vous voulez mon avis, car mon sens aigu de la déduction m’avait fait comprendre qu’il s’agissait du petit copain, ce mystérieux S gravé sur la règle. Peut-être n’était-il pas méchant mais il ne m’inspirait pas confiance. Comment dire ? Si elle s’était mise avec, il devait bien avoir une bonne raison, il devait avoir de bons côtés, elle n’était pas conne quand même ! Il a une tête à claques, mais on ne juge pas sur le physique. En tant qu’homme, je ne suis pas à même de donner mon avis sur les critères de beauté masculine adolescente. Il n’était pas du tout mon genre, mais pour une petite ado de 12 ans, ça devait aller. Si elle n’avait pas l’air à l’aise, il y avait peut-être une raison pour les cinq photos. Elle n’aimait pas les photos ou était gênée d’être prise avec son chéri.

Vous savez quoi, ce type commençait déjà à me gonfler avant même d’avoir eu l’occasion  de le rencontrer. Enfin… Je me comportais comme un père qui n’acceptait pas que sa petite princesse puisse aimer un autre homme que lui, qui se persuadait que sa fille de 17 ans qui passe la nuit chez son copain va se contenter de jouer au Scrabble avec lui…

Par acquit de conscience, je repris la photo familiale et vérifiai que ma sœur ne commençait pas à disparaitre. Ce n’était pas le cas, le continuum espace-temps n’était donc pas en péril. Je raccrochai les photos, veillant à mettre celles du petit copain derrière les autres.

En tout cas, je n’avais pas dû briller en sport, aucune coupe ou médaille exposée nulle part.

Toutes ces investigations m’avaient crevé et, mine de rien, le soleil commençait à décliner. Je me décidais à redescendre pour proposer mon assistance à diverses tâches, histoire de ne pas passer pour un parasite.

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Edouard PArle
Posté le 11/09/2022
Coucou !
Toujours ce petit côté nostalgique quand le narrateur cherche dans les armoires même s'il y a un peu plus d'humour que dans le précédent chapitre. Le caractère du narrateur est assez facile à cerner que ce soit ses qualités ou défauts. Je me demandais à quel point tu t'es inspiré de ton propre cas pour l'écrire (ou pas ?)
J'ai bien aimé la fin du chapitre avec les photos, qui permet d'en apprendre plus sur Cerise, c'est très intéressant. On commence a avoir assez de matière pour faire des hypothèses sur l'accident même si je n'en ai pas encore trop pour l'instant. J'espère qu'on va rencontrer le petit copain, ça peut être très drôle.
Mes remarques :
"Je pressais la touche" -> pressai
"mais elle était vierge étrangement" étrangement avant vierge ?
"Je ne récoltais qu’indistincts grésillements" -> que d'indistincts
"je sentis mes yeux devenir humides" -> s'humidifier
"Ce cliché devait avoir été pris pas notre père absent de l’image." -> par notre père, absent de l'image
"Par acquit de conscience," -> acquis
Un plaisir,
A bientôt !
Bleumer
Posté le 18/09/2022
J'ai beaucoup bossé ce chapitre et me suis bien amusé dessus, le fait qu'il soit plus long que les autres (si je en me trompe pas) le prouve!
Evidemment, il y a un peu de moi dans le narrateur. Malgré ce que beaucoup prétendent, je pense qu'on laisse toujours un peu de soi dans ses personnages qu'ils soient bons ou vils, certains disent pouvoir s'en affranchir, mais j'ai du mal à y croire (sans remettre en question leur point de vue, bien sûr).
Pour le petit copain, il faudra un peu de patience, mais il est inévitable qu'il interviendra.
Je fais les modifications orthographiques pointées mais sache qu'on dit bien "par acquiT de conscience".
A bientôt!
Edouard PArle
Posté le 18/09/2022
Oui ! Bien vu, je ne sais pas pourquoi j'étais persuadé que ça s'écrivait avec un "s".
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