Castorman

Côme ne voulait pas quitter la grande ville pour venir vivre à la campagne. « Quelle drôle d’idée, avait-il pensé, de vouloir quitter les trottoirs bitumés, les routes goudronnées et les appartements bien empilés ! ». Garder les pieds toujours au sec, c’était ça, la liberté !

Bon gré, mal gré, Côme posa ses valises dans un village, ni très beau, ni tout à fait laid. Un village traversé par une petite rivière :

« La Sereine ».

C’est en tout cas ce qu’il avait lu sur le panneau planté tout de guingois sur la rive. Mais le garçonnet se rendit vite compte que, de sereine, cette rivière-là n’en n’avait que le nom.

Comme lui, il arrivait souvent à la rivière de se lever du mauvais pied ! Dès qu’il pleuvait, en réalité. Elle se transformait en furie et, comme affamée, quittait alors son lit pour dévorer les berges environnantes. Elle les engloutissait toutes entières.

En attendant que le portail de l’école ne s’ouvre, penché au-dessus du muret, Côme observait tous les débris de bois que le courant charriait. Grâce à un mécanisme qui le fascinait, les branchages finissaient immanquablement par se coincer, avant ou après, cela dépendait, dans les petites cascades que les rochers dessinaient.

Au fil des jours, la rivière apprivoisa Côme, et Côme la rivière. Le petit garçon concéda même qu’avec une paire de bottes, aller se promener à ses abords avait un petit goût de liberté auquel il n’avait encore jamais goûté.

Le garçonnet se mit alors à ramasser tous les bâtons qu’il trouvait sur son chemin dans l’espoir que l’un d’entre eux reste bloqué au creux de la petite cascade. À force d’observation, Côme avait compris de quelle manière il fallait lancer ses brindilles pour qu’elles aient le plus de chance de se piquer en travers du débord.

Côme pensait à la rivière à longueur de temps et, de l’avis de tous, cela devenait embêtant.

« Comment s’appellent tes amis ? », lui demandait souvent son papa.
« On peut aller à la cascade ? » répondait Côme.
« Qu’as-tu fais aujourd’hui ? », interrogeait parfois sa maman.
« On peut aller à la cascade ? » demandait Côme.
« J’en ai assez de ta rivière ! », grondait alors sa grande-sœur.

Un jour, la maîtresse proposa aux enfants d’emporter à la maison la mascotte de la classe. C’était un petit castor en peluche prénommé Bernie. Un castor canadien coiffé d’une casquette et habillé d’une chemise à carreaux rouge et noire. À tour de rôle, l’espace d’un week-end, les élèves avaient le droit de faire vivre de drôles d’aventures à Bernie.

Quand vint son tour, Côme ramena Bernie chez lui. Sa maman lui proposa de les prendre en photo en train de jouer du piano, de faire du toboggan ou encore de cuisiner des cookies. « Quelle drôle d’idée ! avait-il pensé, les castors, ce qu’ils aiment, c’est construire des barrages ! ».

C’est ainsi que, durant toute une après-midi, Côme et Bernie jetèrent dans l’eau des dizaines et des dizaines de branches, branchages, branchettes… et qu’ils bâtirent le plus formidable de tous les barrages.

Le soir venu, Côme s’endormit, ravi. Il y avait bien longtemps qu’il ne s’était pas amusé ainsi. « Je suis triste de devoir te ramener à l’école », chuchotât-il à son seul ami.

Le lendemain et cela pour la première fois, que la maîtresse en soit témoin, Côme prît la parole devant la classe pour expliquer à tous ce que Bernie et lui avaient construit. « Plus tard, je serai Castor. », conclut Côme.

« À demain, Castorman ! », lui dit Sanaa en quittant la classe ce soir-là.

Quelques jours plus tard, Sanaa s’approcha du bord de la rivière d’où Côme était en train de jeter un rameau feuillu. « J’aimerais que tu m’apprennes à coincer des bâtons dans la cascade », dit-elle. Est-ce qu’elle se moquait encore de lui ?

Comme il ne répondait pas, Sanaa ramassa une toute petite branche tombée sous un peuplier. Elle la lança de toutes ses forces mais le vent l’emporta au loin.

Côme ne put s’empêcher de rire. « Si tu veux que ton bâton se coince, commença-t-il, tu dois le lancer comme un javelot en visant en amont de la cascade. » C’était son papa qui lui avait appris ces mots. Sanaa n’était pas bien sûre d’avoir compris. Côme lui montra finalement la technique qu’il avait élaborée après de longs mois d’observations et de pratique !

Pendant un moment, les deux enfants essayèrent gaiement de perfectionner le geste de Sanaa.

« Hey, regarde ce que je t’ai trouvé », annonça un jour Jallal en lui tendant une brindille tombée d’un chêne qui surplombait l’école. Au fil des jours, Younés, Illyès ou encore Éléonore prirent l’habitude de ramasser des branchages qu’ils confiaient alors à Côme. Tous s’accoudaient ensuite au muret, espérant qu’il réussirait à coincer l’une des branchettes en travers de la cascade.

Maintenant qu’il avait des amis, Côme ne pensait plus autant à la rivière. Il la saluait respectueusement le matin, lui adressait un regard complice le midi et lui disait au revoir le soir. Il s’adressait à elle comme à une vieille dame qui vous a tant appris.

La Rivière lui avait apporté plus que des bâtons ; elle lui avait offert des amis.

La Rivière était toujours là lorsqu’il en avait besoin mais désormais, ses copains aussi.

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Hortense
Posté le 14/11/2022
Bonjour Peneplop,
Une petite histoire très touchante qui aborde des thèmes comme le déracinement, la solitude, l'amitié. La métaphore du barrage est subtile, toutes ces petites branches disséminées qui finissent par se rassembler pour construire quelque chose.
Un plaisir
JeannieC.
Posté le 11/11/2022
Très jolie petite histoire, toute en simplicité mais pleine de poésie. Côme est devant la peur de l'inconnu, lui qui ne connaît que la ville, mais il finit par apprivoiser ce nouveau milieu - tout comme il apprivoise cette rivière. Chouettes métaphores pour aborder l'inquiétude devant l'inconnu, l'intégration et l'amitié.

Pas mal de jolies trouvailles dans le style, comme le petit dialogue avec les parents. J'ai juste repéré une petite coquille :
>> "Côme prît la parole" > prit

Et tiens le courant fort de cette rivière m'évoque une phrase de Bertold Brecht : "On dit d'un fleuve emportant tout sur son passage qu'il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l'enserrent."
Edouard PArle
Posté le 03/11/2022
Coucou !
J'ai mis longtemps à comprendre que Côme était un enfant xD
Jolie petite nouvelle / histoire
C'est simple et c'est mignon, il ne m'en faut pas beaucoup plus ^^
Un plaisir à lire !
A bientôt !
Liné
Posté le 02/11/2022
Hello peneplop !

Quel plaisir de retrouver ta plume après l'Imprévu, il y a de cela un petit moment !

Cette nouvelle a le mérite de la simplicité, de cette simplicité efficace et poétique qui ne demande aucun chichi. Côme et les autres enfants sont très attachants, Bernie aussi, quelque part, et qu'on soit adulte ou plus jeune, aller se dégoter de nouveaux amis aux abords du cascade, ça fait envie !

Merci pour ce très doux moment de lecture, et à bientôt
Unam
Posté le 02/11/2022
Elle est trop choupinou cette histoire! J'aime comme tu décris la fusion et l'identification de Côme avec la rivière au début, et le rythme fluide et plein d'événements de l'histoire qui en découle, comme une rivière dont on suit le cours. C'est vraiment bien amené et un éveil pour les sens. Bravo et Merci!:)
Dédé
Posté le 27/10/2022
Cette histoire est tellement touchante. Je me suis lancé dans la lecture totalement à l'aveugle et j'ai été très agréablement surpris. On se laisse emporter par ta plume, si bien que l'on parvient à ressentir l'attachement entre Côme et la Rivière. C'est trop beau ! :3
Cocochoup
Posté le 20/10/2022
Je suis tellement heureuse de te voir de retour et toujours avec ta plume si magique
Une histoire tellement mignonne avec une jolie fin, j'adore!
J'espère pouvoir lire un jour la suite de vacuum aussi 😊
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