"Capter la beauté"

Par Maud14

« Tu sais comment fonctionne un appareil photo? », demanda Hyacinthe, l’épaule reposant contre la cheminée, ses yeux fixant le visage serein d’Alexandre.

Il était venu chez elle le lendemain après sa journée de travail pour honorer sa partie du contrat : apprendre à se servir d’une caméra. Le grand brun, assis sur le banc de la table du salon, fit tourner le grand vase garnis d’un bouquet d’hortensias bleues. Il secoua négativement la tête. La jeune femme soupira. Elle s’y attendait.

« Je ne suis pas une pro de la caméra, donc je vais te montrer déjà comment on utilise un appareil photo, et après tu feras des essais avec la caméra que j’ai. Tu devrais trouver des tutos sur internet ».

Hyacinthe lui fit signe de la suivre et ils sortirent dehors, appréciant par la même occasion la douceur relative de la fin d’après-midi. Longeant le front de mer, ils s’arrêtèrent à la pointe de la presqu’île sous la lumière dorée du soleil couchant.

« Qu’est-ce que tu vois? », interrogea Hyacinthe.

La posture indolente d’Alexandre contre un vieux canot écaillé se fit plus ancrée. Il portait un vieux caban marin de Pierrot, dont les manches s’arrêtaient avant ses poignets. Son corps semblait un peu trop imposant pour le vêtement mais on voyait que le pêcheur avait du l’acheter bien au dessus de sa taille à lui.

« Hum… Toi? »

« Non, je veux dire, regarde autour de toi, continua-t-elle en s’approchant, l’appareil photo à la main. Regarde dedans ».

Elle lui tendit l’engin et le géant s’en empara pour le porter à son oeil dans un mimétisme parfait du geste que Hyacinthe venait de faire quelques secondes auparavant. Ses lèvres s’étirèrent, creusant une fossette dans sa joue sous l’effet du plissement des yeux. Puis, il pivota son buste de gauche à droite, leva la tête, la baissa, s’accroupit.

« Qu’est-ce que tu vois », répéta-t-elle.

Il recula son oeil, regarda par dessus l’appareil, et fronça légèrement les sourcils.

« Je vois le monde »

« Montre-moi. Montre-moi ce que tu vois, prends en photo ce que tu veux », dit-elle en s’asseyant sur un banc. Les habitants avaient étendus leurs linges sur la grève et des myriades de tissus et couleurs flottaient mollement au gré du vent. On aurait dit des fanions multicolore qui se balançaient doucement, profitant de la vue sur l’océan.

Alexandre obéit et, comme lui avait appris Hyacinthe, expérimenta la mise au point et le bouton déclencheur. Il se déplaça sur le bord de mer, tenta des angles, des rapprochements, des éloignements… Pendant ce temps, Hyacinthe ferma les yeux et se contenta d’apprécier la bise fraîche sur son visage, entre ses cheveux. Et l’air iodé dans ses narines mêlé à celle du bois humide des rafiots échoués sur le flanc. Celle du linge propre aussi, qui dansait derrière elle. Elle rouvrit les yeux et tomba sur ceux d’Alexandre qui l’observait.

Il s’approcha d’elle et lui redonna l’appareil photo avant de s’asseoir à son tour. Hyacinthe tomba sur une photo d’elle, prise de trois quart, en paysage, sur laquelle son visage semblait étrangement serein. Son coeur se serra. Les reflets cuivrés de ses cheveux bruns et ses tâches de rousseurs ressortaient étrangement sous la lumière nacrée. Son petit nez, l’ovale de son visage, ses pommettes rondes et sa bouche rieuse lui parurent soudain apaisés. Adoucis. Puis, elle fit défiler les autres clichés, et découvrit l’oeil d’Alexandre. Si certaines étaient en peu floues et mal cadrées, d’autres attirèrent l’attention de Hyacinthe.

«  Tu sais pourquoi je l’appelle l’instrument à capter la beauté? », demanda-t-elle.

« Non »

« Parce que pour moi, il sert à ça. A capturer ce que notre regard voit de beau dans ce monde. La beauté est dans les yeux de celui qui regarde. Et je dois dire que tu t’en sors plutôt bien », avoua-t-elle en haussant les sourcils.

« Il faut que tu me montre tes photos alors, que je vois ce que tu trouve beau dans ce monde ».

Hyacinthe remua sur le banc.

« Si tu veux »

« Pourquoi tu te balade tout le temps avec ça? », dit-il en pointant des yeux l’appareil photo.

« Parce que c’est ma passion! »

« Ta… passion? »

« Oui. C’est ce qui me rend heureuse, j’aime prendre des photos, je crois que c’est un peu de cette manière que je m’exprime. Et j’aime saisir et suspendre le temps, capter une lumière, une expression, un mouvement, un beau paysage… Une composition qui plait à mes yeux et à mon coeur! »

Le regard d’Alexandre, concentré sur Hyacinthe, se plissa sous l’effet de la réflexion.

« Et Pierrot, sa passion, c’est les oiseaux? ».

« Exactement! », s’exclama-t-elle en riant.

Ils se remirent à marcher jusqu’à chez Hyacinthe et elle reprit:

« Et toi? C’est quoi ta passion? »

« Je… je ne sais pas »

« Qu’est-ce que tu aimes? Qu’est-ce que tu aimes faire? »

La mine crispée et le front perturbé du grand brun la firent sourire.

« J’aime bien discuter avec toi, avec Pierrot. J’aime bien regarder l’océan. J’aime bien manger les plats de Pierrot… »

« Tu aimes bien vivre quoi! Mais est-ce qu’il y a quelque chose qui te transporte, sans laquelle tu serais triste. Quelque chose que tu pourrais faire des heures sans voir le temps passer et dont tu ne te lasserais jamais ? »

Il arrivèrent chez elle et s’assirent autour de la table du salon, l’appareil photo trônant entre eux. Alexandre semblait tellement concentré qu’il se prit la tête entre les mains. Peut-être essayait-il de se souvenir quelles passions avaient animé sa vie passée, celle d’avant sa perte de mémoire.

« Je ne sais pas »

« Tu n’étais pas une sorte de sauveteur des mers avant? Un nageur? Tu as réussi à me sortir des flots la dernière fois, ceci pourrait expliquer cela! "

Sa mine s’assombrit.

« Peut-être… Je ne sais pas »

« Ça viendra peut-être plus tard, ce n’est pas grave. Et puis, tout le monde n’a pas forcément de passion, tenta de le rassurer Hyacinthe qui décida de changer de sujet. Tu vois cette photo? - elle montra du doigt le cliché qu’elle avait pris de poséidon dans la mer déchaînée- c’est une de mes préférée ».

Alexandre suivit son regard et ses yeux parurent s’écarquiller légèrement. Il se leva et alla inspecter la photo en noir et blanc de plus près.

« C’était pendant la tempête, la veille où on t’a retrouvé avec Pierrot. J’ai vraiment l’impression de voir poséidon, le dieu des océans dans cette écume »

« Le dieu des océans… », murmura-t-il en continuant d’approcher son visage, comme s’il voulait entrer dans l’eau déchaînée.

«  Tu ne trouves pas? »

« Si, tu as raison. Il est là »

Alexandre se détourna et vint appuyer ses deux mains sur la table.

« Je peux t’emprunter ta caméra? »

Hyacinthe acquiesça et alla lui chercher l’objet. Elle lui conseilla de regarder des vidéos sur l’ordinateur de Pierrot et surtout, de s’entraîner en lui donnant un devoir à faire: d’ici la fin de la semaine il lui présenterait une vidéo de son choix, qu’il aura filmé et monté. La jeune femme savait que ce qu’elle lui demandait n’était pas chose simple, mais elle avait confiance en ayant assisté à ses apprentissages accélérés. Elle avait la sensation que pour lui, apprendre à filmer ne serait qu’une bagatelle.

****

La vie continua son petit fleuve tranquille le reste de la semaine. Les pluies automnales faisaient luire les pavés des allées de la presqu’île, et les cheminées commençaient à cracher quelques légères volutes de fumées, annonçant l’arrivée du froid. De jolies tons orangés, rouges et jaunes coloraient les feuilles des arbres, et Louison l’agricultrice du coin avait investi le port aux côtés de Pierrot pour vendre ses légumes de saison.

C’était une autre ambiance qui se déposait sur les maisons de L’île-Tudy. L’odeur de la pluie sur le goudron, sur l’océan, celle des algues qui se déposaient par gros amas sur le sable des plages, sur les rochers… L’île redevenait plus sauvage, plus naturelle, plus réelle.

Hyacinthe avait reprit ses balades de début ou de fin de journée. Elle aimait à flâner aux heures bleues ou dorées. L’ambiance qui s’en dégageait était incomparable, mystérieuse et poétique. Tout changeait. La pierre sous la lumière du petit jour prenait une couleur bleutée, et celle de la fin d’après-midi se teintait plutôt d’un ocre doux. L’océan, lui aussi, mutait, tel un caméléon sous les changements du ciel. Un nuage passant, un rayon déclinant, et il se parait d’une carnation différente.

Ali et elle avaient fixé une date. Ils partiraient en Tanzanie le 2 novembre pour un premier mois de reportage et d’investigations sur le terrain. Hyacinthe n’était jamais partie avec lui en mission, mais elle savait qu’en l’acceptant à ses côtés, lui signifiait qu’il avait confiance en elle. Et la confiance n’était pas chose aisée pour Ali Pouran.

Dimanche après-midi, Alexandre toqua à sa porte. Cette fois-ci, il portait un vieil anorak aux couleurs criardes que Pierrot avait dû dégoter dans les années 80. La pluie tambourinaient contre la toile rêche et ses cheveux, trempés, collait son front pâle.

Ils s’installèrent à son bureau, et Hyacinthe brancha la clé USB sur laquelle était enregistré la vidéo qu’il avait fait.

« Ça a été? », demanda-t-elle en naviguant sur son ordinateur.

« Je crois. Pierrot m’a montré comment trouver des réponses à nos questions sur internet, alors j’ai trouvé les miennes »

Avait-il été jusqu’à oublier l’existence et l’usage d’internet? Hyacinthe ne préféra pas relever. Elle ouvrit le fichier et lança la vidéo. La première image représentait Pierrot, devant son Morvaout. Il observait un goéland qui venait de se poser sur le bastingage. debout sur le quai. C’était pendant l’heure bleue. Puis, une volée d’oiseaux s’élancèrent dans le ciel. Les yeux ridés et fatigués de Pierrot s’illuminèrent. Sa bouche esquissa un sourire franc, celui qui vient du coeur. D’autres plans s’enchaînèrent parfaitement, mélodieusement, montrant le vieil homme dans différentes situations, et les oiseaux, autour de lui. Les larmes montèrent aux yeux de Hyacinthe. Le loup de mer apparaissait tel qu’il était, au fond. On y voyait sa tendresse, sa fragilité, son amour pour la mer et les animaux ailés. Les plans étaient cadrés, fixes, maîtrisés. Les longueurs bonnes.

« C’est si mauvais que ça? », s’inquiéta Alexandre en la dévisageant.

Hyacinthe essuya rapidement ses larmes, honteuse de s’être fait prise en flagrant délit.

« Au contraire. C’est magnifique Alexandre »

Il continuait de la regarder, hébété.

« Mais, pourquoi tu pleures? »

« Parce que ça me touche! Et que c’est beau, répliqua-t-elle en se levant. Tu as l’oeil, tu te débrouille bien. Je vais envoyer ça à Ali pour qu’il s’en rende compte par lui-même ».

« J’ai eu l’idée de montrer la passion de Pierrot après notre discussion de la dernière fois, expliqua-t-il. Je suis content que ça te plaise ».

« Tu apprends, vite, c’est indéniable »

Il ne répondit pas et se leva à son tour avant de lâcher:

« Pia najifunza Kiswahili »

« Quoi? », hoqueta Hyacinthe, croyant qu’il perdait soudainement la raison.

« C’est du swahili. J’apprends vite grâce à internet »

Hyacinthe sourit. Il semblait véritablement motivé à venir avec eux. Pierrot lui avait confié qu’il apprenait le swahili et l’anglais. S’il apprenait aussi vite que filmer et monter, il allait devenir un véritable atout durant leur reportage.

 

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
J'ai beaucoup aimé le petit cours qu'elle lui a donné sur la photographie. Et cela ne m'étonne pas qu'il sache très bien se débrouiller avec une caméra. A cause de sa nature, je sens que Hyacinthe ne va pas tarder à se poser de plus en plus de question ! Je continue !
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