Ça s’en va et ça revient…

Tandis que nous dévorions nos croissants, notre gentille bienfaitrice se présenta aux archives. Elles lorgnaient vers les étagères innombrables, toute impressionnée par la quantité et la taille du lieu. 
- C’est carrément immense !
Channyr eut un excellent réflexe, il se redressa d’un seul bon et se présenta à elle, souriant :
- Je vous fais visiter ?
Il me laissait le temps de ranger nos notes sur Nassirya et de faire de l’espace sur la table d’étude. Samira serait bien du genre à envoyer un espion !
- Merci. Déclinait-elle d’un sourire. Je venais voir si je pouvais vous aider dans vos recherches.
La remarque me fit lever les yeux de mon tas de papier.
- Vous n’êtes pas chauffeur ?
- Non, dit-elle en riant. En vrai, je suis assistante, mais c’est la première fois que je viens dans cette partie des Archives. Au fait ! 
Elle doubla Channyr et m’approcha avec la main tendue devant elle :
- Je m’appelle Aurèl, je suis en cinquième année d’étude.
Je pris volontiers cette main consœur. Malgré elle, Aurèl apportait une douceur à ces recherches clandestines. Un baume au cœur bienvenu ces derniers temps.
- Qu’étudiez-vous au juste ? fit Channyr en revenant s’asseoir.
L’étudiante l’imita et pris un croissant dans lequel elle mordit avec gourmandise.
- Métasystèmes de données, répondit-elle de sa voix rauque. 
La technologie et ses mystères… Mes yeux ronds en dirent long sur mon état de confusion. Aurèl rit spontanément armée de sa sincérité désarmante.
- En gros, j’apprends à fabriquer et entretenir des supercalculateurs comme la Bête. Comment on récolte et gère les données pour en garantir l’intégrité dans le temps et malgré les itérations…
A nouveau perdue dans les méandres d’un langage qui m’était inconnu, mes yeux s’agrandirent plus encore. Elle s’interrompit et rit de nouveau. 
- En vrai, j’attendais dans la voiture sans rien faire depuis ce matin et je me demandais si vous aviez besoin d’aide. 
Aurèl capta le regard que Channyr me lança et sut parfaitement l’interpréter.
- Oh ! Ce doit être un projet confidentiel. Je n’ai pas besoin d’en savoir plus. Dites-moi juste si je peux ranger des trucs ou chauffer de l’eau, d’accord ? 
Puisqu’elle était de bonne volonté, j’acceptais sans plus me méfier. Après tout, elle allait faire le thé, ce qui, en soit, était une activité sans danger. 
Avant de nous remettre au travail, nous remerciions chaleureusement Aurèl pour le petit déjeuner et cette dernière ne se priva pas de réitérer l’attention les jours suivants.

Comme une horloge, nous retrouvions notre chauffeur de bon matin, Aurèl nous accompagnait aux entrepôts et passait la journée avec nous. Nous ne manquions jamais de quoi boire ou manger, elle apportait également du papier et des crayons de rechange. Même pour une experte, je me demandais comment elle réussisait à s’en procurer autant. 
Après un mois de recherches dans l’entrepôt, chaque minute passant nous rapprochant du moment où la Mérawen finirait par annoncer mon expulsion, nous nous montrions plus fébriles pour chaque boîte de données ouverte. Sans rien trouver de miraculeux…
- On a des milliers de planètes, c’est sans fin ! lança un Channyr excédé. 
Aurèl et moi levions sur lui nos regards ennuyés. La première n’en pouvait plus de plier des grenouilles en papier, elle abandonna avec plaisir cette activité pour extirper de son sac à dos un boîtier sombre. Ce petit geste attira immédiatement notre attention à tous les deux. 
- Je l’ai construit moi-même, dit-elle avec une pointe de fierté dans la voix. Il n’est pas encore connecté au réseau, mais… Bon, ce n’est pas une bête de compet’, non plus…
Devant nos yeux ébahis, elle dégainait un supercalculateur miniaturisé, non sans rougir de fierté.
- Enfin… Si vous voulez bien que je vous aide à calculer les convergences.
L’espoir dans le regard de Channyr me fit céder. Aurèl venait d’être promue analyste. 


Un mois supplémentaire s’écoula  durant lequel Channyr l’abreuva de flux d’informations interminables. Bientôt, plusieurs convergences étranges nous sautèrent aux yeux.
- On a plusieurs méga-tonnes de produits qui remontent vers La Caren de ses propres vassaux, pour ensuite repartir vers eux. C’est illogique ! 
Je me penchais derrière Aurèl pour observer les ondes sur l’écran de l’étudiante. 
- Les quantités sont quasiment toujours les mêmes à l’aller comme au retour
- Les typologies de produits aussi, dit-elle en désignant un nœud plus gros que les autres. 
Les livraisons contenaient des noms qui me semblèrent familiers. 
Les mêmes noms énigmatiques microgravés sur ma lame de données provenant de La Caren. Il était temps de leur parler de cette source. Mais pour ça, nous devions traiter en terrain neutre. 
Aurèl n’attendit pas mon invitation pour pointer du doigt une autre incohérence dans les données.
- Elles ne sont pas exactement identiques. En réalité, elles changent de transporteur.
Nous n’aurions pas fait le lien si elle ne nous avait pas révélé cette étrangeté.
- C’est un vieux système matriciel, fit-elle en experte, mais on le remarque là, sur le bordereau.
De l’index elle désigna un registre écrit à la main. Un grand livre issue d’un antique spatioport :
- Au retour c’est tout le temps les mêmes vaisseaux. J’en ai dénombré trois dans les données, tout le temps les mêmes sur des cycles réguliers. Ça s’étale sur environ quatre siècles stellaires.
Elle nous regardait de ses grands yeux curieux et Channyr de surenchérir :
- Mais quel intérêt d’envoyer des denrées au centre de l’empire pour que ce dernier les renvois avec d’autres vaisseaux aux planètes d’origines ?
- La seule raison plausible c’est qu’il s’agit non pas de denrées mais de choses uniques, d’entités vivantes peut-être…
- Des personnes, fit Aurèl perspicace.
- Des touristes peut-être, fis-je à mon tour, ou bien des émissaires ?
Chacun de nous se creusait les méninges pour tenter d’expliquer ces flux étranges. 
- Au final, ce ne sont que des flux internes à l’empire. Ce n’est peut-être rien, des dignitaires qui se déplacent d’une planète à l’autre, des gouverneurs peut-être, ajouta Channyr. 
- Mais dans ce cas, pourquoi les changer de vaisseau au retour ?
Voilà qui clôturait le débat. 
- De toute manière, nous avons glâné assez d’informations pour le moment. Il vaudrait mieux ne pas tenter la chance plus longtemps. Quittons les lieux avant que la Mérawen ne nous démasque.
Je m’en voulais déjà d’avoir prononcé cette phrase si naturellement… Aurèl leva ses yeux curieux sur moi et toute sa perspicacité fit le reste du travail. Un silence glacial s’abattit autour de nous.
Qui allait dégainer le premier ?
Aurèl allongea un large sourire amusé et se renversa dans son siège.
- C’était pour ça toutes ces cachoteries ! Mince alors ! J’aurais jamais deviné. Au départ, je pensais que vous faisiez des recherches pour le Muséum. Mais ça, c’est encore mieux.
Et ce fut tout. Aurèl ne dit rien de plus, elle n’attendait pas même un brin de justification. Elle ne tenta pas de prévenir le responsable des Archives commerciales. Tout juste dit-elle :
- Bon, si on a fini ici, ça veut dire qu’on va aller sur La Caren pour poursuivre les recherches, non ? Allons dîner, j’ai la dalle. 
Aurèl entreprit de ranger notre capharnaüm tandis que Moi et Channyr l’observions sans voix. 
Aurions-nous adoptés une étudiante sans le savoir ? 

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MrOriendo
Posté le 27/10/2022
Hello,

Et oui je commente déjà, j'ai sauté sur ce nouveau chapitre dès que j'ai reçu la notification !
Je trouve que cette partie du récit marque un temps plus calme, mais qui correspond bien à celui de la recherche. Peut-être serait-il toutefois pertinent de faire ressortir davantage l'impatience et/ou la frustration après presque deux mois de recherches infructueuses et face au volume de données restant à traiter. Mais ce n'est qu'un détail après tout.

Le personnage d'Aurèl, bien qu'elle semble serviable, demeure assez mystérieux et j'attends d'en apprendre davantage sur elle avant de me prononcer à son sujet.

En revanche, deux mois ? Sans que la Merawen ne pense à bloquer les accès de Shanar ? Je deviens peut-être parano, mais on dirait presque qu'ils espèrent et attendent qu'elle trouve quelque-chose... 🙃

Une petite remarque pour finir, à la fin du chapitre : "pendant que Moi et Channyr". On dirait plutôt "pendant que Channyr et moi".

À tout bientôt pour la suite j'espère !
Ori
Dodonosaure
Posté le 29/10/2022
Oui, deux mois. N'oublie pas qu'on parle de voyage spatiaux ;) Sahar ne le mentionne pas car c'est une évidence et je ne saurais pas comment expliquer que mon personnage narrateur se mette à raconter des choses qui lui sont tout à fait naturelles.

Et... tu as peut⁻être mis le doigts sur quelque chose ;)

Merci encore pour ton commentaire et tes corrections, je note je note ! <3
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