Braver ou reculer?

Par Maud14

« Qu'est-ce que tu veux dire? », demanda Ali en fronçant les sourcils. 

Ahmed soupira et prit un air d'une gravité inquiétante. Il passa une main sur son crâne dégarni, y fit rouler ses doigts. 

« Vous avez entendu parlé des attaques menées par les jihadistes shebabs qui se revendiquent du groupe État islamique au Nord du Mozambique? »

Hyacinthe et Ali hochèrent la tête.

« Eh bien il paraîtrait qu'ils ont passé la frontière dans le Sud de la Tanzanie, jusque dans le bassin de Mtwara. Ils s'en prennent aux civils, mais aussi aux entreprises étrangères sur le territoire. Selon mes sources militaires, au moins quatre attaques au cours du mois d'octobre, ont été confirmées à quelques kilomètres du projet gazier d'Alamar. Ils seraient déjà entrain d'évacuer un certain nombre d'employés de la zone ». 

« Ah », lâcha Ali, la figure sombre. 

« Je n'ai eu vent de ces informations que très récemment, les autorités locales évitent d'ébruiter, et forcément Alamar garde aussi le silence là-dessus, ils ne voudraient pas faire peur à leurs investisseurs ». 

« Bien sûr... », siffla Ali. 

Hyacinthe, partagée, fit tourner la cuillère dans sa tasse de café. D'un coté ils ne pouvaient pas s'être déplacés pour rien, avoir fait toute cette préparation en amont, ce voyage, ces investissements, pour repartir sans réfléchir à leurs différentes options. Certes, le risque venait d'augmenter sévèrement, mais il y avait peut-être des solutions.

« Et si on se prend une protection? », avança-t-elle.

« Tu veux dire, des types pour vous protéger? », rebondit Ahmed en l'étudiant, méditatif.

« Oui »

« Ça va vous couter un bras » 

Ali lança un regard de côté à Hyacinthe.

« Combien? »

« Hum... je dirais bien deux millions de shillings tanzanien, soit 1 000 euros pour deux jours d'escorte » 

« Ah », répéta Ali.

Les choses ne se déroulaient pas selon leur plan. 

« Pourquoi ces gens-là attaquent les civils et les entreprises? », interrogea soudain Alexandre.

Ahmed expira longuement l'air, prenant un air soucieux. 

« Eh ben tu vois, quand t'es pauvre, que t'as pas un sous, pas d'éducation, que tu vis dans la misère, et que tu vois arriver des investissements à plusieurs milliards de dollars grâce au gaz dans ta région, sans que tu ne vois jamais la couleur du blé, ça peut créer des frustration. Les gens se sentent exclus, trahis par les gouvernements qui leur promettent enrichissement et gloire. Forcément, ça participe à construire un environnement propice à l'insurrection, et on va dire que l'islamisme s'est bien immiscé. Le but de ces gens-là, c'est d'instaurer un climat de violence et de peur. De s'opposer au pouvoir public. Ils n'ont peur de rien »

« Pourquoi ces types viennent jusqu'en Tanzanie? », reprit Hyacinthe. 

Ahmed lui expliqua que cette région Sud du pays marginalisée était du pain béni pour le recrutement de jeunes désœuvrés et souvent illettrés. Les habitants des zones rurales de Mtwara, dans l'extrême sud de la Tanzanie, et du Cabo Delgado, dans l'extrême nord du Mozambique, partageaient la même langue, la même religion et la même pauvreté. De part et d'autre du fleuve Rovuma, qui marquait la frontière entre les deux pays et qui pouvait être traversé à pied pendant la saison sèche, les indices de développement humain étaient au-dessous de la moyenne nationale dans les deux pays respectifs. Et ce, dans une région devenue l'épicentre des découvertes gazières en Afrique.

« Comme je disais, c'est la pauvreté qui contribue à alimenter les réseaux djihadistes, ajouta-t-il. Ces p'tits jeunes, sans éducation, sans perspectives, ont le sentiment de ne pas bénéficier des richesses de la région. Alors, quand arrive un fondamentaliste entraîné à l'étranger, avec de meilleures conditions, ils le suivent. Pas par conviction, mais par désespoir.»

« C'est terrible... », chuchota Hyacinthe. 

« Et je vais être transparent avec vous. Ces mecs-là sont pas des saints. Décapitations à la pelle, torture, charniers, massacres... Je veux que vous décidiez en connaissance de cause les risques qui potentiellement s'offrent à vous. On ne sait pas quand ils vont lancer une attaque, ni où ça va tomber. Mais ils sont dans le coin, là-bas ». 

« Pourquoi ils s'en prendraient à nous? », demanda Alexandre, les sourcils froncés. Ali soupira longuement en levant les yeux au ciel et enfouit sa tête dans les mains.

« Eh bien... tout simplement parce que vous êtes sur leur chemin. Ou parce que vous êtes blancs, donc occidentaux, leurs ennemis jurés, par exemple ». 

Un silence s'installa entre eux, lourd et vibrant. La chaleur de la pièce non ventilée rendait la peau moite, collait les cheveux sur la nuque, asséchait la gorge. Ahmed était prêt à les suivre s'ils décidaient d'y aller, sa profession le faisait prendre des risques quotidiennement. Mais eux? Etaient-ils seulement prêts? Le regard d'Ali, fixant la vieille table en bois, se releva soudain sur Hyacinthe, une lueur de résignation brillant dans ses iris cuivrés. 

« Qu'est-ce que tu en penses? On prend un type pour nous protéger au cas-où, et on y va? »

Hyacinthe pensa à Alamar, et frissonna. C'était son moment. C'était le moment. Elle ne pouvait plus reculer. Ils devront faire le maximum pour s'exposer le moins possible, surveiller leurs arrières, monter la garde... Elle ne pouvait nier que cette nouvelle information ne lui faisait pas peur, ne la faisait pas douter. Mais c'était aussi le risque du métier. Le risque qu'avaient pris tant de confrères avant eux, pour ramener la vérité. Parfois au prix du sang, parfois avorté dans leur entreprise. Mais ils étaient nobles parce qu'ils avaient au moins essayé. 

« Ok, dit-elle simplement. Elle se tourna vers Alexandre. Et toi? »

Il se contenta d'acquiescer gravement. Etrangement, savoir qu'il était avec eux rassuraient légèrement la jeune femme. 

Ils discutèrent des démarches à suivre et donnèrent l'accord à Ahmed pour recruter un homme qui assurerait leur sécurité. Puis, se quittèrent le coeur un peu plus lourd.

Cette nuit-là, Hyacinthe eut du mal à trouver le sommeil. La fièvre de la nuit tanzanienne étendait son venin dans sa chambre et sur son corps. Elle n'était pas du tout habituée à ses températures, et préférait, au contraire, le froid. Son chauffage ne lui servait que très rarement car la jeune femme préférait enfiler un gros pull que de pousser le thermostat de sa maison. Le pire, c'était dormir dans la chaleur. Un enfer sur terre. 

Hyacinthe se leva, aspergea son visage, ses tempes, sa nuque et sa gorge d'eau. La petite brise brûlante qui s'échappait de la fenêtre ouverte souffla alors sur les gouttes ce qui lui fit effet d'une touche de fraîcheur. Comme lui avait conseillé Alexandre la veille, elle tenta de vider son esprit. Ne pas penser au pire. Ne pas avoir peur. Respirer calmement. Faire taire son angoisse. Cette sensation sournoise qui s'était éveillée dès qu'elle avait remis les pieds à Paris. Qui l'avait suivit dans l'avion. Qui avait gonflé un peu plus lorsqu'ils avaient atterris en Tanzanie. Le sentiment d'oppression n'était pas loin, elle pouvait le sentir. Il guettait. Sournois, tapis dans l'ombre. Au détour de ses ombres à elle. 

Capitulant alors que les heures passaient, Hyacinthe s'empara finalement de la petite boite qu'elle gardait dans son sac et avala une pilule blanche dans un mouvement sec et consterné. Quelques minutes plus tard, l'air ardent de la nuit l'engloutit totalement. 

****

Des cognements sourds l'arrachèrent de son sommeil opaque. Emergeant péniblement des limbes, Hyacinthe se redressa sur son coude et ouvrit les yeux. 

« Oh, Hyacinthe, t'es pas réveillée? », entendit-elle derrière la porte.

« Si », grogna-t-elle en se frottant le visage. 

« Magne-toi, on pars dans 30 minutes! »

La jeune femme souffla et étendit son corps sous le drap. Heureusement qu'elle l'avait entendu... 

Elle les retrouva juste à temps quelques minutes plus tard dans le hall de l'hôtel et ils s'engouffrèrent dans un van qui les mena à l'aéroport. Ahmed pianotait sur son portable, Ali avait la mine grincheuse des mauvais jours, Alexandre regardait par la fenêtre. Ses yeux bleus se posèrent calmement sur elle.

« Tu as eu du mal à t'endormir? »

Hyacinthe hocha la tête, presque coupable. 

« Tu m'as fait flipper, j'étais à deux doigts d'appeler la réception pour qu'on ouvre ta chambre », renchérit Ali qui avait entendu. 

La jeune femme garda le silence et reporta son attention dehors. Sur la rue, ses immeubles, son asphalte poussiéreux, ses petites camionnettes, ses passants qui passaient, ses troncs d'arbres plantés dans le bitume. Au loin, le Kilimandjaro trônait, par dessus la petite ville de Moshi. On devinait ses neiges éternelles, qui disparaissaient, années après années, un peu plus. Comme une lente agonie.

Moshi laissa la place à Mtwara. Moins grande, mais plus bruyante, plus littorale. Grouillante. L'océan Indien s'étendaient sous leurs yeux. Quelques belles demeures trônaient à travers les arbres, alors qu'ils revenaient de l'aéroport en voiture. La petite bourgade était située le long de la côte accidentée qui menait à la frontière avec le Mozambique. Légèrement surélevée le long du Plateau Makonde, la région demeurait l'un des endroits les plus reculés en Tanzanie

Un léger vent faisait frissonner les feuilles de palmiers, manguiers, et cocotiers environnants, caressant le visage de Hyacinthe alors qu'elle sortait de la voiture au pied de leur hôtel. Niché en hauteur des flots, sa devanture presque trop blanche rappelait le style grec. L'odeur iodé ambiant raviva chez elle un sentiment rassurant, familier. De sérénité. 

La végétation luxuriante au camaïeu de vert, se découpant sur le bleu azuré de l'océan donnait une image de carte postale. Mais il ne fallait pas se leurrer. Derrière cette nature majestueuse et sauvage, ses paysages exotiques, se dissimulait une autre vérité. Plus sombre, moins belle. Plus venimeuse. 

Hyacinthe l'appréhendait comme elle l'attendait, impatiemment.

 

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
Chapitre très intéressant ! Je ne sais pas où tu es allée chercher les informations ou si tu as tout inventé, mais en tous cas, c'est très bien expliqué et très bien détaillé. J'espère que tout va bien se passer pour eux ! Je continue...
Maud14
Posté le 05/05/2021
mes expériences pro m'aident grandement à vrai dire! Merci pour ton commentaire, ça me fait plaisir! Eh prépare-toi au grabuge aaha
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