Bouts de tissu

Par Liné
Notes de l’auteur : Aujourd'hui, Camille se rend en jupe au lycée.

« Extrait de l’amendement modifiant le Décret n° 2019-42.2 de l’Éducation Nationale, portant sur la Gestion prioritaire et l’autonomie des écoles, collèges et lycées du territoire français.

Préambule : La présente mesure a pour vocation de renforcer la cohésion nationale et le sentiment d’appartenance des élèves à leur culture et à leur communauté scolaire françaises.

Art. 1. Le port de l’uniforme scolaire au sein des écoles, collèges et lycées français est rendu obligatoire.

Art. 2. Il appartient à la direction de chaque établissement scolaire français de déterminer l’uniforme porté par leurs élèves. »

 

   M. Paganel relève péniblement les yeux du document officiel qu’il tient entre les mains. Sa migraine s’intensifie.

   Au cours de ces six derniers mois, sa fonction de Proviseur a pris des proportions aberrantes.   L’amendement du gouvernement a entraîné un véritable branle-bas de combat. Dès son annonce, les politiques, les journalistes, les parents d’élèves, les associations et l’Église - « cherchez l’intrus », a maugréé le Proviseur - ont trouvé leur mot à dire, bombardé la presse écrite, envahi les lucarnes de toutes les télévisions et saturé les réseaux modernes de communication.

   Toute cette affaire a passablement agacé le Proviseur.

   Il fulmine. Sous ses doigts fripés et tremblants, il caresse les bords du document comme s’il espérait, l’air de rien, en émietter le contenu. Tête baissée et pied tapant nerveusement le sol, il concentre tous ses efforts sur l’attitude, en apparence mesurée, qu’il doit afficher face à son conseil d’administration.

- … Ce qui ne modifiera en rien les deux premières sous-parties de notre règlement intérieur. Vous nous le confirmez, Monsieur Paganel ?

   Sous un chignon serré et un front quelque peu dégarni, les lunettes de la Présidente gigotent. Après quelques secondes d’un silence tendu, ses lèvres s’agitent par-dessus des quenottes trop blanches :

- Monsieur Paganel ? Au vu des échéances dictées par notre ministère, nous aimerions clore cette question une bonne fois pour toutes.  

- Cette question ? répète bêtement le Proviseur. Celle de l’uniforme ?

- Oui, Monsieur Paganel : la question de l’uniforme.

   Le bras de la Présidente sursaute et le bout de son stylo martèle la table. L’impatience la gagne à vue d’œil. « Pauvre pimbêche », s’agace le Proviseur, au comble de l’exaspération.

- Je vous rappelle, reprend la Présidente, que nos prestataires ont besoin d’un délai de quelques semaines afin de produire le nombre d’uniformes commandé. Et les échéances approchent…Nous avons donc besoin de votre décision concernant le fond de cette affaire. Quel type d’uniforme souhaitez-vous que vos élèves portent ?

   « Le fond de cette affaire, j’en sais trop rien. Le fond de votre bêtise à tous, en revanche, on n’a pas fini de le mesurer… ». M. Paganel grince des dents. Puis il se ressaisit, redresse tout à fait la tête et offre à l’assistance ce qu’il juge être son meilleur sourire : sa mâchoire s’avance sous ses lèvres retroussées et ses zygomatiques s’étirent, réduisant sa barbe grise à une série de vaguelettes. Sourire crispé, certes, mais sourire s’il en est : histoire de sauver les apparences jusqu’à l’annonce coup-de-tonnerre de sa décision… Alors, sans plus tarder, il prend une profonde inspiration et son courage à deux mains :

- Madame la Présidente, vous avez entièrement raison. Ce pourquoi je vous informe avoir d’ores et déjà commandé à nos prestataires l’uniforme que voici.

   En deux ou trois mouvements empreints de solennité, le Proviseur racle sa chaise et se lève. Durant toute l’entrevue, il a gardé sur ses genoux une petite housse de vêtements. Il s’en saisit, en tire la fermeture éclair et, dans un bruissement d’étoffe, en sort une tenue d’écolier qu’il présente contre son abdomen.

- Voici l’uniforme que tous nos élèves porteront bientôt. Il n’y a pas à discuter. Mille sept cent exemplaires, tous identiques, nous seront livrés dans le courant de la semaine prochaine.

- Mais… balbutie un premier membre du conseil.

   Prise de vertige, la Présidente s’agrippe inutilement à la monture de ses lunettes.

- Vous voulez dire que… ?

- De cette forme-ci ?

- Avec ce… et là, le…

- Et la couleur… Mon Dieu…

- Oui, Mesdames et Messieurs. Je vous présente la tenue la plus universelle, la plus confortable, la plus interchangeable qui soit.

   Tel un barrage venant de se briser, les voix de tous les membres du conseil s’élèvent, ensemble, dans une cacophonie outrée. L’uniforme toujours tendu par-dessus sa bedaine, M. Paganel balaye ses interlocuteurs du regard et sourit ; sourit pour de bon, cette fois.

 

 

*           *

*

 

 

   Lorsque Camille ouvre la porte, d’un seul coup, à la volée, comme une levée de rideau sur un monde formidable et impatient, une myriade de tons bleus apparaît soudain. Dehors, la ville bat son plein. Les immeubles, enracinés dans le béton, grattent un ciel azur dont les nuages blancs servent de chapeaux. Les voitures s’échangent sans vergogne coups de klaxons et queues de poisson. Les passants naviguent et se bousculent, offrant un zootrope de cravates, de vestons et de parapluies des plus variés.

   Après un rapide coup d’œil sur cet amalgame de personnes et de choses familières, Camille se jette dans le bain ; un premier pied se pose sur la marche du perron et, poussé par la musique dissonante mais exaltante de la rue, le deuxième s’en va sautiller sur le trottoir.

   Le commun des mortels a tendance à qualifier Camille de personne calme, posée, réfléchie, douce… Quoique, çà et là, émergent dans le coin de son œil une once d’excentricité, et dans son comportement une pointe de bizarrerie. Aujourd’hui, Camille a décidé que l’audace l’emporterait sur la normalité : la jupe achetée la veille, et encore jamais portée, lui donne de l’entrain. De tels moments d’euphorie lui sont rares. Porter une jupe n’est pas dans ses habitudes, loin s’en faut, et celle-ci gonfle son orgueil. Camille mesure la banalité de la situation : il ne s’agit que d’une jupe, pas trop belle, pas trop laide non plus, que beaucoup de filles aussi, certainement, exhibent à l’école ou rangent dans leurs placards. Au lycée, ses camarades s’en moqueront à coup sûr. Pourtant, cette jupe égaye sa journée.

   Et puis, il y a cette histoire d’uniforme obligatoire. Ce n’est désormais plus qu’une question de jours avant que son lycée impose une tenue que les adolescents haïront. Autant profiter des derniers moments de l’été avant l’arrivée de l’automne et, avec lui, de la grisaille qu’amèneront ces uniformes. Du moins, c’est ainsi que Camille les visualise : vraiment, des taches noires et blanches se confondant en un camaïeu de gris, c’est tout ce que l’on peut espérer.  

   Pour l’heure, l’anonymat de la rue offre à Camille une bouffée d’insouciance. L’élastique qui enserre sa taille a quelque chose de rassurant : la jupe lui colle au corps, l’embrasse tel un enfant qui ne souhaiterait pas quitter ses jambes. Les pans dansent au rythme de ses hanches et font miroiter les différentes textures du tissu à la manière des plis et contre-plis d’un éventail.    

    Toutes ces sensations nouvelles l’encouragent. Ses yeux pétillent de malice, son pied est léger, sa démarche pleine de superbe. Autour, quelques piétons remarquent la jupe : la plupart lancent des regards perdus dans le vide, certains affichent une mine interrogatrice, et une poignée d’entre eux esquissent même une moue courroucée. Mais aucune de ces réactions n’atteint sa cible.  

   Après avoir traversé la chaussée, Camille atteint la bouche du métro et en dévale les marches. La pénombre l’enveloppe et les odeurs pestilentielles avec elle ; un crissement métallique, strident, siffle aux oreilles des usagers et y résonne longtemps après s’être évanoui. Camille passe le tourniquet, emprunte les dédales de couloirs et d’enfoncements qui mènent à son quai. Là, ses jambes se mêlent à celles des autres usagers, en pantalons ou en jupes, droites et parallèles ainsi que des morceaux de bois mort. Le panneau d’affichage clignote ; un train arrive, doucement, et s’arrête devant une horde d’empressés prêts à bondir sitôt les portes ouvertes.

   Le signal sonore encourage les passagers à s’agglutiner les uns contre les autres. Camille se hâte d’embarquer à son tour et s’accroche à la barre centrale ; pieds légèrement écartés, bien ancrés au sol, le buste vacillant au gré des ondulations du métro.

   Son regard balaye la mosaïque de visages et de contours qui s’offre à ses yeux. À quelques centimètres de sa main, cinq petits doigts se crispent autour du métal. Ils appartiennent à une jeune étudiante aux traits tirés, plongée dans son livre ; ses yeux en scannent les lignes noires avec avidité. Par-dessus sa queue de cheval se découpe la coupe mohawk d’un trentenaire désabusé, la tête dodelinant au rythme d’une musique connue de lui seul. D’autres morceaux d’individus s’enchevêtrent dans la rame, collés, épousant ensemble la danse douce dictée par les mouvements du métro : trois costumes bien repassés, deux sacoches un peu vieilles, des cravates criardes, une paire de chaussettes dépareillées, des fonds de teint un peu trop épais, deux adolescents dégingandés, un écolier au cartable trop costaud pour lui, des sacs encombrants, des journaux froissés, une pluie d’écouteurs et des coudes qui se frôlent. Au milieu de ce puzzle mal construit, la jupe de Camille attire encore quelques regards médusés.

   Bientôt, les portes du métro s’ouvrent sur la bonne station. Euphorique, Camille se laisse porter par la vague qui déferle sur le quai et qui se répand en branches intrusives dans les couloirs voisins. Comme toute cette population lui semble fade, bercée par les ondulations souterraines, endormie dans son quotidien et soumise à la normalité. Tandis que la jupe l’émancipe, l’élève ! Les jours ordinaires, une telle débauche de pas, de coups d’épaules et d’impolitesses lui mine le moral. Mais en ce jour de jupe, rien ne l’importune.

   Tout en sautillements, Camille se détache de la foule et rejoint le couloir qui conduit vers la rue. Ses pas résonnent, créant une mélodie à peine contrecarrée par les premiers bruits du dehors.

- Hé, toi !

   Camille rate son dernier pas-de-bourré et s’arrête net. Son cœur se met à battre la chamade.

- Ouais, toi, la pédale !

   Dans le dos de Camille, des cheveux en bataille jaillissent des murs du couloir : trois silhouettes viennent de s’extirper de la pénombre.

- Matez, y’a un mec qui a confondu sa penderie avec celle de sa mère !

- Tu t’es cru quoi, avec ta jupe ?

- C’est la journée de la folle, on dirait !

   Les ricanements fusent. Choqué par la soudaineté de l’attaque, Camille demeure pantois, bouche entre-ouverte et bras ballants. Ses trois camarades de lycée s’approchent, le rire aux lèvres. À leur tête, le meneur l’interpelle d’un vulgaire coup de menton :

- Qui t’a dit que tu pouvais te fringuer comme ça, hein ?

- Probablement la même personne qui t’a conseillé ta veste, s’entend répondre Camille.

   Il ose un petit sourire en coin, un sourire qui dit son hésitation entre la plaisanterie cocasse et la surenchère de moquerie. Sa blague n’a pas l’effet escompté.

- Tu te crois malin ? Tu vas nous enlever cette jupe tout de suite.

   La bande se rapproche un peu plus de Camille et le coince entre six yeux. La lumière du dehors s’efface derrière leurs trois têtes surélevées.

- Non.

   Un premier coup s’abat sur la tempe de Camille, le propulsant contre le mur. Les trois silhouettes se plaquent sur lui. L’une d’elles agrippe le col de son pull, l’empêche de s’affaisser sur le sol. Abasourdi, le jeune homme agite vainement ses bras mais ne parvient pas à se défendre. Les coups pleuvent. Derrière les poings et les cheveux en bataille, il croit percevoir quelques contours, accompagnés de bruits de pas précipités : apeuré, un usager sortant du métro détale vers la sortie. Au sol, les jeux de pas et de poings créent des faisceaux d’ombres.

- Arrêtez ça tout de suite !

   Une voix féminine s’est élevée, autoritaire. Les poings s’immobilisent dans les airs, tandis que les rictus se dirigent d’un même mouvement vers l’autre bout du couloir.

- T’as entendu ? Écarte-toi de Camille !

- Qu’est-ce que tu veux ? Lui repoudrer le nez ?

   Le meneur et ses sbires partent d’un rire stupide ; sa voix grince, mais son ton laisse entendre qu’il se pliera bientôt à la volonté de la jeune femme, pour peu que celle-ci décide d’insister.

- Je t’ai dit d’arrêter. Toi et tes caniches, vous dégagez de là !

- Bouge de là, Leila, lui rétorque le meneur. T’as rien à faire ici.

- Si je bouge de là, je fonce direct avoir une petite discussion avec ta copine. Ça te plairait ?

   Son argument fait mouche : la figure du meneur se crispe. Les deux autres silhouettes patientent, ridicules, les yeux stupides et les poings toujours serrés. Après quelques secondes de flottement, il relâche le col du garçon et se penche sur son visage tuméfié :

- Demain, tu viens en jeans. Comme tout le monde. Pigé ?

   Les trois agresseurs jettent un dernier regard noir en direction de Leïla avant de s’acheminer en ricanant vers la sortie. Leurs baskets fracassent les marches ; bientôt leurs trois têtes, bustes, puis jambes disparaissent, engloutis par le carré lumineux du dehors.

   Camille se redresse tout à fait et porte une manche à son nez : il saigne. Quelques gouttes de sang perlent sur sa jupe.

- Fais voir.

   Leïla s’approche de lui. En quelques gestes vifs et assurés, elle empoigne son menton et constate les dégâts. Son regard dur et sa peau mate contrastent avec le teint livide de Camille. Elle parait toute menue, ainsi juchée sur la pointe des pieds, les bras tendus au-dessus d’elle comme pour atteindre une icône.   

- Rien de grave, juge-t-elle en plissant les yeux, mais tu auras le visage d’un boxeur pendant quelques jours. Ils t’ont pas raté…

   Camille ronchonne. Ce n’est pas la première fois qu’il est attaqué pour ce qu’il est, mais les joutes verbales dégénèrent rarement en agressions physiques.

- Tu comptes garder ta jupe pour aller au lycée ?

   Leila jette un regard circonspect sur le tissu rougi qui enserre la taille de Camille.

- J’ai pas le choix, j’ai rien d’autre dans mon sac, répond ce dernier avec un sourire ironique au coin des lèvres. Aujourd’hui, ce sera en jupe ou en slip.

   Leila prend une profonde inspiration et s’applique à épousseter les pans de la jupe.

- Dans ce cas… Refais-toi vite une beauté, on est déjà en retard !

   Elle se redresse et, signe d’impatience, enfonce brusquement ses mains dans la poche de son veston. L’espace d’un clignement d’œil, les marques de henné, qui dessinent sur ses paumes un soleil arborescent, brillent. Une ou deux mèches bleues rejetées par un coup de menton viennent se balancer dans son dos, au milieu de sa longue chevelure foncée. Camille la connait à peine mais l’a toujours admirée de loin. Son look ambigu, mélange de culture marocaine, pop-art et punk, contraste, aux yeux de beaucoup, avec son caractère clair, franc, frontal - le caractère de ceux à qui on ne la fait pas, à qui il est difficilement possible de se dissimuler. Pourtant, estime Camille, il n’y a aucune contradiction. La franchise de Leila se traduit dans son accoutrement, voilà tout : elle s’apprête comme bon lui semble, en toute honnêteté avec elle-même.   

- T’as pas mal de courage. A ta place, j’aurais pas osé me pointer habillé en nana.

   Tous deux empruntent la sortie ; l’air du dehors les revigore. Un tantinet intimidé par sa camarade, et encore remué par son agression, Camille n’ose parler. Leila, elle, ne parait pas déroutée pour un sou :

- C’est la première fois que tu mets une jupe comme ça, en public ? Sans te poser de questions ?

- Oui. Enfin, chez moi j’ose depuis un petit moment maintenant. Mais là je voulais tenter au lycée. Profiter de l’occasion avant qu’ils nous imposent définitivement leurs uniformes.

- Et tes parents t’en empêchent pas ?

- Non.

- Et tu t’es pas dit que t’allais te ramasser des remarques ? Ou pire ?

- Pas vraiment, non.

   Tout en marchant, Leila tourne la tête vers lui. L’expression déconcertée qu’elle affiche encourage Camille à s’expliquer :

- C’est que, pour moi, cette tenue c’est normal. Et surtout c’est qu’une tenue. Y’a pas mort d’homme. Je vois pas ce qui m’empêche de mettre une jupe.

   Dépité, Camille hausse les épaules. Leila acquiesce silencieusement, la bouche en cul-de-poule : elle comprend. Le peu de cas qu’elle fait de cette histoire achève de mettre Camille en confiance.

- Faudra que tu fasses quelque chose après cette agression, quand même. Que tu portes plainte, ou que t’en parles à tes parents.

   Un nouvel haussement d’épaules pousse Leila à insister :

- Si, c’est important. S’il est capable de te cogner une fois, il n’hésitera pas à recommencer. Sur toi ou sur quelqu’un d’autre, d’ailleurs ! Je pourrais t’accompagner, si tu veux. Pour témoigner.

   Ils arrivent devant la façade imposante de leur lycée et, ensemble, en franchissent l’enceinte. Camille se sent si fier d’être aperçu marchant aux côtés de Leila qu’il parvient presque à oublier sa jupe. Toutefois, la réalité de la situation ne tarde pas à lui exploser au visage : à peine le pied posé dans la cour, les faits et gestes de tous les lycéens ralentissent ; les regards convergent vers la jupe et, en toute impunité, balayent la silhouette de Camille.

- Je crois que t’as fait bugger la matrice, commente Leila.

   Camille se pétrifie sur place. L’humiliation à laquelle il s’est risqué lui saute soudain aux yeux. Jusqu’à présent, il s’était aventuré dans la rue comme camouflé dans une bulle. L’attitude des passants ne l’avait pas dérangé le moins du monde. Mieux, il n’avait pas remarqué les coups d’œil désapprobateurs, les froncements de sourcils, les levées de menton indignées. Tandis que la dévalorisation, la dépréciation qu’il lit dorénavant dans le regard de ses camarades de lycée, ses semblables, le désarme.  

- Bon, on avance ?

   Consciente du trouble de son compagnon, Leila passe son bras sous le sien et l’incite à avancer. Passif, la boule au ventre, Camille se laisse porter et tous deux traversent la cour ; elle déterminée, d’un pas naturel, et lui mécaniquement, sans chercher à rabattre les pans de sa jupe qui virevoltent au gré de ses pas. Autour d’eux, il perçoit des chuchotements étranges et des bruissements agressifs.

   La cloche sonne.

- Mais… Il est tôt, non ? On est vraiment arrivés en retard ? s’interroge Leila.   

   Une lycéenne marchant en sens averse les renseigne :

- Non, il est moins cinq. Mais le Proviseur a une annonce à faire avant la première heure de cours.

   Pour appuyer ses propos, elle pointe du doigt l’entrée du hall principal, surélevée par une volée de marches. M. Paganel se tient dans l’embrasure, flanqué de deux professeurs. Il tient dans ses bras une masse informe de tissus. Partout dans la cour, des pions invitent au rassemblement.

- Chers élèves du lycée Baker ! claironne M. Paganel et, si ce premier appel ne couvre pas tout le bruit ambiant, il a le mérite de créer le calme. Chers élèves ! Je vous remercie pour votre attention à cette heure matinale.

- Si son one-man show empiète sur le cours de maths, je suis pour ! chuchote quelqu’un derrière Camille.

   Une nuée de sifflements l’enjoint au silence. Bien que l’allure bedonnante et la barbe grise de M. Paganel soient sources de moqueries, le Proviseur inspire à ses élèves confiance et respect.

- … en accord avec le décret ministériel, poursuit-il. Ce pourquoi, je vous présente dès aujourd’hui l’uniforme du lycée Baker, que nous vous distribuerons demain matin et que vous serez tenus de porter dans l’enceinte de cet établissement. Et en dehors si ça vous chante.

   Sous l’œil attentif des élèves, il écarte les bras et les bandes de tissus se déplient en une cascade de couleurs et de motifs. Un instant de flottement passe. Les premières réactions sont celles d’une poignée d’adolescents qui élèvent la voix, choqués ; d’autres, moins nombreux, poussent de timides cris de joie ; la majorité, éberluée, demeure interdite.

- Une… une jupe ?

   Leila et Camille n’en croient pas leurs yeux. C’est bien une jupe que M. Paganel leur présente, le plus sérieusement du monde, à bout de bras.

- Un pour tous, et tous en jupes !

   Le visage de Camille reprend de sa superbe. Les yeux pétillants, le port altier, le jeune homme sourit ; sourit pour de bon, cette fois.          

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Elodie
Posté le 11/01/2020
Moins touchée par les deux dernières nouvelles (Blanche, La Course), j’ai à nouveau beaucoup apprécié celle-là! Je me doutais de l’uniforme mais ai été totalement surprise en découvrant que Camille était un garçon (à tel point que je suis allée revérifier la remarque du début pour m’assurer l’avoir bien lue ;-))... Quelle magnifique écriture et quelle maîtrise pour réussir à nous faire croire que Camille est une fille, mine de rien! De plus, la thématique me plaît bien... Je trouve un peu moins percutant la première partie mais elle permet bien d’amener la chute.
Liné
Posté le 12/01/2020
Au fur et à mesure, je me suis rendue compte que je me servais du format de la nouvelle comme une sorte de laboratoire d'expérimentation : j'ai commencé avec des narrations assez classiques, et de temps en temps je "glisse" vers des formes plus étranges (d'où Blanche et La Course). Si tu poursuis ta lecture, tu verras que je continue à alterner le confort et la recherche ! ;-) J'ai l'impression que les avis des plumes diffèrent pas mal !
En tout cas, merci pour tes remarques ! J'ai écrit Bouts de tissu il y a maintenant 2 ans, et je crois qu'à ce moment je ne maîtrisais pas encore certaines choses... Alors je suis contente qu'elle fonctionne au moins un minimum ! (au passage, c'était un défi de jouer sur les genres, je me suis beaucoup amusée)
respoumpi
Posté le 16/11/2019
Je me suis faite avoir sur le genre de Camille, même si pour l'uniforme et la chute on s'en doutait un peu. Mais ici, contrairement à la nouvelle précédente, j'ai l'impression de te retrouver. C'était léger et grave à la fois. J'ai énormément aimé. je vais de ce pas la conseiller à ma fille. A bientôt. la bise
Liné
Posté le 20/11/2019
Eh bien tu vois, j'inverse : ma préférence va à la Course, tandis que je trouve Bouts de tissus chouette dans l'idée, mais peut-être un poil classique (il s'agit d'une des premières nouvelles que j'ai écrites). Merci ! Je suis très flattée que tu la montres à ta fille ! Tu me diras sa réaction ?
A bientôt
respoumpi
Posté le 20/11/2019
En fait, je ne la lui ai pas encore montrée, mais j'en ai raconté l'histoire à mes élèves de 3° en la présen tant comme un nouvelle que j'avais lue (ils travaillent sur le vêtement en ce moment), , pour les provoquer un peu. Cela a bien fonctionné. 🤣. La bise
Liné
Posté le 21/11/2019
Haaa je suis tellement contente ! Et très flattée !
EryBlack
Posté le 17/09/2019
C'est tellement cool !! Je me suis complètement fait avoir ! Je trouve que les paragraphes qui précédent l'agression sont brillants : tu évites les pronoms et les adjectifs qui risqueraient de montrer que Camille est un garçon, déjà c'est cool, mais en plus je trouve que tu multiplies les formules délicates et les sonorités en rapport avec le féminin. Je ne saurais pas dire quoi précisément, il me faudrait le texte imprimé pour que j'y réfléchisse. Mais ce qui est sûr, c'est que c'est ciselé, et vraiment quelle beauté !
Pis le sujet quoi. Ça me donne envie de donner ce texte à mes élèves, tu vois ^^ il y aurait tant à dire. Tes deux personnages (3 en comptant le proviseur) sont bien campés, en quelques mots bien nets, j'adore ça. La chute est savoureuse, j'avoue que je l'ai envisagée mais ça n'enlève rien au plaisir que j'ai eu à recevoir la confirmation.
S'il y a un truc à redire, c'est minuscule mais je n'ai pas été tout à fait convaincue par la "menace" de Leila au chef des agresseurs. "Avoir une discussion avec sa copine..." c'est-à-dire que la copine engueulera son mec pour avoir tabassé quelqu'un ? Je sais pas, ça m'a paru très romanesque comme menace, j'ai trouvé que ça détonnait dans ce texte qui, à part ça, sonne "vrai" (bon ptet pas la fin m'as on peut rêver).
Je crois que c'est ma préférée depuis le début du recueil (même si j'ai aussi beaucoup aimé "Blanche" ! J'hésite entre les deux). Je continue à lire tes Synesthésies dans le train et je te remercie de les partager ici ♡ est-ce que tu envisages une publication en recueil un jour ?
Liné
Posté le 23/09/2019
Merci Ery ! Ah, je me suis un peu creusé les méninges pour balayer tout indice de masculin/absence de féminin, et c'était pas de la tarte. Comme quoi la division genrée est fortement présente jusque dans les tréfonds de notre langue... et je suis d'autant plus flattée que le compliment vient d'une prof de français ! :-p
Je suis d'accord avec toi sur la réplique de Leila ! Elle me fait tiquer depuis le début mais je n'ai pas encore trop réfléchi à ce par quoi je pourrais la remplacer. Je le ferai bientôt !
C'est étonnant que tes deux nouvelles préférées soient Bouts de tissu et Blanche, elles sont tellement différentes (en tout cas je trouve - la plus légère et la plus badante de Synesthesies). Mais tant mieux, ça veut dire que cet espèce de mélange disparate que je propose fonctionne malgré tout !
Quant à envisager un recueil, je t'avoue que je n'y ai jamais trop songé : je ne suis pas fan de l'auto-édition en ce qui concerne mes propres textes, et il me semble qu'aucune ME ne publierait un recueil de nouvelles d'une jeune autrice inconnue... en attendant, je continue d'en écrire et ça me fait énormément progresser ! (autant intellectuemment que dans les techniques de narration et d'écriture).
Bref - tout ça pour dire : merci d'être passée par ici et à très vite :-D
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