Bon appétit

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Brown Windsor Soup  « Dualité »........ 1

Jellied Eels « À vos armes »....... 2

Saddle Of Mutton « Douloureux souvenirs »........ 3

Royal Pheasant « Scinder l’harmonie »........ 4

Jersey Royal « Saisir et renaître »........ 5

Cherries Jubilee « Le triomphe involontaire »........ 6

Saloop « Déclin »........ 7

 

 

Repas de rois ce soir. Ce soir c'est festin à la table : argenterie, viandes nobles, et vins chauds convenables aux caprices de la mode. Ils dînent face à face et contemplent l’exubérance dressée sous leurs yeux. L’une en éprouve satisfaction, l’autre un dégout sourd et silencieux.

« Vous avez changé. »

Jamais Dorsey n’avait autant fauté.

 

Brown Windsor Soup

« Dualité »


Lady Kane le toise. S’imposent sur le cœur de Dorsey les prunelles pourpres d’une nymphe fallacieuse. Il a osé.

Bien sûr il ne la regarde plus, sa présence suffit à écraser sa raison. Par instinct il se penche en avant, regard rivé sur la surface bombée de soupe au bœuf dans sa cuillère, qu’il avale d’une traite en dépit des convenances. Un bien curieux élixir de patience en attendant sa sentence.

Lady Kane l’aime alors il a foi ; il la retrouvera. Mais Dorsey est dupe de lui-même, et furieusement amoureux. Beauté divine, grâce naturelle, et élégante minceur qu’elle doit au métabolisme familial favorable à la voracité.  Les affres du Temps n’ont pu marquer de ridules ce délicieux visage. Au contraire il s’est embelli. Sot qu’il est Dorsey demeure convaincu : une ombre indiscernable a voilé l’expression de celui-ci. Quand ? Comment ? Est-ce récent ? Il l’ignore.

 

Jellied Eels

« À vos armes »

 

Un mets bien délicat dégusté par Sa Majesté Victoria en personne se dévoile devant eux : des anguilles gelées. Le poisson favori de Lady Kane. À son image : congre insaisissable, perfidie glacée.

Sa fourchette pique, arrache, et amène à ses lèvres mortes la chair grasse. Trident de malheur. Elle semble se nourrir de la nature du gymnote. Dorsey quant à lui se trouve forcé de faire ses premières armes, emmitouflé dans son linceul de naïveté. Il picore ce plat qu’il déteste par égard pour la cuisinière, s’efforce d’estomper la froideur qui lui éclate en bouche d’un vin chaud adouci au nectar d’abeilles, à l’ambroisie. Pour lui l’amour est pur, source de paix depuis la lune de miel, il est sa seule défense.

« Ne considérez-vous donc pas l’évolution comme étant positive ?

—Si, bien sûr…ma chérie. Seulement...l’évolution vers un avenir meilleur, j’entends.

—C’est mon cas.  »

Une vérité selon l’angle soulignée par le sourire. De belles dents blanches à l’aspect vampirique.

La lueur venimeuse de ce regard lui en veut. Dorsey le sait, sa remarque l’a blessée. « Il est de mon devoir de souligner les défauts. Afin d’évoluer. » pensait-il. Sont-ce ces mots qui l’ont changée ? Non. Cela remonte à bien plus loin….N’est-ce pas ?

Le ressentiment écrase ses bonnes raisons et il culpabilise, la boisson pour bouclier. Dangereuse armure éphémère noyant les excuses sur sa langue. Maintenant, sinon jamais.

 

Saddle Of Mutton

« Douloureux souvenirs »

 

Dorsey contemple délicieusement son plat. Source de sa douceur légendaire. Pauvre petit être attaché à d’absurdes convictions. Son acharnement ce soir ne résulte que du désespoir mortel de cette union usé –usant, car d’ordinaire il lui cède aveuglement l’ascendance. N’est-il pas trop tard à présent ?

Soudain, Dorsey situe le début du changement : sa trahison. Il l’a tellement couverte d’amour qu’il s’est oublié dans ce qu’il souhaitait enfouir. Trois années pour comprendre que Lady Kane ne faisait pas partie de ces femmes que la douceur attendrie. Il dilue son erreur et les précédentes dans la rivière de son amour sans cesse rejeté.

Effronté, selon elle.

Lady Kane est rancunière aux penchants vindicatifs. Elle fixe l’époux débonnaire, et pique sèchement la viande juteuse de la même manière qu’elle lui perforerait le cœur.


Royal Pheasant

« Scinder l’harmonie »

 

Un faisan. L’harmonie cosmique, l’ordre universel disait-on même en Orient. Et mis au supplice du Mensonge Dorsey en nourrit sa Vérité. Le cosmos est cet inaccessible en qui il remet son âme ce soir. De l’aide. Un signe en sa faveur, par pitié.

Dorsey dévie son regard sur le portrait accroché de leur fils Edgar. Un enfant emporté si jeune par le choléra qu’il n’avait pas encore fait ses dents. Le voilà, son signe, sa force.

« N’accepterez-vous jamais la moindre de mes remarques ? »

Un serveur passe, jugeant le malheureux du regard. Personne ne lui viendra en aide. Lady Kane domine la soirée, leur couple et les mécanismes de leur vie.

« Non. Jamais. »

De la symbolique grandiose Lady Kane abreuve son acrimonie. Quel terrible exercice que d’endurer un époux indolent !

L’issue du festin se profile en faveur de la dame. Aux alentours de minuit, tel un charme rompu, les fioritures de cette soirée se défileront, et ne subsisteront que la puissance de l’une et la supplication pathétique de l’autre.

 


Jersey Royal

« Saisir et renaître »

 

Un de ces mets légers que Dorsey adore et dont il ne fait qu’une bouchée. À peine servi que déjà il en redemande, plaçant l’espoir de son triomphe dans le mélange harmonieux de patates nouvelles et de cressons. L’excellence. La noblesse. Un instant il songe à se vêtir de la même condescendance aristocratique que son épouse. Comment faire ? Peut-on imiter la nature profonde ? Naît-on foncièrement bon ou vicieux ?

L’époux tente de reproduire son allure à tâtons. Piquer, manger, tamponner du mouchoir. Le menton haut, le dos droit, l’œil net. Le comportement étranger le met en horreur. Ce n’est pas lui. Mais qui est-il ?

Dorsey s’interroge et ouvre lentement les yeux sur son propre déni comme le fit jadis son fils Edgar sur le monde. Douloureuse renaissance.

Le fracas de ses couverts lâchés dans la prise de conscience fronce les sourcils de la belle Lady. Leurs prunelles se croisent ; deux lueurs s’affrontent dans une valse rare et dangereuse. Les pigments iridiens s’inversent. Du rouge dans le regard enragé du délivré, celui de la perdue porte la couleur de la tromperie. Le Mensonge trahi par la Vérité.


Cherries Jubilee

« Le triomphe involontaire »

 

Les ongles de Lady Kane se plantent dans une cerise, le modèle réduit d’un cœur battant. Du jus éclabousse jusqu’aux lunules. Pourtant, aucun sourire dominant. Le geste est maladroit, comme une tentative de reconquête. Dorsey reste démuni face à un pouvoir qui lui revient de droit, une colère qu’il n’alimente pas. Un carmin pur, lisse, éclatant.

Le fruit glisse sur la langue de l’épouse et s’arrête entre les dents. Elles s’abattent nettes comme un couperet. Le jus ne pulse plus, la chair surgit de son enveloppe ; le fruit est avalé rond.

Dorsey lui, mélange son dessert. Une bille de glace à la vanille dans le cuilleron aux côtés d’une cerise flambée. Le goût de la liqueur éclate en premier. Puis l’acidité de la cerise. Et enfin la douceur paisible de la vanille. Il ferme les yeux et c’est cette saveur-ci qui le guide : conclure sur la paix. Alors il relève la tête et sourit, les lèvres écartées. Une innocence qui semble provoquer la rage.

« Prenons le saloop au petit salon. Qu’en pensez-vous ? »

L’ouïe la plus fine percevrait le piège de cette invitation.

 

 

Des draperies sombres accroissent la pénombre de la pièce. Pourpres comme évoquant la solitude d’Edgar dans son cadre, veillant du regard sur le berceau du reste matériel de sa défunte âme : un petit cabinet de chêne rouge aux tiroirs condamnés. Autour s’agencent deux fauteuils en demi-cercle. Les sièges du plaignant et de l’accusé.

 


Saloop

« Déclin de vie »

 

Voilà qu’à la vue du portrait Dorsey dégringole dans sa propre faiblesse, délaissé par la tension qui le gardait vigilant. Lady Kane le perçoit, retrouve le carmin de son regard et ramène à ses lèvres la boisson chaude et sucrée au léger goût d’orchidées. Son être s’imbibe de ce breuvage de luxe, irrigue une à une ses artères. Alors comme de l’encre le vice opère, remonte à contre-courant le flux de la vie qu’il empoisonne, parvient à l’esprit et passe par la langue.

« Comme je vous méprise Dorsey. Comme l’amour vous rend vil et ennuyeux. »

L’époux se fige sous le choc et repose sa boisson. Pensant avoir rétabli la paix, il n’a fait que précipiter sa perte. Il suit les pas de sa femme se promenant de long en large avec la crainte d’un condamné à mort. Ce soir c’est elle, son destin. La belle Lady s’approche du fauteuil et l’enlace par derrière, imitant parfaitement le geste de ces femmes transies d’amour.

Le contraste trouble l’homme. Se joue-t-elle de lui ? Cherche-t-elle maladroitement à recouvrer leur complicité passée ? Cela fait bien longtemps que celle-ci n’est plus, et leur mémoire a oublié son aspect.

Encore bienveillant, il caresse ses mains autour de lui. Un tissu frôle sa joue : il s’agit du ruban pourpre qui tenait les cheveux de jais de sa belle. L’ombre révèle son visage tel qu’il l’a toujours été.

Soudain le cœur de Dorsey s’accélère et son souffle se coupe. Elle l’étrangle. Plusieurs minutes d’un silence entrecoupé de ses suffocations, avant qu’il ne succombe à la mort.

Lady Kane se redresse fièrement. Mais elle perd son sourire. Son cœur palpite et la tête lui tourne. Elle fixe le cadavre de son mari et sent son âme s’envoler avec lui. Car le mensonge s’est appuyé sur la vérité. L’une n’existe point sans l’autre.

 

Un domestique s’approche, allonge Lady Kane et tente de la réanimer. Impuissant, il secoue le bras de Dorsey. Des rayons de lune rouges éclairent le visage blafard du mort. Bientôt, des toussotements agitent son être. Et la Vérité revient à la vie.

 

Fin

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Ben Baker
Posté le 03/02/2021
Salut!

Très beau texte! Un style gastronomique travaillé au service d'une atmosphère glaçante. Et qui en plus m'a fait découvrir ce qu'est le Saloop (Salep). Il va falloir que je goûte à ce breuvage.

Bonne continuation!
MoonBeam
Posté le 16/02/2021
Salut !

Merci beaucoup pour ta lecture Ben ! Je suis ravie que ça t'ait plu ^^
(Et ravie aussi de t'avoir fait découvrir le Saloop XD)

Bonne continuation également !
Nayra
Posté le 03/01/2021
Hello :)

Ton style est particulier et riche, j'ai bien apprécié la variété de ton vocabulaire. L'écriture est originale, l'atmosphère est intéressante ! Bonne continuation à toi,

Nayra
MoonBeam
Posté le 04/01/2021
Coucou !

Merci beaucoup de ton commentaire, il me touche vraiment ^^

Bonne continuation à toi également !
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