Blinde

Par Pouiny

Le cœur de Berin se serra quand il la reconnu, allongée de tout son long, comme si toute énergie l'avait quitté. A coté d'elle, assis et attentif, se trouvait l'Ancien à l'oeil vert. Penaud, il s'approcha doucement, présentant son morceau de viande. D'un regard indéchiffrable, il lui ordonna de le poser à terre. Tout en prélevant une petite part, il resta silencieux. Berin demanda timidement :

« Comment va-t-elle ?

– Sa vie n'est pas en danger. Des ronces et des morceaux de boue semblaient s'être accumulés dans ses yeux. Nous avons fait en sorte de tout nettoyer et limiter des risques d'infection qui aurait pu rapidement mettre fin à sa vie. Maëyst a ordonné aux anciens de partir en recherche de quoi la soigner. Mais ça m’étonnerait que malgré nos efforts, on puisse faire plus que ça. »

Il garda silence un temps.

– Tu n'aurais peut-être pas du la sauver. »

Voyant Berin se tendre d'indignation il continua plus fermement.

« Elle s'est faite nommée Blinde en ton absence.

– Ce n'est pas possible, j'étais avec Svär. Ce n'est pas lui ou Mooie qui doivent décider du nom des jeunes loups ?

– Elle est reniée, Berin. Elle est toujours au refuge des loups mais sa place n'y est plus. Elle n'est plus qu'un boulet qui risque à tout moment de se faire attaquer par un loup si elle n'est pas sous protection directe. Ce nom censé être sa fierté, elle le portera comme une honte.

« Désormais, sa vie sera solitaire. Il n'y a rien de pire que d'être stigmatisé et rejeté ainsi par la meute. Il n'y a rien de pire que d'être seul chez les loups. Elle-même préférera sans doute la mort à sa vie de souffrance.

– Fadaises. Le plus important est de rester vivant, peu importe les moyens.

– Ce ne sont pas les paroles d'un loup, Berin. »

Il se radoucit. Mais son œil vert brillant resta sévère.

« Tu as commis une faute. Une faute accidentelle, mais elle n'en reste pas moins grave. Si Svär n'a pas jugé bon de te punir, alors moi je le ferais. »

Des yeux noirs le regardèrent avec étonnement.

« Désormais, tu devras t'occuper d'elle. Tu devras toujours partager ta nourriture avec elle. Tu devras la guider, quoi qu'il t'en coûte ; je t'interdis de l'abandonner à son sort, quelque soit la raison. Entendu ? »

Le jeune ours acquiesça. L'Ancien secoua la tête.

« Non. Je veux que tu le prononces, Berin.

– Entendu. C'était dans mon idée, de toute façon.

– Et je serais là pour y veiller ! »

Une petite louve sombre, malicieuse, se dirigeait vers eux.

– Aemie, constata Berin.

– La faute est peut-être de Berin, mais aussi celle de la meute, censée devoir constamment surveiller les louveteaux et toujours dormir d'un œil. Je suis tout aussi fautive que toi, Berin, et j'assumerais la peine de la meute en m'occupant d'elle quand toi-même sera occupé.

– Mais…

– Il m'a semblé comprendre que Svär allait s'occuper personnellement de ton cas, fit la jeune nourrice avec un ton joyeux. C'est un véritable honneur qu'il te fait et il va falloir que tu sois à la hauteur. Va te reposer avant que l'aube ne survienne, tu n'as plus beaucoup de temps. Allez, ne discute pas ! »

D'un geste maternel elle poussa légèrement de son museau l'épaule du jeune ours épuisé. Celui-ci manqua de tomber lourdement en arrière. Avant de partir vers l'endroit où dormaient les jeunes loups, il lui caressa doucement la tête du bout de ses coussinets et lui fit un petit coup de langue sur son museau. Elle n'eut qu'une piètre réaction. A contre-coeur, il lui tourna le dos et fit demi tour, les yeux remplis d'émotion indéchiffrable pour les loups.

Berin s'allongea près de Räegen sans un mot. La chaleur du corps de son amie pendant son sommeil lui manquait. Alors qu'il commençait à fermer les yeux, il senti s'approcher les autres louveteaux s'approcher. Le premier, le plus sombre des quatre, semblait être le meneur et le plus directif des quatre. Derrière lui se tenaient un louveteau blanc et deux gris, plus effacé et plus petit. Le Volven noir s'adressa au jeune ours.

« Nous ne te pardonnerons pas ce que tu as fait à Blinde.

– C'était un accident, répliqua Berin sans émotion.

– Tu aurais du être puni, hésita le louveteau blanc. Pourtant Notre Loup t'as fait une faveur en te permettant de devenir chasseur avant nous.

– C'est injuste, ajouta le petit noir. Tu n'es qu'un tueur de louveteau ! Tu ne mérites pas ce qu'on t'as offert. »

Räegen, curieux, leva le regard vers les petits. Ayant été lui même un louveteau turbulent, il ne se formalisait pas de ce qui pouvait se dire. Difficile de savoir ce que pensait le jeune ours ; immobile, il semblait comme ne pas les comprendre. Le loup noir sautillait devant lui, tentant d'être impressionnant et intimidant. Comme si tout cela n'était que futilité pour Berin, il ne semblait même pas le voir. Le jeune loup gris fut impressionné par son calme apparent ; pour le louveteau, la réaction n'étant pas celui escompté, il commença à s'énerver tout seul et tenter des insultes plus graves. Les autres louveteaux, se sentant soutenu par le petit meneur, commencèrent à également devenir plus injurieux. Alors que Berin fermait les yeux, le Volven blanc, d'un coup rapide, se jeta sur lui. D'un grognement furieux il le mordit de toute ses forces. Encouragé par leur camarades, avec toute la haine qui les animaient, les autres louveteaux se jetèrent toute griffes dehors sur Berin. Surpris, les oreilles du jeune Räegen s'aplatirent. Ce n'était pas une bagarre courante entre louveteaux, il assistait à un véritable acharnement dont le but n'était, non pas encore de tuer, mais de faire souffrir le plus possible son adversaire. Berin s'était redressé sur ses quatre pattes tant bien que mal et tentait, sans agir, de rester comme planté dans le sol. Les quatre louveteaux commençaient à tenter d'arracher ses oreilles, de lui ouvrir la peau.

« Rend-nous notre Volven, Démon ! »

D'un regard indéchiffrable, l'ours ne se défendait qu'à peine. Comme si il n'était pas affecté par les coups qu'on lui portait, ses émotions restaient indéchiffrables, ce qui attisait la colère des petits. Quand soudainement, le loup noir s'écarta et leva sa patte, griffe dehors ; il allait porter un coup aux niveau des yeux quand soudainement, son corps s'envola.

Schäim avait saisi le corps du louveteau noir le jeta sans aucun ménagement plusieurs mètres plus loin. Il s'enfuit en un cri de douleur sans demander son reste. Les autres louveteau, terrifié par ce corps adulte, restèrent pétrifiés. Le loup au pelage sombre dominait avec force, les surplombait sans aucune gêne. En un mouvement de queue, il leur ordonna de partir. Il se rapprocha de Räegen sans se soucier de Berin.

« Toi là, pourquoi tu ne les a pas arrêté ?

– Je ne pensais pas que ça allait dégénérer à ce point…

– Fais ton travail d'adulte au lieu de rêvasser, ordonna le jeune loup. »

Il s'en retourna d'où il venait. Räegen eut une sorte de soupir. Il fixa Berin de ses yeux clairs :

« Tout va bien ? »

Le jeune ours ne sembla pas lui répondre. Le soleil levant sembla brûler ses poils tachés de sang. Il se déplaça, lentement, d'un pas lourd, sans même un grognement de douleur suite à ses égratignures. Il partit pour son rendez-vous de l'aube avec Svär.

Celui ci dormait près de la tanière. Ses oreilles se redressèrent à l'approche des pas de Berin, et se releva en silence quand le jeune ours fut devant lui. Il ne marqua pas de signe d'étonnement à le voir blessé. Sans même le questionner, il parti d'un pas lent, s'enfonçant dans la forêt, le jeune ours à ses cotés.

 

La visite de la territoire dura toute la journée. Celle-ci fut calme et silencieuse. Les deux bêtes passaient entre les arbres, écoutant le son de la rivière envelopper l’air, laissant le vent apporter le paysage d’ailleurs. Svär, compréhensif, marchait d'un pas lent et s'arrêtait même souvent pour chasser les petits animaux.

« Sous tes pieds grouille une réserve insatiable de nourriture. Il faut que tu apprennes juste à la sortir. »

Silencieux et attentif, le jeune ours possédait une mémoire surprenante. Tout ce qu'il pouvait lui dire était loin d'être perdu et il le savait. Il lui enseigna la chasse aux petits gibiers, où Berin s'en sorti relativement bien malgré ses blessures et sa fatigue qui le rendait plus raide, moins agile, plus maladroit. Il réussit néanmoins à attraper son premier lapin. Alors qu'il allait l'offrir à son meneur, celui-ci secoua la tête.

« Ce que tu chasses avec la meute appartient à la meute, ce que tu chasses en solitaire t'appartient. Cette viande est la tienne. »

Sans se faire prier, il l'avala goulûment. Svär l'autorisa à manger plus qu'aurait pu manger un loup d'ordinaire. Il était même soulagé de le voir enfin manger comme un animal qui allait faire le triple de sa taille.

« Et même après tout ça… je continue à préférer le poisson. »

Quand Berin fit remarquer ça, alors que le soleil sortait de son zénith, Svär ne sut que lui répondre. Ils continuèrent à marcher sans vraiment se comprendre. A l'approche de la fin de journée, Svär n'avait pu qu'à peine montrer le tiers de ses terres. Berin demanda alors :

« Existe-t-il d'autres meute ?

– Je n'en ai jamais vu, avoua-t-il. Sans doute, mais elles ne sont jamais venues vers chez nous.

– Ainsi, tous les loups de cette forêt sont sous tes ordres ?

– Oui. »

Berin fit silence, comme pour assimiler l'information.

« Pourtant, ce territoire est immense… Pourquoi jamais aucun loups ne s'est pas dit qu'il pouvait créer sa propre meute ?

– Parce qu'il n'en a pas la raison. Nous sommes bien plus fort uni et indivisible. Si la meute venait un jour à se disloquer… Ce serait la fin de notre ère.

– Jamais aucun loup n'a voulu être chef de meute ? Prendre ta place ? Ou même juste, partir ?

– Si. Mais jamais aucun loup n'a eu la force d'aller jusqu'au bout de ses engagements. Un loup ne peut plus être un loup solitaire. Il tire sa force du groupe, de sa cohésion. Du moins, jusqu'à maintenant. »

Berin regarda son chef. Svär sembla d'un seul coup comme perdu dans ses pensées. Le jeune ours alors, comme pour un jeu, s'installa en position de combat et commença à provoquer le loup noir. L’entraînement du crépuscule commença alors, jusqu'à la tombée de la nuit.

 

Après plusieurs semaines avec un tel rythme, Berin n'était déjà plus la même bête. Grandissant presque à vue d’œil, il était maintenant aussi grand qu'un loup adulte moyen. Ayant pris une masse considérable, il était désormais un jeune ours solide et musclé capable de suivre la vitesse des adultes. Commençant néanmoins à provoquer des jalousies entre les autres loups, il commençait à dormir éloigné des autres, seul dans un endroit plus tranquille. Comme il l'avait promis à Äanstrij, il chassait pour deux ; seulement, ce ne fut pas aussi facile que prévu.

« Tu étais où ? »

Blinde était desormais une jeune louve maussade et désagréable. Pour autant Berin acceptait sa constante mauvaise humeur avec douceur et diplomatie. Il lui était désormais presque interdit de la toucher.

« Désolé, je chassais.

– ça fait plus de trois nuits que tu n'es pas venu me voir…

– Aemie m'a dit qu'elle était venu te tenir compagnie et te donner à manger à chaque fois qu'elle pouvait.

– Peu importe. »

Derrière son acidité se cachait une tristesse immense que Berin ressentait sans grande difficulté.

« Comme c'est étonnant que tu reviennes ce soir, tiens… fit-elle d'un ton amer.

– Pourquoi donc ?

– Me fais pas rire. Cette nuit est la nuit du baptême ; Tu sais, celui que tu as eu alors que tu étais même pas encore chasseur et que moi je n'aurais jamais.

– Les quatre Volvens vont devenir chasseur, effectivement.

– Peut-être qu'eux au moins te mettront la raclée que tu mérites.

– Ils ont trop peur de Schäim. Depuis qu'il les a fait voler quand ils m'ont attaqué, ils n'ont même plus osé ne serait-ce que m'approcher.

– J'oubliais, sans le soutien des grands de la meute, tu n'es rien. »

Berin ne répondit pas et lui tendit la viande qu'il avait pu chasser dans la journée.

– Tu viendras quand même, ce soir.

– Venir ? »

Elle eut une sorte d'ululement sinistre.

– Tu plaisantes ? Ça ne m'est pas autorisé. Quand bien même, je ne sais pas ce que j'aurais à y faire. Après tout, j'ai déjà mon nom, n'est-ce pas ?

– Tu fais toujours partie de la meute, Volven. Pourquoi t'évertuer à rester dans ton propre malheur.

– Ne m'appelles plus comme ça, ce nom n'existe plus.

« J'ai été reniée, Berin. Reniée, jetée aux abords de la meute où personne ne vient me voir. Si Äanstrij n'était pas là, j'aurais déjà servi de pâture aux jeunes loups. Mais je suis là, car pour une raison obscure on a décidé que ma vie valait la peine d'être vécue. Parce que toi, tu m'y a obligé. »

Berin s'allongea doucement près d'elle. Sentant son poil près du sien, elle s'éloigna vivement.

« Moi non plus, sans les grands, je ne serais rien. Pourtant, toi, tu es parfaitement intégré, tu chasses, tu es avec la meute… moi, je suis toute seule. Je voudrais ta place. Ce n'est pas juste.

– Il n'y a pas que des mauvais cotés à la solitude, tu sais, murmura-t-il. Moi, j'aimerais bien des fois pouvoir passer plus de temps seul. A chasser de mon coté. Maintenant que je connais la forêt comme la poche, ça me serait facile.

– Tu veux que je te crèves les yeux pour voir ce que ça fait ?

– Tu sais très bien que ma vue n'est pas aussi perçante que ce que la tienne à pu être. »

Un liquide étrange sorti des yeux définitivement clos de la jeune louve.

– J'aimerais revoir les loups. La forêt. La rivière. La neige. Revoir le soleil, la lune, les étoiles. Pouvoir admirer la meute… Mais je vis dans l'obscurité complète, comme une nuit couverte. Je voulais chasser, être acceptée parmi tout le monde, être la plus grande guerrière, je voulais impressionner Mooie. Désormais je suis l'avorton de la meute. »

Elle eut un reniflement.

« Tu aurais mieux fait de laisser Svär me tuer.

– Ne dis pas des choses pareilles. »

Berin s'était tendu.

« Tu n'as peut-être pas l'existence que tu voulais mais tu es en vie, Volven. Te rends-tu comptes de ce que c'est, véritablement ? Des engagements, des difficultés, certes, mais tu as un potentiel. La vue ne te prive pas de ta vie, ça n'a aucun sens. La vie est plus importante que tout en ce monde, crois-moi.

– Tu me donnes des leçons, mais toi même tu ne peux avoir aucune idée de ce que je ressens.

– Tu veux ma place ? Je te la donne sans souci. Créature maudite parmi vous, ne crois-tu pas que j'entends chaque jour les insultes des autres, leur méfiance, leur peur face à mon corps si différent du votre ? Comment crois-tu que je sois arrivé dans votre meute ? Comment crois-tu que j'en sois venu à te parler, à toi, l'aveugle, moi, le monstre, l'étranger, le protégé maudit de Notre Loup ? Je ne sais pas ce qui a pu arriver à mon ancienne famille. Je ne sais même pas s’ils existent encore. Peut-être suis-je le dernier d'un sang déchu. Veux-tu vraiment ma place ? Penses-tu vraiment que ma place est meilleure que la tienne ? »

La jeune louve ne répondit pas. Amorphe, elle ne bougeait plus. Un hurlement transperça la nuit, appelant tous les loups à se rejoindre.

« Tu viens avec moi. »

Un grondement féroce, autoritaire. La jeune louve se redressa lentement, avec lassitude. Elle ne s'était plus levé depuis son accident. Alors qu'elle allait du museau toucher le poil de Berin pour le suivre, celui ci recula vivement.

« Non. Ouvre-toi à tes autres sens et suis-moi sans me voir. »

Sans même l'écouter, il parti. Sans se retourner il constata avec plaisir son odeur le suivre. Alors qu'il fallait monter vers la montagne, se débrouiller sans la vue pouvait être difficile pour n'importe quel loup, pour autant, d'un pas lent, méfiant, la jeune louve se débrouillait relativement bien. Plusieurs loups, surpris, la voyaient escalader, tomber, se relever. Peu a peu que son ascension jusqu'au lieu de rendez-vous de la nuit approchait, la jeune louve prenait de plus en plus confiance. La tête redressée, le nez fier, elle tentait le plus possible d'être comme le autres. Arrivée en haut, elle était couverte de blessures, d'ouvertures au niveau des pattes, mais pour la première fois depuis longtemps, fière. Berin ressentait enfin autre chose que de la tristesse en elle pour la première fois depuis longtemps. Il croisa le regard de Svär. Ses yeux dorés n'avaient aucune expression. Du haut de son rocher ou il y a désormais plusieurs lune, Berin était avec lui, il trônait avec majesté, se tenant devant lui les quatre louveteaux de la meute. Mooie, de son regard doux, l'observait lui et la jeune reniée. Un espoir étrange se plaça dans le coeur de Berin, espoir que Blinde ne put perçevoir. Svär présenta chacun des nouveaux loups sous leur nom de chasseur ; Duistärnis pour le loup au poil sombre ; Gräijs et Stäil pour les deux loup gris, au poil ressemblant à leur mère. Wolkwäit pour le loup blanc ; désormais ces noms de chasseurs seraient leur et sous ce nom jurait pour toujours d'appartenir à la meute et de ne jamais la trahir. Duistärnis tenta de commencer son cri comme il avait pu l'observer avec le baptême de Berin, pour autant il dut vite se taire. Avec sévérité Svär l'avait arrêté. Mooie s'avança de la meute.

« Une autre louveteau mérite en cette nuit un nom plus élogieux que celui que l'on a pu lui donner. Blinde ! Approche, et découvre aujourd'hui quel est le véritable nom qui t'est destiné. »

La meute entière se tourna vers la jeune reniée, qui ne put sentir toute la puissance inquisitrice de leurs regards. D'un mouvement très léger, Berin l'incita à gravir seule les pas qui la séparait de ses meneurs. Elle les fit seule, lentement, avec toute l'émotion qu'elle ressentait à les franchir. Elle monta non sans difficulté sur le bord de la falaise. Mooie s'approcha d'elle et tendrement frotta sa joue contre la sienne. Au centre de l'assemblée, la louve aveugle et la louve aux yeux de cristal captait toute l'attention.

« Elle a prouvé qu'elle était capable de se relever là où beaucoup d'autres auraient abandonné. Elle a donc prouvé au moins une force morale, qui mérite le respect parmi nous. Ce nom honteux que les autres loups ont pu te donner n'a plus que peu de valeur. Désormais, tu t'appelleras Moed. Puisse ce nom mieux te convenir que le précédent, et te permettre d'obtenir une place que tu mérites. »

Ainsi, le premier son de la nouvelle vie de Moed fut le hurlement sans timbre, puissant, fort, fier de Berin, ouvrant le bal de la cérémonie. Les loups comme Räegen le suivirent avec plaisir. Ce fut un chant de nuit beaucoup plus joyeux qu'avait pu être le précédent. Néanmoins, dans les cris de nouveaux jeunes loups se sentaient une frustration d'avoir été mis sur le banc de la scène ; Moed, la jeune infirme, la jeune reniée, la jeune vivante était au centre de l'attention de toute la meute. Svär, presque amusé par la situation, lui souffla néanmoins :

« Il faudra néanmoins t’entraîner avant de pouvoir venir chasser. Demande à Äanstrij, lui qui a perdu un œil saura peut-être te guider dans cette vie sans vision. »

Moed, heureuse d'être enfin acceptée, acquiesça de bon cœur. Cette nuit là, ainsi, fut une belle nuit, où la jeune infirme ne put que difficilement s'arrêter de chanter au matin.

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Nora Malorie
Posté le 22/04/2021
Ouah, quel magnifique chapitre ! J'ai déjà hâte de voir Berin et Moed chasser ensemble. Par contre, je trouve la première ascension de Blinde un peu trop rapide: on a envie d'en savoir plus sur sa persévérance à ce moment-là.
Pouiny
Posté le 28/04/2021
Effectivement, c'est une bonne remarque ^^ Comme je reste toujours campé plus ou moins sur le point de vue de Berin et qu'il est très souvent occupé ailleurs, c'est vrai qu'on ne voit pas ce que fait Blinde... Merci pour ce retour, je le prend en compte !
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