Blanche

Par Liné
Notes de l’auteur : Hier, on lui a refusė la mort. Alors que faire quand on ne peut pas attendre un jour de plus ?

   Hier, on lui a refusé la mort.

   Ce fut court et correct. Les mots du médecin-en-chef se sont échappés de sa bouche, maîtrisés et réfléchis, aussi propres que sa blouse. Une question d’éthique, a-t-il expliqué. Et depuis, dans la sécheresse de cette salle blanche avec ces néons blafards, ces rideaux de douche et cette odeur vide - par tous les diables, qu’est-ce qu’elle déteste cette odeur vide, celle des fous qui se soignent, des malades qui se cachent et de la mort qui rode, patiente mais impitoyable ! cette odeur qui dit que tout va bien quand tout va mal, qui veut rassurer la tête mais fait frémir les narines – dans la sécheresse de cette salle blanche, donc, elle attend encore.

   Il lui semble avoir attendu toute sa vie. Pas pour ce moment fatal qui arrête la respiration et coupe le cœur, non, mais pour – à vrai dire, rien. Sa vie s’est résumée à une succession d’évènements qui lui ont filé entre les doigts parce qu’elle a toujours été désireuse et impatiente de voir la suite. Une éternelle insatisfaite du présent. Un comble, maintenant qu’elle est clouée à ce lit blanc d’hôpital gris, et qu’elle sent défiler sur elle chaque seconde que la douleur ponctue.

   Son corps a régressé aussi facilement que le jour tombe. Une plongée dans la lenteur, la souffrance, l’oubli et, doucement, l’impuissance. D’abord les articulations souffreteuses, comme des pics dans le squelette. Puis les pertes de mémoire. Après quoi tout s’est accéléré : son corps s’est rabougri, desséché, ne ressemble désormais plus qu’à un immense raisin sec fait de ribambelles de chair entamées, de plis et replis de peau tachetée et de muscles morts. Elle ne peut plus se regarder dans le miroir : elle n’y verrait que le résultat décadent de sa propre métamorphose, une métamorphose encore active, aussi lente et laide que le pourrissement d’un cadavre. Et c’est d’ailleurs bien ce qu’elle est, se dit-elle, angoissée : un cadavre en vie, un corps inutile que l’ordre de l’univers aurait déjà dû enterrer, une horreur avec des trous noirs au creux des orbites et du néant à la place des dents. Elle ne se supporte plus.      

    Les médecins ont prononcé les mots « sénilité » et « cancer ». Ils ont précisé qu’une multitude de choses auraient pu empêcher un tel naufrage humain. Manger des fruits et des légumes tout droit sortis d’une terre miraculée. Exercer son cœur et ses muscles. Préserver ses yeux des écrans. Surtout ne pas boire ne pas fumer ne pas ingérer de substances illicites ne pas crier trop fort. Et, toujours, coincer sa vie entre des règles, s’efforcer d’être bien, mieux, meilleure, s’élancer sur la pointe des pieds pour friser la perfection du corps.

   A l’hôpital, la vie s’organise en un simulacre de ces règles vaines : ne pas pleurer ne pas geindre ne pas crier et ne pas en demander trop. Ne pas serrer les poings quand l’infirmier fait une prise de sang, ne pas vomir cette nourriture dégueulasse, ne pas salir ses draps. Et, en toutes circonstances, sourire. Une discipline ardue, aussi dure que ses os abîmés, et à laquelle elle s’est tenue tant que cela l’autorisait à dessiner.

   Quand elle pense qu’elle s’est assujettie toute sa vie à ces consignes – et jusqu’au bout : après tout, qui donc sont ces médecins qui daignent faire don d’un crayon et d’un bout de papier en échange d’une gentillesse d’apparat ?

   Mais qu’est-ce qu’elle aime voir son crayon s’envoler sur le papier vierge. Et observer le tracé grimpant et bouclant et redescendant que la mine laisse dans son sillon avec la rapidité, la minutie, la grâce d’une plume. Sans parler du bruissement dans les virages, du frottement des matières, là où prennent vie des formes tout droit jaillies de son esprit.

   Aujourd’hui, en dépit de son obéissance obstinée, elle ne peut plus dessiner. Les couleurs du monde ont tout à fait laissé la place au blanc – pas celui du papier ni même de cette salle infecte, non, un blanc pur, plein et inébranlable. Ses doigts ont rouillé. Ses pensées se brouillent. Mais, parmi elles, elle sait et n’oubliera pas cette vérité horrible qui lui coupe le souffle et lui broie le cœur : elle ne peut plus dessiner.

   Quelle misère, se dit-elle : le dessin, ce cher dessin qui l’a maintenue heureuse et dont elle a pu vivre – pas richement, certes, mais d’une existence matérielle honorable – ce cher dessin, parce qu’il est parti, la pousse aujourd’hui vers la mort. Sans lui, elle ne se voit pas continuer. Surtout qu’à cela s’ajoutent la honte de voir son corps fané et le poids qu’il représente pour sa famille.

   Alors, que faire si on refuse d’attendre un jour de plus ?  

   Elle y a beaucoup réfléchi et cette folie lui apparaît aussi clairement que si elle l’avait dessinée : ne pas pouvoir décider de sa mort, brusque mais douce, à l’heure où la vieillesse devient notre pire ennemie - mais, toute notre jeunesse durant, être autorisé.es, et même contraint.es par la force des choses, de se tuer à petit feu. De se tuer aveuglement, au compte-goutte, par des petits gestes de rien du tout et qui pourtant nous donnent la vie : se tuer par l’eau et les terres empoisonnées, se tuer par la nourriture salie, se tuer au travail dévoreur, se tuer par l’excès de technologies et, si l’on y survit, attendre de contempler la destruction de notre univers tout entier. En voilà une cruauté noire.

   Alors, tandis que le médecin-en-chef lui refusait la mort, une idée saugrenue lui est venue à l’esprit. Une autre métamorphose, voilà ce qu’il lui faudrait, mais contrôlée cette fois : mourir par les lames qui l’ont asséchée, plonger sans recul ni regret dans le grand bain. Elle a tout prévu. Elle sait que le lait contaminé – ou bien est-ce désormais la viande ? elle n’arrive plus à suivre l’actualité, tout va tellement vite – est encore en vente. Les responsables ne les ont pas retirés des étalages, puisque cela leur coûte trop cher.

   Elle sait aussi que ses enfants sauront comprendre et pourront l’aider. En cas d’hésitation, elle saura trouver les mots pour les convaincre. Après tout, ingérer du lait transformé ou manger une viande dopée, cela équivaut à intégrer dans son corps transformé d’autres corps transformés. Loin d’un retour à la nature, plutôt un bras tendu vers l’artificiel, le mensonger, vers ce qui est devenu létal. Montrer à ceux qui souhaitent la maintenir dans un semblant de vie que cette vie a déjà été tuée par les instruments les plus anodins.

   Lors de la prochaine visite de ses enfants et petits-enfants, elle leur dira tout cela. Elle leur dira qu’il faut se libérer des carcans et cracher sur les saletés imposées à nos corps ; qu’il faut faire exploser les joies, sans considération aucune pour ces vaines tentatives d’immortalisation des êtres. Elle leur redira son envie, son besoin de mourir. Elle leur commandera un repas bien garni, le dernier repas d’une condamnée, très simple et facile à se procurer.

   Elle devine déjà l’effondrement total et irrévocable de ses organes les plus vitaux. La combustion de son estomac, la ferveur malade du sang pulsant dans ses veines. Elle voit les crampes et les soubresauts, sent l’acidité des vomissements, entend les derniers râles que son corps livrera avant de lâcher les armes. Un corps pourri, blême, une poupée cadavérique que les médecins manipuleront de leurs mains jeunes et fermes.

   Elle imagine aussi le regard embué de ses proches, les sourires tristes et graves, les hochements de tête approbateurs. Et puis, comme elle est trop faible pour tenir un aussi long discours et que ses sens se perdent dans les méandres de ce qu’il reste d’elle, l’un d’eux devra se pencher vers son cadavre en devenir et lui promettre :

- D’accord, Blanche.

   Alors, elle pourra enfin fermer les yeux et se reposer.

 

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respoumpi
Posté le 03/11/2019
Bonjour Liné,
C'est un texte très fort, énorme, bouleversant.
Un passage m'a semblé toutefois maladroit, je te le signale plus loin.
Merci encore pour ce beau partage. La bise

Coquilles et compagnie:
Un comble, maintenant qu’elle est clouée à ce lit blanc d’hôpital gris, et qu’elle sent défiler sur elle chaque seconde que la douleur fait. (je trouve la tournure de la fin de la phrase maladroite)

mais, toute notre jeunesse durant, être autorisé.es, et même contraint.es par la force des choses, de se tuer à petit feu. (j’ai un doute sur le de se tuer, est-ce que c’est correct?/ Je suis désolée de te le dire mais je trouve ce paragraphe un peu maladroit dans sa formulation)

Une autre métamorphose, voilà ce qui lui faudrait, mais contrôlée cette fois : (qu’il lui faudrait)
Liné
Posté le 09/11/2019
Ah, merci pour les coquilles ! (n'hésite pas, vraiment, je prends toutes les remarques, fonds et forme, avec beaucoup d'intérêt !)

C'est peut-être l'une des nouvelles les plus sombres que j'ai pu écrire (du moins je trouve...). On m'a fait remarquer récemment qu'il s'agit plutôt d'une nouvelle d'anticipation. Mais non, pas tant que ça : on ingère déjà de ces produits, sans parler des scandales alimentaires qui éclatent de temps en temps, et des débats autour de l'euthanasie... Bref ! Ces thèmes me font cogiter.
respoumpi
Posté le 09/11/2019
Je suis bien d'accord avec toi, ça aurait pu être des sujets d'anticipation, disons, il y a trente ans, mais pas aujourd'hui. Pour le côté sombre, et bien, je ne sais pas, je la trouve très viscérale plutôt, sans que cela soit péjoratif de ma part, au contraire. La bise
MLdlG
Posté le 09/01/2019
Piouff, c'est encore très joli ça !
Décidément, j'aime beaucoup les thèmes que tu abordes dans tes nouvelles ! C'est tellement bien qu'elle pourrait être plus longue celle-ci ! ;) 
Très beaux mots, bien tournés, bien employés, bravo !
Liné
Posté le 09/01/2019
Je crois que tu as passé les deux nouvelles les plus "arides" déjà postées, thématiquement parlant !
Celle-ci, je l'ai écrite pour une AT sur le thèmes des métamorphoses, d'où sa petitesse et l'absence de background trop développé autour de la personnage.
Merci, merci et encore merci !!! <3
Rimeko
Posté le 06/11/2018
Ouch, en effet, pas très joyeux :P
Une petite coquillette : "à laquelle elle s’est tenue tant que cela lui autorisait à (l'autorisait à / lui permettait de) dessiner."
Et aussi, je ne suis pas sûre de comprendre cette phrase : "par des petits gestes de rien du tout et qui pourtant nous donnent la vie"... ??
Très beau texte en tous cas, il m'a fait pleurer, mais c'est très bien vu :)
Liné
Posté le 06/11/2018
Merci Rim' ! Et désolée pour les larmes... Je t'offrirai des cookies pour me faire pardonner <3
Pour répondre à ta question : ces petits gestes (détaillés après le double point) font d'abord référence à ce que l'on peut manger ou boire de contaminé, parce que perturbateurs endocriniens, OGM,... et qu'on ne peut que difficilement contourner. En gros, l'idée est de dire que la plupart de nos gestes quotidiens, en premier lieu la nourriture, peuvent nous tuer à petit feu... Je mentionne aussi le travail (l'idée que l'on travaille trop, les burn-out, les problèmes de harcèlement au travail...) ainsi que les nouvelles technologies (dont on ne peut plus se passer et qui peuvent nuire à notre santé). Enfin, la fin de la phrase signifie que, une fois qu'on a surpassé tout ça, on reste confrontés à l'hypothèse d'un énorme cataclysme climatique et à l'extinction de l'humanité... C'est chouette, hein (je sais, faut que je me détende un peu plus souvent ! ^^)
N'hésite pas à me dire si cette phrase reste trop obscure pour toi ! Après tout, elle sert à résumer toute l'idée derrière cette nouvelle et le geste de Blanche. 
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