Ayden (2)

Par Rimeko

La tasse lui brûlait les doigts, mais au moins, ainsi, ses mains ne tremblaient pas.

« Alors, ma belle, on s’occupe de cela avant ou après ? »

Ayden se retourna dans son fauteuil, se tordant le cou pour apercevoir Dame Jessalyne. « Cela », ce devait être les comptes, puisqu’elle se trouvait penchée sur on ordonnatrice. Ses longs cheveux formaient une rivière d’encre dans son dos, se glissant dans le creux de sa taille et masquant à demi les broderies écarlates de son corsage.

« Le travail d’abord, le plaisir ensuite ? »

Le plaisir, dans son cas, ce serait la longue douche trop chaude après ce rendez-vous, mais son interlocutrice n’avait pas à le savoir. Quoique, elle en était probablement consciente, toutefois elle n’en avait cure – et le rôle d’Ayden était de jouer la comédie.

« À ta convenance… Viens, approche-toi. »

La jeune femme obtempéra, posa sa tasse de thé sur la table et se plaça à une distance prudente de l’autre. Aussitôt, un bras vint s’enrouler autour de sa taille pour l’attirer plus près. Elle se laissa faire.

« Donc ici c’est le récapitulatif du dernier conseil, celui où tu n’es pas venue…

— Parce que je n’ai pas été informée du changement d’horaire, releva-t-elle tout en sachant que cela ne servait à rien.

— Et donc, en ton absence, continua Jessalyne comme si elle n’avait pas entendu, nous avons parlé du budget qu’on allouerait à la chasse aux non-humains annoncée pendant la cérémonie de la nouvelle année… »

Ayden fronça le nez.

« Je ne suis toujours pas convaincue par cette décision.

— Cela donnera l’impression que la Citadelle se préoccupe du sort de ses habitants les plus pauvres.

— Et les non-humains ne font pas partie de ces habitants ?

— Non, répliqua-t-elle sèchement. Et ils représentent un danger pour nous tous. »

Nous tous… ? La jeune femme réprima l’envie de lui rétorquer que, bien à l’abri dans leurs Tours, les citadins ne risquaient pas grand-chose de la part d’une poignée de créatures qui survivaient tant bien que mal dans les bas-fonds.

Comme elle restait silencieuse, Jessalyne lui jeta un regard en biais.

« Tu sais, c’est une tâche qui tombe sous ta juridiction normalement, et si tu t’en acquittais efficacement… »

Elle laissa sa phrase en suspens, toutefois Ayden connaissait la suite.

« C’est ce que les séraphines me promettent à chaque mission, fit-elle tout de même remarquer. Est-ce qu’elles ont au moins déclaré clairement qu’elles pourraient lever la mise sous tutelle si je m’en « acquittais efficacement », comme tu dis ? »

Jessalyne lui adressa un petit sourire condescendant.

« Je comprends ce que tu ressens, ma belle, je sais que ce n’est pas facile de toujours devoir faire ses preuves… »

La jeune femme se mordit l’intérieur de sa joue pour se retenir de rétorquer.

« Mais oui, les séraphines ont annoncé que cette tâche revêtait assez d’importance pour que cela leur prouve que toi et ton cousin pouvaient être indépendants. Sinon, la Garde s’en chargera, » ajouta-t-elle d’un ton nonchalant.

La suite, Ayden ne la devinait que trop bien : la Garde, la petite armée sous les ordres des Losgaidh, allait s’en occuper, et ainsi démontrer une fois de plus qu’il était possible de se passer des unités Nathraich. Et cela justifierait la tutelle pour plusieurs longues années encore… Elle ne pouvait tout simplement pas refuser.

« Est-ce que le décret concerne vraiment tous les non-humains ? demanda-t-elle finalement.

— Pourquoi cette question ?

— Parce que… je veux dire, ils ne sont pas tous dans la même catégorie, que ce soit en dangerosité ou en… humanité ? »

Jessalyne rit. Par la Déesse, ce qu’elle pouvait détester ce rire…

« En humanité ? Tu t’entends, ma belle ? Pour parler de non-humains, c’est tout de même assez ironique… »

Elle croisa ses bras sur sa poitrine.

« Je ne trouve pas. Les… les ombranes, par exemple, ils nous ressemblent beaucoup, et…

— Les Losgaidh ont dit qu’elles se chargeront personnellement des ombranes. Ce point-là n’est pas discutable. »

Les yeux d’Ayden s’agrandirent légèrement.

« Quoi ? Mais… pourquoi ? 

— Parce que c’est le peuple le plus organisé, je crois, ou quelque chose comme toi… »

Un geste négligent de sa main balaya le sujet.

« Alors, revenons à nos affaires, veux-tu ? J’ai hâte que nous en ayons fini… »

Elle accompagna ses mots d’une légère tape sur la hanche de la jeune femme, qui se raidit.

« Tu voudrais que je te soutienne sur quels points ? »

Ayden se pencha un peu, tendit les doigts vers l’ordinatrice pour agrandir un graphique.

« Attends, je te le projette. »

Deux petites barrettes métalliques se détachèrent des côtés de l’appareil et vinrent se dresser de chaque côté, semblables à des antennes. Elles s’allumèrent avec un discret grésillement et entre elles se matérialisa pixel par pixel un hologramme. Ayden l’observa pendant un court instant, puis fronça les sourcils.

« Pourquoi le budget alloué aux douanes a baissé ?

— Oh, c’est vrai, nous en avons aussi parlé au conseil de jovae. »

Décidément, il s’en est passé des choses, à ce conseil…

« Et ?

— Il a été décidé que la moitié des douanes encore ouvertes la nuit ne le seraient plus. Nous n’avons pas besoin d’autant de trafic entre la ville et la Citadelle.

— Et entre les quartiers ? Ce… décret concerne aussi ces douanes-là, non ?

— Parce qu’il y a encore de la surveillance au-delà des beaux-quartiers ? rétorqua Jessalyne.

— Bien sûr ! s’insurgea-t-elle. Et avec de telles restrictions, cela va être plus compliqué de la maintenir…

— Hé bien, ne te préoccupe pas de cela. Ce n’est pas ce qui nous importe. »

Ayden se redressa. Parfois, elle avait vraiment l’impression que tout cela ne servait à rien. Elle commença à jouer avec ses cheveux, puis avisa sa tasse de thé abandonnée sur la table. Elle s’en saisit, en avala le contenu d’une traite. Il était presque froid.

« Si tu es sûre que tu parviendrais à gérer les douanes et ta nouvelle mission, je peux peut-être essayer de te soutenir pour les réhabiliter, si tu le souhaites… »

La jeune femme lui jeta un regard, un peu surprise.

« Hé bien, euh… »

Elle secoua la tête, se reprit.

« Oui, j’en suis sûre, et oui, je le souhaite. Plus exactement, j’aimerais maintenir la surveillance au moins au niveau des marchandises. Il y déjà assez de contrebande comme ça – et j’imagine qu’il en va des intérêts de ta famille également, puisque ces activités ne rentrent pas dans vos comptes officiels.

— C’est un peu plus compliqué que cela, pour tout dire. Mais de toute façon, si c’est toi qui me le demande, je n’ai pas besoin de plus d’arguments. »

La prise autour de sa taille se resserra presque imperceptiblement.

« Tant mieux, alors, ajouta encore Ayden d’un ton un peu trop sec.

— Et maintenant que nous avons terminé…

— Hé, attends, je- » 

La bouche de Jessalyne sur la sienne l’empêcha de finir sa phrase. Le bras dans son dos la poussa en avant, elle tenta de résister, vacilla sur ses hauts talons et dut se retenir à l’autre femme. Celle-ci le prit pour un encouragement et un second bras vint rejoindre le premier.

« Jessa- »

Elle fut à nouveau coupée dans son élan. Une fraction de seconde plus tard, de longs doigts osseux emprisonnèrent ses poignets et elle fut plaquée contre le mur. Elle avait du mal à reprendre son souffle.

Comme elle ne répondait pas à ses baisers, Jessalyne finit par reculer d’un pas, l’air légèrement contrarié.

« Quelque chose ne va pas, ma belle ? »

Ayden prit quelques instants pour rassembler ses idées. Elle replaça une mèche de cheveux derrière son oreille, essuya la salive qui avait coulé sur ses lèvres. Elle fixait le parquet entre leurs pieds.

« Non… Non, je vais bien. Je… J’ai été surprise, c’est tout. »

Elle se força à relever la tête.

« Je pensais seulement que nous allions parler encore un peu.

— Oh, vraiment ? Mais… Que dis-tu de remettre cela à l’octane prochaine ? Cela nous fera une excuse pour nous revoir… »

D’accord. Temps écoulé. Ce n’était plus la peine d’insister. La jeune femme plaqua un sourire sur son expression, libéra doucement ses poignets et prit en coupe entre ses paumes le visage de son interlocutrice.

« J’en serais ravie. »

Jessalyne ne se fit pas prier pour répondre à l’invitation et, un instant plus tard, elle l’embrassait à nouveau. Sa langue se fraya un passage entre ses dents, emplit sa bouche. Une main se crispa au niveau de sa hanche.

« Nous serions mieux… dans le lit… non ? chuchota-t-elle dans les brèves pauses que l’autre lui accordait. »

Plus tôt elles y allaient, plus tôt ce serait fini.

« Excellente idée. »

Ayden laissa échapper un glapissement alors qu’elle basculait et que ses pieds quittaient le sol. Elle passa un bras autour de cou de Jessalyne pour se stabiliser, toutefois sa porteuse vacillait également sous son poids.

« Sans vouloir te vexer, je ne suis pas sûre que tu puisses m’amener jusqu’au lit de cette manière…

— Oui, tu as raison… Allez, vas-y par toi-même, je te rejoins. »

Elle retint un soupir de soulagement tandis que ses chaussures entraient à nouveau en contact avec le plancher. Les doigts de l’autre femme s’attardèrent un instant au creux de sa taille avant qu’Ayden ne s’éloigne en direction de la pièce avoisinante. Elle avait une conscience aiguë des yeux sombres fixés sur sa silhouette. Elle leva les bras, ramena son épaisse chevelure en une chignon lâche. Pendant une seconde, le serpent tatoué dans son dos se détacha sur sa peau dorée, ondulant au gré de sa démarche, puis ses boucles retombèrent en une cascade que la lumière filtrant à travers la Tour Rouge teintait de reflets d’incendie. Sa main droite redescendit légèrement, effleura la peau fine qui reliait son cou à son épaule, puis fit glisser la manche de sa robe le long de son bras. La soie émeraude frissonna, renonça à étreindre ses courbes, et glissa jusqu’à ses pieds avec un doux murmure. Le bijou qui avait été ajouté au vêtement tinta en touchant le sol.

La jeune femme se pencha, ôta ses bottes l’une après l’autre, très lentement, puis fit encore un pas en avant, montant très légèrement sur la pointe des pieds comme une danseuse, savourant la dernière caresse du tissu contre sa peau nue. Elle ne portait rien sous sa robe. Elle s’assit délicatement au bord du lit, se laissa aller en arrière, les bras écartés. À la limite de son champ de vision, elle apercevait Jessalyne, mais elle ne la regardait pas. Elle n’en avait pas besoin pour savoir qu’elle n’avait pas perdu une miette de son petit spectacle. Ayden, elle, ferma les yeux.

Le parquet grinça, elle sentit le matelas se creuser légèrement sur sa droite. Des doigts frais vinrent courir le long de son corps, effleurèrent l’un de ses seins exposés, remontèrent jusqu’à sa gorge offerte. Un pouce se posa sur le creux entre ses clavicules, là où son cœur battait tout contre sa peau, puis le lit pencha à nouveau et une bouche vint emprisonner la sienne. Les mains repassèrent sur sa poitrine, s’égarèrent un instant sur ses côtés, revinrent à ses tétons. Ayden rouvrit les paupières. Le visage de Jessalyne n’était qu’à quelques centimètres du sien. Elle se maquillait trop – depuis ses cils épaissis à sa bouche aussi rouge qu’une blessure, en passant par son teint une teinte trop claire par rapport à sa carnation cuivrée. L’ensemble évoquait à la jeune femme un masque de théâtre.

Elle sourit cependant, se redressa sur ses coudes.

« Je te trouve un peu trop habillée…

— Aide-moi. »

Jessalyne lui tourna le dos et Ayden se leva à son tour pour venir desserrer son corsage. Ses mèches de cheveux lisses lui chatouillaient les doigts. Entre les aller-retours du ruban elle apercevait la peau cuivrée, émaillée çà et là de larges grains de beauté, et ornée d’un œil unique tatoué juste entre ses omoplates saillantes.

« J’ai fini. »

Du coin de l’œil, elle apercevait la tache écarlate laissée par le rouge à lèvres de sa partenaire autour d’un de ses tétons, comme pour clamer qu’elle lui appartenait. Elle savait qu’elle en avait probablement aussi sur le visage.

Elle recula d’un pas, jusqu’à ce que le derrière de ses cuisses touche la couverture satinée, pendant que l’autre femme se dépêtrait de ses habits. Elle les abandonna sur le sol, puis s’installa sur le lit, face au plafond, jambes relevées, et Ayden s’approcha, posa une main sur son genou. Aucune d’elles ne parlaient – elles n’en avaient pas besoin. Elles avaient leurs petites habitudes.

Entre ses jambes, il y avait quelques poils blancs. Elle ne les teignait pas encore, ceux-là. Ce petit détail, et puis ses halètements, ses gémissements, et les tremblements qui parcouraient ses membres, tout cela sonnait vrai. Ayden aurait détesté qu’elle simule. En même temps, qu’est-ce que cela lui amènerait ? Ce n’était pas à elle de mentir.

Quand elle eut fini, elle se redressa légèrement, laissant son regard s’attarder sur la poitrine de Jessalyne qui se levait et s’abaissait à un rythme régulier, quoique rapide. Elle avait les yeux fermés, les traits détendus, un vague sourire aux lèvres. Les restes de son rouge à lèvres auréolait d’une douce teinte rouge le pourtour de sa bouche, sa chevelure d’encre lui faisait une couronne. Ainsi, elle la trouvait presque belle. Elle baissa les yeux sur ses mains, luisantes de fluide. Son goût s’attardait dans sur sa langue. Elle se détournait pour rejoindre la salle de bain, se rincer la bouche et se nettoyer, quand un pied vint effleurer sa cuisse, l’arrêtant.

« Quoi ?

— Reste un peu… Viens t’allonger… »

Elle ne bougea pas.

« Cela fait longtemps que je ne me suis pas occupée de toi, ma belle. Je vais finir par me sentir un peu égoïste… Allez, viens. »

Le pied l’attira vers le lit et elle capitula. Elle n’aimait pas Jessalyne, non, mais elle ne pouvait nier qu’elle avait de l’expérience dans ce domaine. Son corps s’en contentait.

 

*          *          *

 

« Je sais que nous nous sommes quittées il y a quelques heures seulement, mais… si tu discutes avec les Losgaidh avant le prochain conseil, peux-tu leur assurer que ma Tour s’occupera des non-humains ? »

Elle avait écrit ce message à contre-cœur, avait appuyé sur l’icône « Envoyer » avec difficulté. Jessalyne n’était pas en ligne, donc elle pouvait encore se raviser et le supprimer. D’un mouvement des doigts elle ferma la fenêtre pour s’empêcher de changer d’avis et se laissa aller au fond de sa chaise avec un soupir, la faisant basculer en arrière jusqu’à ce qu’elle ne tienne plus en équilibre que sur deux de ses pieds.

« Nous n’avions pas le choix, déclara une voix dans son dos. »

Elle renversa la tête en arrière jusqu’à ce que Lukas entre dans son champ de vision. Le salon avait une drôle d’allure ainsi inversé.

« Tu vas tomber, Ayden… »

Comme pour lui donner raison, le siège sous elle vacilla et elle se rattrapa in extremis au bord de son bureau. Le choc du bois contre le parquet se réverbéra le long de sa colonne vertébrale.

« Aïe.

— Je te l’avais dit.

— Arrête avec cette phrase. Elle va vraiment m’énerver, un de ces jours. »

La jeune femme se leva et se mit à arpenter le salon de long en large.

« J’en ai marre, avoua-t-elle. Marre de ne penser qu’en termes de stratégie, de faire tout pour échapper à cette foutue tutelle, de renier tout ce en quoi je crois dans l’espoir de pouvoir un jour agir pour de vrai… Si nous, des citadins, nous n’arrivons pas à changer quoi que ce soit, qui le pourrait ? »

Pendant de longues secondes, ses mots résonnèrent dans le silence. Son cousin la suivait des yeux depuis le canapé, et elle finit par se laisser tomber à ses côtés avec un nouveau soupir. Sa tête trouva tout naturellement l’appui de son épaule.

« Pourquoi cela te fait peur ? »

Ayden lui jeta un regard en biais.

« Qu’est-ce qui te dit que j’ai peur ?

— Je sais que tu ne voulais pas accepter cette tâche – traquer les non-humains – parce que tu n’es pas d’accord avec cette décision, parce que tu ne penses pas que ce soit nécessaire, cependant -

— Oui, en effet, je ne pense pas qu’un massacre soit nécessaire, le coupa-t-elle

— Moi non plus, alors n’essaie pas de me convaincre. Mais je persiste à penser qu’il y a autre chose derrière ta réticence. »

Elle se redressa et croisa les bras contre sa poitrine.

« Et moi je te dis que non. »

Lukas sourit, tendit la main vers elle en guise d’invite.

« Tu crois vraiment que tu peux me mentir ? Je t’ai plus ou moins élevée, donc je crois pouvoir dire que je te connais assez bien.

— On s’est plutôt élevés mutuellement, mais-

— Tu venais de fêter tes cinq ans, j’en avais quinze.

— Soit, capitula-t-elle.

— Alors, qu’est-ce qui t’inquiète ? »

La jeune femme baissa la tête et ses boucles vinrent en partie masquer son visage. Quand elle reprit la parole, sa voix était hésitante.

« Cela fait quelques mois maintenant, que je… Tu promets de m’écouter jusqu’au bout ? »

Il hocha la tête. Alors elle lui parla de ce rêve récurrent, celui où elle descendait cet interminable escalier, où elle s’asseyait dos à une porte d’améthyste, où elle discutait dans une autre langue avec une créature qui n’était pas humaine. Au fur et à mesure que les mots franchissaient ses lèvres, elle s’étonna de les avoir gardés en elle si longtemps. Elle s’était convaincue que c’était uniquement pour ne pas passer pour une folle, parce qu’elle savait bien que les rêves n’étaient rien de plus qu’une activité rémanente du cerveau en sommeil. Alors pourquoi avait-elle, malgré tout, accordé tant d’importance à celui-ci ? Elle y croyait, elle ne pouvait le nier. Même, elle savait que cette créature, la Gardienne, existait, quelque part dans Galatea, et qu’elle se devait de la trouver.

« … Pourquoi tu ne m’en as pas parlé plus tôt ? »

Elle haussa les épaules.

« Je ne sais pas.

— J’aurais pu t’aider à chercher…

— Si j’en crois ma progression jusqu’ici, tu n’as pas à t’en faire, tu auras tout le loisir de m’aider pendant encore un bon moment.

— Raison de plus si tu avais des difficultés ! Je ne comprends pas pourquoi tu ne m’en as pas parlé, c’est presque comme si… comme si tu ne me faisais pas confiance. »

Ayden se remit brusquement sur ses pieds.

« Je t’ai dit que je n’en savais rien ! Ce… ce n’est pas venu dans la conversation, c’est tout. »

Pendant un instant, ils se jaugèrent du regard, elle debout et lui assis. C’était la vérité : elle ne savait pas ce qui l’avait poussée à garder aussi longtemps le silence sur ce rêve étrange et récurrent. Toutefois, elle avait l’étrange sentiment que c’était son rôle de trouver la réponse, puisque c’était à elle, et à elle seulement, que ce songe s’adressait. Pour une fois, elle n’avait pas envie de se battre pour pouvoir obtenir la moindre mission.

Elle se rassit sur sa chaise, tendit le bras pour attraper ses chaussures et entreprit de les nouer sans quitter des yeux sa tâche.

« Où est-ce que tu vas ?

— Au bureau. Maintenant que je me suis engagée à traquer les non-humains, il faut que je m’y mette.

— Il est tard, tu sais.

— Je ne te demande pas de m’accompagner. »

Elle se redressa, attrapa son bracelet de communication et le plaça à son poignet.

« Ayden ? »

L’appel de son prénom l’arrêta alors qu’elle posait la main sur la poignée de la porte.

« Quoi ? grogna-t-elle.

— Habille-toi. »

Elle baissa les yeux sur son corps, actuellement recouvert seulement d’un legging un peu trop court et d’une brassière mal assortie. Elle se sentit rougir, à la fois reconnaissante – elle n’aurait pas apprécié que quelqu’un la surprenne dans les couloirs dans cette tenue – et un peu agacée.

« J’allais le faire. »

Lukas ne fit pas de commentaire sur son évidente mauvaise foi. D’ailleurs, il n’ajouta rien alors qu’elle quittait leurs appartements, et elle aussi garda le silence. Parfois, elle avait l’impression que le mutisme de la Tour Jaune se communiquait à ses habitants. Elle secoua la tête, se concentra sur le claquement sec de ses talons sur le sol, comptant le nombre de ses pas pour ne pas penser à autre chose.

« Quatre cent quatre-vingt-trois », énonça-t-elle à haute voix en poussant la porte de son bureau.

Sa table de travail était encombrée de boîtes de puces de stockage, de deux holoprojecteurs et de son pad de notes. La jeune femme balaya les emballages du bras pour dégager un peu de place avant de s’asseoir. Elle remit en route son ordinatrice d’une pression, se pencha pour se soumettre au scan rétinien et ferma les documents restés ouverts. Elle ne put s’empêcher d’y jeter un coup d’œil, cependant, et son attention se porta sur le jour signalé en rouge sur son agenda.

Le vingt-unième jour de la Première Lune. La date anniversaire de la Nuit de Sang-Venin.

Ayden se passa la main dans les cheveux avant de clore la fenêtre d’un geste mal assuré. Dans deux octanes, cela ferait exactement vingt-cinq ans qu’elle était devenue orpheline. Elle ne se rappelait presque rien de sa vie d’avant, sans l’aide de photographies elle aurait oublié jusqu’au visage de sa mère, toutefois elle se remémorait avec une étrange acuité les derniers mots qu’elle avait prononcés en refermant la trappe, les longues heures d’attente dans le noir complet, la peur, le sentiment d’abandon. Bien sûr, sa mère n’était jamais revenue la chercher. Elle était sortie toute seule de sa cachette, poussée par la soif, et elle avait erré dans les couloirs de la Tour pendant ce qui lui avait semblé des heures, appelant en vain, sa petite voix s’évanouissant dans le silence, jusqu’à ce qu’un garde la trouve. Elle ne savait plus très bien ce qui avait suivi.

La jeune femme se passa la main sur le visage, s’attardant sur ses paupières pour chasser un début de migraine. Elle n’aimait pas les débuts d’année. Au lieu de se tourner vers les perspectives ouvertes par ces treize nouvelles Lunes qui s’offraient à elle, elle ressassait ce qui aurait pu arriver. À quoi aurait ressemblé sa vie alors ? Elle ne serait jamais devenue Haute-Dame, mais prêtresse ; sa Tour n’aurait jamais été même menacée de tutelle. Et elle aurait peut-être été moins seule.

À cette période, sa solitude lui pesait encore plus, parce que Lukas, la seule personne dont elle était vraiment proche, devenait plus distant. Lui avait vécu la Nuit de Sang-Venin, y avait vu sa sœur jumelle mourir, y avait lui-même perdu l’usage de sa main gauche.

Ayden secoua la tête comme si cela pouvait faire taire ses pensées. Elle attrapa son pad de notes, le fixa un instant en ayant oublié ce qu’elle voulait faire avec, se rappela qu’il fonctionnerait mieux si elle utilisait un stylet. Elle traça un premier tiret, contempla encore pendant de longues secondes la surface presque vierge.

« - ombranes (mais les Losgaidh veulent s’en occuper…) (pourquoi ?)

- barghests (si ce ne sont pas de simples chiens errants… ?)

- nixes »

Elle avait appris bien vite que, pour être efficace, il fallait clairement identifier les enjeux, les objectifs, les obstacles éventuels. Elle changea la couleur de l’écriture, ajouta encore quelques mots.

« Note : distinguer la superstition du réel »

Elle ajouta le mot « recherches » en majuscule, avec un peu trop d’application.

« - fées seleighes (est-ce qu’elles sont également concernées ??)

- infernos, ou anges déchus

- changelins (s’ils existent…) »

Elle s’arrêta à nouveau. Étrangement, il lui était bien plus difficile de lister les buts à atteindre lorsque la liste en question avait une valeur de condamnation à mort… Elle déglutit difficilement, se força à continuer.

 

 

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Xendor
Posté le 07/12/2019
Et bien, je t'avoue que je suis perdu dans cette relation entre Jessalyne et Ayden. La façon dont cette dernière se comporte avec Ayden m'apparaît presque comme de l'esclavage, autant sur le plan sexuel que sur les autres. Pour être honnête, je déteste tout bonnement cette fille. Non franchement, les autorités de la cité d'Améthyste possèdent énormément de ressemblance avec le Troisième Reich d'Hitler de part leurs opinions racistes et leur mépris de l'autre. Là pour le coup les reblles, aussi caché soient-ils, possèdent tout mon soutien. (Bon, je ne vais pas faire le Che Gevara et réclamer la révolution x)). Chapitre très intéressant pour l'intrigue. J'espère que Ayden saura faire confiance à son cousin.
Rimeko
Posté le 15/12/2019
Comme je le disais dans une autre réponse de com', Jess est attirée par Ayden (que ce soit purement sexuel ou plus romantique, c'est flou) et elle est parfaitement contente de pouvoir rester dans le déni, de croire qu'Ayden ne le fait pas purement par intérêt tant qu'elle joue le rôle avec suffisamment de conviction. En gros, elle ne la violerait pas, ne continuerait pas si Ayden lui disait explicitement "non", mais ça reste clairement une forme de prostitution.
Tu penses que je dois développer cette relation, ou que tu avais bien compris, seulement tu détestes quand même Jessalyne ?
Je ne sais pas exactement pour la comparaison avec le 3e Reich, mais oui, c'est clairement pas très juste comme système XD
Xendor
Posté le 15/12/2019
Je pense que tu peux la développer si ça mène à quelque chose, comme par exemple Jessy joue sur cela pour imposer une pression à Ayden parce qu'elle veut lui faire faire des choses pour par exemple prendre le pouvoir.
Rimeko
Posté le 15/12/2019
Je vois qu'elle a gagné un nouveau surnom XDD
Actuellement, c'est plutôt Ayden qui se sert de Jess pour parvenir à ses fins, l'autre se satisfait très bien de juste pouvoir coucher avec une jolie femme...
Xendor
Posté le 15/12/2019
Oui en effet ^^ (pour le coup Jessy fait plus sympathique que Jessaline qui dans son cas la rend antipathique à l'extrême)
En fait c'est de l'arnaque des deux côtés. Elles n'ont pas froid aux yeux littéralement
Rimeko
Posté le 15/12/2019
Ouais, il y a peu de relations vraiment authentiques et "pures" à la Citadelle...
Sorryf
Posté le 14/06/2019
ah, on reparle un peu des non-humains... qui sont dans une sale situation les pauvres.
Ayden est un perso super classe ! 
la scène de cul "utilitaire" m'a fait vachement de peine. Ayden était quand meme pas obligée si ? Tu dis au début que Jessalyne s'en doute mais qu'elle s'en fout (que Ayden considère pas comme du plaisir leurs parties de galipettes) mais si ça se trouve elle en sait rien, et si ça se trouve elle est amoureuse. Enfin elle lui a bien mis à l'envers quand meme en ne la prévenant pas du décalage de réunion pour ensuite tout lui coller sur le dos... Tout ça pour dire... je comprend pas trop pourquoi Ayden est dans une situation ou elle doit faire semblant d'avoir envie de coucher avec Jess (je me permet lol, meme si j'aime pas ce perso) ? Qu'est-ce que ça lui apporte, du pouvoir ? la paix ? Attention ne prend pas ça comme une critique, je trouve ça très intéressant, je me pose ces questions parce que ça me plait pas pour elle, forcément, et c'est un truc qui soulève inévitablement des questions ! C'était un très bon chap, et une scène déprimante mais euh... intelligente (désolée j'ai pas trouvé un mot plus adapté xDD)
Rimeko
Posté le 14/06/2019
Oui, complétement XD Et c'est pas pour teaser, mais le quatrième narrateur, qu'on découvrira au second chapitre, est non-humain... :P
Contente que tu penses ça, c'est un perso que j'aime beaucoup même si ses chapitres sont plutôt durs à écrire.
Bah... à strictement parler, non, elle n'était pas obligée. Et oui, Jess (surnoma adopté lol) est peut-être vraiment amoureuse d'Ayden, ou en tous cas elle lui plaît beaucoup, mais c'est comme si, du moment qu'elle a ce qu'elle veut, elle s'en fiche un peu du reste, elle ne va essayer de savoir vraiment ce qu'il en est des sentiments de sa partenaire. Mais elle ne violerait pas Ayden, par exemple, parce que là ce serait trop évident, il faut qu'elle coopère un minimum pour que Jess puisse rester dans une espèce de déni complaisant. Ouais bonjour la relation tordue XD
Juste un petit point : Jessalyne n'y est pour rien dans l'histoire de la réunion, ce sont les séraphines qui ont changé l'horaire et "omit" de prévenir Ayden, Jess pensait en toute sincérité qu'elle avait été prévenue et s'étonne donc honnêtement de son absence à la réunion (qui aurait pu être causée par une mission, un rendez-vous, etc). C'était pas clair, donc ?
Oh, et du point de vue d'Ayden, elle le fait carrément pour le pouvoir, c'est assumé, parce que tant qu'elle est dans les bonnes grâces de Jessalyne en tant que son amante, celle-ci peut la protéger et la soutenir lors des réunions, notamment contre les séraphines Losgaidh. Parce que ouais, en tant que Haute-Dame de la Tour en charge de l'économie, bah, comme dans n'importe quel système, les sousous sont importants donc Jess est vraiment influente. (Lukas fait par ailleurs la même chose de son côté... enfin, pas avec Jess hein, mais t'as compris quoi XD)
Et c'est normal que ça soulève des questions, ça me fait même plaisir de te voire réagir, parce que c'est effectivement pas une scène qui est censée laisser le lecteur indifférent ^^
Merci, encore une fois, de ton commentaire, ça me fait vraiment plaisir de te retrouver là chapitre après chapitre !!
ChachaLaBaveuse
Posté le 10/06/2019
salut Rimeko, je vais faire un très bref commentaire parce que je n'ai rien à dire sur ce chapitre qui m'a beaucoup plu. Les enjeux sont clairs, on commence à comprendre et découvrir Ayden.
juste une petite remarque sur la scène avec Jessalyne. Tu dis qu'elle s'allonge "dos au plafond" en relevant les jambes. J'ai bloqué 5 minutes en essayant de comprendre dans quelle position elle était et je ne suis toujours pas certaine d'avoir compris. Or la scène est très visuelle et ça m'a un peu stoppé. Mais je suis peut-être la seule...
Continue en tous cas, j'ai hâte de lire la suite.
Bonne soirée 
Rimeko
Posté le 10/06/2019
Salut !
Ce chapitre est parfait alors ? :D
...  Il se pourrait que mon cerveau ait fonctionné à l'envers sur ce coup-là. J'ai corrigé, ça aurait dû être "face au plafond" ! Et non ce n'est pas une position lesbienne cheloue XD
Merci de ta lecture en tous cas, et de tes commentaires, même brefs, ça me motive vraiment à continuer !
Gabhany
Posté le 29/06/2019
Hello Rimeko ! 
Je prends enfin le temps de commenter ce chapitre. Comme je te disais, la scène  entre Ayden et Jessalyne m’a gênée un peu, mais je suppose que c’est Normal ^^ après la scène en elle même est bien amenée, bien décrite, juste un bémol je me sentais un peu « détachée » de ton personnage. 
Le reste du chapitre était très intéressant avec toutes les infos que tu donnes sur les non-humains. Je n’ai pas bien compris pourquoi Ayden et son cousin sont sous tutelle ? 
Je vais continuer sur ma lancée et lire la suite !  
Rimeko
Posté le 29/06/2019
Hello !
Comme je l'avais dit sur mon JdB, c'est quasiment une scène de prostitution, donc c'est normal que ça mette un peu mal à l'aise... J'espère juste que ça a été dans le "bon" sens du terme - c'est-à-dire que ça t'a touchée, et non pas que ça t'a donné envie de faire demi-tour :'D Et par "personnage", tu entends Ayden, j'imagine ? Tu trouves qu'on ne sait pas assez ce qu'elle pense, peut-être... ?
J'ai pas encore vraiment expliqué pourquoi, pour la tutelle, j'ai juste mentionné dans le chapitre 2 un "fiasco autour des Réformeurs" (le principal mouvement de résistance, en gros)... De façon plus générale, c'est juste que normalement une Tour se dirige à, genre, une quinzaine de personnes, pas deux, donc les séraphines ont pris le premier prétexte pour décréter qu'ils n'étaient pas aptes à diriger la leur. Surtout qu'Ayden et Lukas sont tous les deux des sang-mêlés, pas des descendants de sang pur...
Hâte d'avoir ton avis sur le chapitre suivant :D
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