Aurore de jeunesse (3) - L'entraînement

Par Pouiny

Même avec le temps passé et le recul nécessaire pour y réfléchir, je ne sus jamais vraiment si la disparition de mon père dans ma vie scolaire était une mauvaise chose. Je pus choisir mon lycée en toute liberté ; ce fut un lycée en bordure de la ville, là où j’étais sûr que le moins des anciens camarades de collège irait. Ce lycée fut pour moi comme une renaissance ; perdu au milieu des champs, grand et vitré, j’espérais enfin pouvoir arrêter l’apnée. Je pus aussi directement m’inscrire dans des clubs et des groupes proposés par la structure de l’établissement pour me perfectionner dans ce que je faisais déjà. Ainsi, je pu enfin m’ouvrir un peu plus aux arts et aux sports que je voulais pratiquer depuis mon enfance. Et me retrouver dans de petits groupes me permi enfin d’échapper à la solitude du mouton noir.

 

J’entendais parfois des bruits de couloir à mon passage et je ne connaissais toujours personne véritablement, mais c’était à une telle moindre mesure par rapport aux années précédentes que je me remis enfin à espérer d’une vie meilleure. J’étais de pire en pire à l’école, mais le sport et la musique me redonnaient le sourire. Je pouvais enfin me dire, en rentrant chez moi, que j’étais presque heureux.

 

Ne pouvant plus parler études avec mon père, le dialogue se brisa en mille morceaux. Avec ma mère, qui était entre les deux feux, ce n’était pas bien mieux. Je n’arrivais plus à lui faire confiance et n’osais plus me confier. Tout restait scellé derrière un beau sourire. Néanmoins, grâce à ma mère, je pu quand même m’acheter du matériel musical et sportif à la hauteur de mes besoins et je lui en étais infiniment reconnaissant.

 

J’étais, ironiquement, particulièrement bon dans les sports collectifs. Notamment en badminton double, le basket ou même la course en relais. Même si personne n’en savait pas plus de moi que mon sourire, j’étais très souvent désigné chef d’équipe ou entraîneur et c’était quelque chose qui me plaisait particulièrement. Le dialogue avec les autres se passaient bien, mes stratégies et mes conseils étaient très souvent judicieux et portaient leurs fruits. C’est ainsi qu’au bout de la première année seulement, j’étais désigné pour entraîner les nouveaux arrivants et je faisais ça avec grand plaisir. Souvent, je demandais conseil à ma mère pour apprendre à prévenir les blessures sportives, tant et si bien que je pouvais parfois être plus efficace que le professeur en cas d’accident.

 

Puis, au début de ma dernière année de lycée, mon professeur insista pour que je participe à un tournoi de badminton au niveau régional.

« Mais monsieur, je n’ai aucun coéquipier avec qui je m’entendrais assez pour assurer assez bien un tournoi de ce type !

– Justement, c’est pour ça que je veux que vous y participiez, tous les deux !

– Bon… Qui est l’autre élu de votre cœur ?

– Regarde le jeune là bas. »

Nous étions en pleine séance d’entraînement de badminton et le professeur m’avait pris à part pour discuter de ce fameux évènement. C’était la troisième année qu’il me suivait et nous nous connaissions presque assez pour se permettre des familiarités. La personne qu’il me désignait était un jeune garçon d’à peu près mon âge et de ma taille, aux cheveux courts et brun, qui paraissait particulièrement concentré sur son adversaire.

« Il s’appelle Aïden. Cela fait plusieurs années, comme toi, que je le suis. Il a tendance à être assez renfermé et solitaire et il a quelques problèmes en ce moment. Je pense que se découvrir un allié sur le stade pourrait lui être bénéfique.

– Quels genres de problèmes ?

– Du genre que je ne peux pas te dire.

– Même à moi ? Wow, ce doit être catastrophique.

– Est-ce que tu acceptes ? Il est vraiment bon, avec vous deux, on aura peut-être une chance de gagner le tournoi si tu arrives à développer une complicité avec lui.

– Si vous y tenez… Ça ne me dérange pas. C’est un plaisir de vous rendre service !

– Parfait ! Ne t’inquiète pas pour l’administratif, je m’en charge. Comme toujours, je n’aurais pas la signature de ton père, Bastien ?

– Vous pouvez vous asseoir dessus, effectivement. Mais si je me casse une jambe je peux peut-être essayer de récupérer celle de ma mère !

– Je vais éviter, si tu le veux bien. On se débrouillera. Retourne t’entraîner !

– Bien, monsieur ! »

Je fis un salut militaire avant de m’en retourner vers le terrain où mon coéquipier m’attendait. Je pris le volant, allais commencer un service quand je stoppai mon geste.

« Attends, viens, on va changer de partenaire.

– Pourquoi ?

– Je risque de faire un tournoi avec le jeune homme, là bas, j’aimerais bien voir un peu comment il se défend avant d’y passer.

– Un tournoi, la chance ! Pas de soucis, alors ! »

Je me dirigeai alors vers le terrain en courant, en esquivant les volants des autres élèves. Une fois arrivé sur son terrain, il attrapa le volant au vol mais se tourna à peine vers moi. Je m’adressais d’abord à son camarade :

« Excuse-moi, Simon, mais j’aimerais m’entraîner avec ce jeune monsieur, tu me permets de prendre ta place ?

– Au contraire, ça m’arrange ! Bon courage, Bastien ! »

Je n’osai pas demander ce qu’il entendait par cette joie soudaine, car elle n’annonçait sûrement rien de positif. Je me tournais avec entrain vers mon nouveau partenaire qui avait l’air de m’éviter du regard. Silencieux et immobile, je crus voir en lui un modèle réel de l’ombre qui me hantait depuis des années. Tout d’abord curieusement intimidé, je me secouai pour me reprendre avant de lui tendre la main avec le plus d’énergie possible.

« Salut, je m’appelle Bastien ! Je suis ravi de jouer avec toi ! »

Son regard se détourna du mur pour fixer ma main, quelques secondes, avant de la serrer lentement.

« Aïden. »

Il avait du prononcer son nom comme si il lui en avait coûté. La phrase de mon professeur me revint en mémoire, et je sus pas vraiment si j’avais envie de le secouer ou de le serrer dans mes bras. Il avait vraiment l’air ailleurs, comme si il lui était douloureux d’être entouré. Voyant que s’installait un silence gênant, je lui caressais vigoureusement la tête, et avant qu’il m’en veuille pour l’intrusion que je venais de faire dans sa bulle, je me dirigeai de l’autre coté du terrain.

 

Je fus stupéfait par son changement d’attitude soudain. Je lui avais offert un service facile, en cadeau, mais il me renvoya directement un smash bien douloureux qui manqua de lui donner le point. Comprenant qu’il voulait de suite être sérieux, je lui renvoyais le volant le plus difficilement possible. Un véritable affrontement venait de commencer contre mon gré. Les balles s’enchaînaient, et concentré, je ne pouvais absolument pas ne serait-ce que lui parler pour lui demander de calmer le jeu. Il fallait être dedans ; absolument chaque seconde d’inattention pouvait m’être fatale. Je comprenais enfin un peu mieux le soulagement de mon camarade, mais je réalisais surtout à quel point Aïden était excellent dans son domaine. Son regard au départ apathique devenait brillant, scintillant par le défi et l’envie de se surpasser. Tout en lui semblait en alerte. Et pourtant, pas une seule seconde, même sur les points les plus beaux et les plus difficile, il ne parut content de lui. Moi qui avais tendance à crier de joie à chaque smash rentré, c’était à peine si il respirait au plus traître des amortis. Il gagna le match après plusieurs points d’égalité. Une fois perdu, je m’allongeai à terre avec un soupir exagéré.

« La vache, t’es vraiment bon !

– Merci. »

Je pensais qu’il allait me demander de me remettre immédiatement debout, mais il s’assit et me regardait avec un regard à nouveau neutre, qui semblait désormais moins agressif. Ou plutôt moins craintif.

« Tu es au courant que le professeur veut t’inscrire à un tournoi de badminton ?

– Oui, mais c’est un tournoi en double.

– Oui. Il veut que tu joues avec moi.

– Ah bon ? »

Il paraissait vraiment étonné. Je lui lançais avec un sourire moqueur :

« Quoi, tu ne me trouves pas assez bon ?

– Non, c’est juste que je pensais qu’on prenait des gens qui s’étaient longtemps entraîné ensemble pour ce genre de compétition.

– Pareil. Mais tu t’es entraîné longtemps avec la même personne, toi ?

– Non... Je ne fais que tourner tout le temps.

– Voilà. Moi aussi. »

Un silence traître commençait doucement à s’installer. Je soupirai :

« Si tu veux, jusqu’au tournoi, on peut essayer de s’entraîner ensemble ?

– Pourquoi pas. »

Les bruits des autres terrains pouvaient presque masquer le silence et mon malaise. Puis, par miracle, ce fut lui qui brisa le silence.

« Ça fait combien de temps que tu ne t’es pas coupé les cheveux ?

– Depuis l’âge de pierre, à peu près. Pourquoi ? Cromagnon te dérange ? »

Je me relevais pour pouvoir le regarder. Ses yeux bleus avaient virés sur le coté.

« Désolé. C’était insultant ?

– Mais non, pas du tout ! Je répond toujours comme ça, il ne faut pas s’en faire.

– Ce n’est pas dérangeant, d’avoir des cheveux aussi longs, pour faire du sport ?

– Comme tu le vois, ils sont bien attachés, lui dis-je en lui montrant l'élastique. Donc non, ce n’est pas vraiment dérangeant. Et je trouve que ça me va bien, comme ça.

– C’est plutôt inhabituel.

– Ça, c’est parce que tu n’écoutes pas assez de metal ! Tous les chanteurs ont des cheveux longs, dans ce milieu.

– Tu fais du metal ?

– En faire, c’est un bien grand mot : disons simplement que j’essaie de devenir une grande star ! »

Ma remarque bien trop égocentrée lui cocha un demi-sourire et j’en fus particulièrement fier. Je me relevai d’un bond.

« Bon ! On y retourne ? »

Sans me répondre, il se releva néanmoins, se mettant rapidement en position. Le reste de l’entraînement se fit de manière plus détendue. Il était à peu près du même niveau que moi, mais en regardant sa manière de jouer, je pouvais déceler les failles et lui expliquer quoi faire pour s’améliorer. Vu son caractère, j’avais peur qu’il se vexe que je lui fasse remarquer tant de choses alors que je n’étais même pas meilleur que lui. Mais surprenamment, il m’écoutait sans mot dire et prenait les remarques en compte si rapidement que ses progrès étaient incroyablement rapide. J’avais souvent l’habitude des plus jeunes sur la défensive, égo touché en plein cœur quand je décelais leur faiblesses et qui s’acharnaient dans leurs excuses et leurs mouvements parasites, mais ici, ce n’était pas du tout le cas. Tout ce qui comptait pour lui était d’être meilleur à chaque coup. Cet état d’esprit si inhabituel, même dans les clubs de sport du lycée, me perturba même après l’entraînement.

 

Au bout d’une heure, lessivé, je finis par souffler :

« Bon, Aïden, ce fut un plaisir. Je vais devoir y aller !

– D’accord. Merci.

– On remettra ça, la prochaine fois ! »

Il me fit un signe de la main et commença à ranger le filet. Je me sentis coupable de ne pas l’aider, mais il avait l’air d’avoir l’habitude et il fut plié avant même que j’atteigne les vestiaires. A l’intérieur, il y avait quelques camarades qui plaisantaient et qui rangeaient leur sac avant de rentrer chez eux. Nous étions en fin de journée et les cours étaient fini pour quasiment tout le monde. Alors que je me changeai, la personne qui était avec Aïden avant que j’arrive m’interpella :

« Hé, Bastien ! Alors, comment ça s’est passé avec la brute ?

– La brute ? Tu veux parler d’Aïden ?

– Ouais, c’est ça ! Pas trop insupportable ? »

Je ne comprenais pas vraiment pourquoi il l’avait surnommé ainsi. Aïden était un garçon assez grand et athlétique, mais il ne paraissait pas agressif ou même assez musclé pour mériter une appellation pareille. Il était au contraire plutôt fin pour un aussi bon sportif.

– Non, ça allait. Pourquoi ? Tu le connais ?

– Personne le connaît ! C’est un fou, ce mec. Il paraît qu’en collège, il était connu pour tabasser les gens qui lui adressaient la parole, même les filles. C’est un vrai psychopathe ! On arrive jamais à lui faire dire le moindre mot.

– Vraiment ? Ça fait longtemps qu’il est ici ? Je ne l’avais jamais remarqué.

– Il est de ton niveau, mais je crois qu’il n’est inscrit que depuis l’année dernière. C’est pour ça qu’il passe assez inaperçu. Mais du coup, tant mieux si ça s’est bien passé. Je n’ai pas trop envie de te voir avec un nez fracassé par une raquette ! »

Par réflexe, je mis la main sur mon œil gauche.

« Bon allez, les gars, rentrez bien !

– N’écoute pas trop les rumeurs, Simon, m’écriai-je avant qu’il parte. Ça fait gonfler les oreilles !

– Ouais, ouais, c’est ça ! Je suis un Pinocchio des temps modernes ! »

Et sans m'accorder un regard, sans se soucier du poids de ses mots, il s'éloigna des vestiaires.

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