Aurhiel

Le lieutenant s’agite aux prises avec le loup fantomatique.

 

L’aider ! Je dois lui venir en aide. 

 

J’épaule mon fusil. Je pensais être rapide, mais avant même d’avoir pu charger, la créature belligérante reçoit un choc au niveau du ventre, dans un grand bruit de détonation. Un trou se forme dans sa poitrine. Pas de sang. Un son. Un appel d’air. 

 

Et le loup se décompose en bris de verre. 

 

Une petite boule noire, pas plus grosse que mon poing, atterrit au sol. Une souris d’encre… La créature du lieutenant. Elle se tourne vers son mage et une grimace étrange tord ses lèvres. Puis l'animal disparaît dans un nuage de fumée. 

Kadara me saisit par le col, me tire en arrière, à temps pour éviter un loup qui visait ma gorge. 

Lady Mélodie agit la première. Elle fonce, épée au claires alors que nos ennemis apparaissent un à un. Mais dans sa précipitation, elle ne remarque pas la forme qui sort de terre et qui saute vers sa trachée à une vitesse impressionnante. Elle ne doit sa survie qu’à l’intervention de son singe qui crache une gerbe de flammes pour tenir l’assaillant en respect. 

 

L’avant-garde d’Aurhiel, la meute fantomatique, lance l’attaque… Et c’est la débandade. Nos adversaires fonctionnent comme un seul homme, avec une efficacité terrible. Nous, nous n’avons pas cette chance. 

 

— CADETS !

 

La voix du lieutenant s’impose malgré la blessure, malgré la clameur des combats. On se tournerait vers lui, mais nous n’en avons pas le luxe. Il nous lance des consignes claires et rapidement, le chaos devient une bataille organisée. Un de mes camarades à côté de moi reste immobile, tétanisé. 

 

Pas bon. 

 

Je l’attrape par l’épaule, désigne la trousse de soins qu’il porte à la taille et le bras de notre supérieur. Il met de longues secondes à comprendre ce que je lui demande, mais ses mains finissent par s’agiter en désordre pour panser les plaies de Lord de Nicit.

 

Bien.

 

Et alors que l’espoir de terminer cette journée en vie pointe enfin le bout de son nez, un cri, un hurlement qui semble mettre fin à cet assaut. Les créatures reculent et… 

 

Et Aurhiel apparaît. 

 

Sa présence la devance, et l’aura magique qu’elle dégage remplace les molécules d’air, une à une.

 

Elle a la physionomie d’une femme immense. Une série d’écailles sombres aux éclats bleutés recouvre sa peau d’un gris clair depuis sa poitrine pour la parer d’une robe de bal à la traîne interminable. Elle se tient à quelques pas derrière mon supérieur, qui, conscient de son arrivée, se retourne. Aurhiel tend des bras d’une portée démesurée vers la figure du blessé qu’elle enserre pour l’approcher de son propre visage. Ses longues griffes d’obsidienne veulent caresser ses cheveux, mais ne réussissent qu’à en faucher quelques mèches. La créature approche sa victime de son visage, comme si elle cherchait à le regarder droit dans les yeux, malgré son absence de globes oculaires. Là où ils devraient se trouver, on ne voit qu’un cuir épais qui recouvre aussi son front et qui se transforme en cornes de bélier. 

 

Aurhiel entrouvre ses lèvres anthracite. Un cadet esquisse un geste, prêt à intervenir. D’un regard de ses orbites vides, elle le tient en respect. Et lorsqu’elle tourne son attention vers le lieutenant, la souris s’est installée. Assise sur le visage de son adepte, elle lève un œil nonchalant vers son ennemie. Aurhiel la toise, tord ses lèvres dans une grimace horrible. Recule. Elle laisse retomber ses bras le long de son corps. L’air se raréfie. Non, disparait. Elles articulent des mots incompréhensibles et... elle chante ? Non, elle entonne trois notes. Seulement trois notes. L’étrange prélude d’une destruction massive. 

 

Et attaque

 

Le vide.

 

Je connais le vide. Inodore. Intangible. Destructeur. Silencieux... sinon pour les cris des cadets lorsque du sang souille la terre. L’offensive de la créature a été instantanée, aléatoire. Certains de mes alliés disparaissent. Et… personne n’a pu… 

 

Non ! 

 

Quelqu’un a réagi à temps, le jeune homme à la trousse de soins ! Il traîne le lieutenant dont les jambes ont tranchés par l’attaque avant de déchirer sa chemise pour en faire un garrot. 

 

Des piliers sortent de terre, enserrant les mains de la créature. Lady Serika ? Aurhiel, sans un mouvement, les fait disparaître. Simplement. Lord Raphaël invoque une colonne de flamme dans sa direction. La magie ne semble pas l’atteindre, mais elle a pour mérite de l’occuper. D’un autre angle, je fais de même. Kadara, toutes les créatures, leurs adeptes, s’ajoutent. Tenir. Nous devons tenir le temps que… 

 

Et tout disparaît... la magie invoquée, le sol… tant de choses...

 

— On continue ! je crie.

 

Cela me semble la seule solution viable pour le moment. Mais une forme que je reconnais comme celle de Lady Mélodie fonce tête baissée vers notre ennemie, l’épée aux claires. Non ! Pas au corps à corps… Elle n’a aucune chance ! Si j’agrippe son ombre pour la forcer à reculer ? Non, elle sera à la merci d’Aurhiel et… 

 

J’identifie la pression magique avant que quoi que ce soit n’apparaisse. La créature semble la percevoir aussi, puisqu’elle se désintéresse de l’attaquante pour lever les yeux. On dirait que tu mourras un autre jour, veinarde ! 

J’agrippe l’ombre de Lady Melodie, l’enserre et la force à reculer. Elle se tourne vers moi. Fulmine. M’insulte. Je me contente de protéger ma vue...

 

... alors que pilier de Lumière, teint le paysage de blanc. 

 

Chaleur. Pression. Pression écrasante. 

 

Des cris ? De la surprise ! 

 

Et le calme.... 

 

Devant nous, les vitraux d’une cathédrale se désagrègent. Une barrière magique ? 

 

Aurhiel ? 

 

Aurhiel se tient toujours au même endroit. Intouchée. Un bras en l’air, au centre d’une terre brûlée. Rien… Rien ne semble l’atteindre. 

 

Lumiel attaque du ciel, dans le but évident de détourner son attention. Une forme lumineuse se matérialise à ses pieds, accroupis. Et dans un éclair, cette forme lance sa hache en direction de sa gorge. Lorsqu’elle s’y enfonce, l’on entend qu’un bruit sec et l'arme reste bloquée.

 

Doucement, Aurhiel laisse tomber son regard d’abord vers l’arme, puis les mains qui la tiennent et enfin vers le visage de Lady Alexandra, encastrée dans une cuirasse de fer. Elle assure ses appuis et bande ses muscles, déterminée à trancher cette tête. La hache s’enfonce quelques centimètres dans un craquement de verre. J’ignore comment, mais la générale comprend qu’une offensive approche. Elle bondit en arrière quelques secondes avant que sa hache ne disparaisse. Elle invoque une nouvelle d’un geste de la main. Son œil se perd quelques secondes derrière la créature. Peut-être qu’Aurhiel sent la menace puisqu’elle se tourne à demi… au moment où le commandeur apparaît dans son dos et enfonce son épée au niveau de sa taille. Lady Alexandra attaque à son tour, vise encore une fois sa gorge. Prise en étaux…

 

– Qu’est ce que vous attendez pour vous replier ? s’écrie une voix 

 

Lady Lise se matérialise devant moi. Elle brandit son bâton racorni dont les quatre orbes magiques brillent d’une lumière intense. 

 

Reculer ? Oui. Les autres cadets le font déjà, sans quitter Aurhiel des yeux. Lord Rohan s’occupe des blessures du Lieutenant, mais évidemment, il n’a pas le temps de le soigner complètement et se contente de le stabiliser. Je libère Lady Mélodie, mais lorsqu’elle sent ses liens se desserrer, elle esquisse un geste vers l’avant, qui m’oblige à la restreindre de nouveau. Son singe saute vers mon visage, mais Kadara l’intercepte et, sans pitié, le détruit d’un croc. L’adepte des flammes me donne du fil à retordre, elle gesticule, invoque sa magie. Lady Lise se retourne, furieuse, et d’un mouvement de son bâton endort Lady Melodie. J’ignore quelle force est à l’œuvre et je n’ai pas le temps de m’en inquiéter. Alors que je recule, Lord Rohan se lève et avance vers la bataille. 

 

Il soigne les blessures des combattants aussi vite qu’elles apparaissent. Impressionnant ! À vrai dire, l’équipe formée par le commandant de l’ordre me semble extrêmement bien rodée. Lady Alexandra s’arrange pour garder l’attention de la créature, laissant la voie libre aux attaques de Lord Glenn et de Lady Lise. Comme la générale est la cible principale d’Aurhiel, Lord Rohan peut concentrer son regard uniquement sur elle et économiser ses forces.


 

Puis se matérialise un soleil jaune qui irradie d’une lumière blanche, comme le nôtre, mais si la forme paraît à peu près sphérique, elle ressemble à de longues écharpes éblouissantes qui s’agglomèrent autour d’un orbe d’or. Et une fois à l’abri derrière un bâtiment, je vois un éclat puissant, comme celui d’une grenade aveuglante. Et même protégée, je ressens la tempête de magie pure qui balaye la ville. 

 

— Cadets ! 

 

La voix du Lieutenant, plus faible, réussit à nous regrouper. Soutenu par deux adeptes, le visage pâle, il donne ses ordres. Mes yeux ne peuvent s’empêcher de tomber sur ses moignons, sectionés, mais encore tachés de sang. 

 

Je crois que sa carrière touche à sa fin… Non, ses blessures, aussi terribles soient-elles, semblent soignables… Et cela me fait froid dans le dos. Après combien de jambes amputées l’on devient caporal, lieutenant, ou même commandeur ? 

 

Fort.

 

 On dit que seuls les mages les plus forts survivent au Lys. Personne n’a jugé bon de préciser qu’il s’agissait aussi de force mentale. 

Plus que l’ordre avec le moins de nouveaux membres, le lys est celui qui en perd le plus. 

 

Nous sommes les derniers à rejoindre notre camp. À notre arrivée, une équipe médicale fonce vers nous et nous dirige vers leur quartier. Deux d’entre eux récupèrent Lady Melodie. Je ne suis pas blessée, je ne crois pas, mais cela n’empêche pas les médecins de m’ausculter. Je suis encore sous cette contrainte lorsqu’une clameur extérieure m’apprend le retour du commandeur et de sa troupe.

 

Lord Glenn a leur tête, parade la tête haute, son épée nonchalamment posée sur ses épaules. 

Un sourire se dessine sur ses lèvres, alors qu’il apparaît devant ses soldats. Il n’ouvre pas la bouche, mais ne fait pas d’annonce grandiloquente. Il se contente d’une phrase :

 

« Aurhiel a été vaincue, le Lys a triomphé. Ce soir, nous célébrons notre victoire ! »

 

Sous les clameurs de joie, mon œil se perd sur chacun des membres du commandement du Lys. Ils semblent… intouchés. Seules leurs tenues portent les stigmates de la bataille. Lady Alexandra traîne sur son dos une armure malmenée, qui laisse apparaître un bras nu, couvert de stries plus claires, comme une peau neuve. Son casque ne montre rien de son visage, aussi, peut-être que j’imagine son regard posé sur Lord Glenn et… malgré l’euphorie ambiante, elle reste étrangement silencieuse, immobile. Lumiel ne se trouve pas avec elle… En soi, cela n’a rien d’inquiétant, mais… même les créatures subjuguées peuvent mourir avant de renaître. 

Difficile de lire l’expression de Lady Lise avec sa figure cachée à la fois derrière son chapeau et son bâton. Lord Rohan présente des traits ternes… La fatigue peut-être ? Après tout, s’il soigne les blessures de ses camarades en temps réel, cela doit lui coûter une énorme quantité d’énergie. Et…

 

Un cri de rage pure me sort de mes pensées. Je suis poussée en avant. Alors que je rencontre la terre, je sens passer une vague de chaleur. Kadara prend immédiatement une posture défensive derrière moi. Un tremblement agite le sol. Je lève les yeux… Lady Serika et Lady Mélodie sont en plein combat ? Lady Mélodie remue son épée dans tous les sens, elle cherche visiblement à franchir l’obstacle que représente Serika, mais elle se pose comme un mur impénétrable.

 

— Harriott ! Espèce de lâche ! Viens te battre !

 

Moi ? Est-ce que Lady Mélodie m’a attaquée par-derrière ? Est-ce que Lady Serika me défend ? Leur combat ne dure pas longtemps, d’autres mages interviennent. Si trois d’entre eux doivent plaquer l’adepte des flammes au sol, son adversaire cesse toute offensive sans qu’on lui demande. Les regards se tournent naturellement vers le commandeur, encore présent. D’un geste de la main, il annonce agacé :

 

— Mettez-les aux arrêts. Je me pencherai sur leur cas demain. 

 

« Les » ? Toutes les deux ? Il est pourtant évident que Lady Serika n’a fait que se défendre… Me défendre. Je me relève. Dois-je intervenir ? Que dire ? Mon indécision joue contre moi, déjà, les deux mages sont emmenés et l’état-major disparaît. 

 

L’incident est vite oublié pour laisser place à la célébration de notre victoire. 

 

Notre victoire ? 

 

Non. Cette victoire ne m’appartient pas, on ne fait que me l’offrir. 

 

À la nuit tombée, je m’éloigne des clameurs pour me diriger vers les geôles improvisées. Deux gardes en faction m’accueillent. Alors que je m’apprête à argumenter pour qu’ils me laissent passer, ils se contentent de me saluer. Ils acceptent la viande et les boissons que je leur apporte, avant de m’annoncer que je n’ai droit qu’à cinq minutes avec les prisonnières.  

 

Leurs créatures, un doberman et un pigeon posé sur la tête du premier m’accompagnent à l’intérieur alors que Kadara m’attend à l’extérieur. Deux cages lumineuses enferment Ladies Mélodie et Serika. Si la dernière est calmement assise sur une chaise qu’on lui a fournie, Ruzim à ses pieds, l’autre est attachée et bâillonnée, sa magie visiblement entravée par des sceaux restrictifs. Son singe, allongé près d’elle, dort sous l’effet d’un sceau anti-magie. Jetée au sol, dos à l’entrée, elle doit entendre mon arrivée, mais choisit de l’ignorer. Ou peut-être est-elle tout simplement incapable de se retourner ? Lady Serika se lève, mais reste muette. C’est à moi de parler, mais les mots peinent à sortir. 

 

— Je vous dois des remerciements.  

 

Elle les accepte d’un signe de la tête. Et le silence retombe. Lady Serika n’est pas bavarde, je l’avais déjà constatée, mais à ma grande surprise, elle reprend la parole :

 

— Que lui avez-vous fait ? demande-t-elle en désignant la cellule en face d’elle.

 

 La remarque de Serika sonne comme un reproche. Elle doit s’en rendre compte parce qu’elle choisit un ton qui se veut plus doux, mais reste empreinte d’une certaine rudesse :

 

— Un mage n’attaque pas sans raison.

 

Je ne peux m’empêcher de noter un peu de jugement dans sa voix. Oui, c’est vrai, mais ladite raison peut être extrêmement stupide… En l’occurrence… 

 

 — Qu’ai-je fait, sinon lui sauver la vie ? 

 

Derrière moi, la concernée s’agite, mais je préfère l’ignorer. La tente s’ouvre et Lord Raphaël entre alors. Il ne cache pas sa surprise en me voyant, il hésite à entrer, mais se résout à le faire. Il me regarde, silencieux, me lance un salut balbutiant, c’est Lady Serika qui prend la parole :

 

— Qu’est ce que tu fais là ? 

 

Son ton sec ne le perturbe pas le moins du monde, il force un sourire avant de répliquer :

 

— Me moquer de toi bien sûr, finir aux arrêts dès ta première mission ! Un exploit vraiment. 

 

La tonalité caverneuse de sa voix m’étonne par sa différence avec son timbre habituel. Il se plonge dans un silence pensif et il reprend, comme si ce moment n’avait jamais eu lieu. 

 

— Je ne manquerai pas de raconter cela à tes enfants ! 

 

Lady Serika ferme les yeux pour toute réponse. 

 

— Harriott, m’interpelle un garde, vos cinq minutes sont écoulées. 

 

J’acquiesce. Avant de partir.

 

« Lady Serika, vous ne resterez pas dans cette situation très longtemps, vous avez ma parole »

 

Ce serait quelque chose de bien héroïque à dire… Mais qui suis-je pour faire ce genre de promesses ? 

 

Comment se portent Ruzim et la fille ? Me demande Kadara dès ma sortie. 

 

Bien, je réponds, ne t’inquiète pas. 

 

Inquiète, elle le demeure, mais je sens que ses craintes se dirigent ailleurs. 

 

La musique, les clameurs et les lumières de feux de camp s’entendent même d’ici, à plusieurs mètres de distance. Aucune de nous ne se trouve d’humeur à la fête. La louve ouvre la marche vers notre tente, mais fait un détour inattendu pour s’orienter vers une autre, plus grande d’un rouge sali, qui trône au centre : celle du commandeur.

 

Et je remarque alors quelque chose de surprenant. La tente est gardée, rien d’extraordinaire… mais les gardes eux…

 

Loin de la petite soldaterie habituelle, ils sont tous des officiers subalternes, des capitaines aux cheveux blonds, soit trois grades au-dessous de celui de général… et deux d’entre eux surveillent chaque face de l’abri. Huit officiers pour la protection d’un seul homme... Je ne suis pas certaine qu’ils étaient postés là avant. 

 

Kadara se tourne vers moi, elle capte mes réflexions et y répond simplement : 

 

La magie draine. La magie tue.

 

Ces mots remuent en moi alors j’en saisis l’accent sinistre. Non. Impossible. Personne ne semblait… 

 

J’invoque une petite créature d’ombre. Mais à peine l’ai-je formée qu’un lasso lumineux m’enserre les poignets et me tire avec une force qui me jette en avant sur plusieurs mètres. Je finis à terre au-devant d’un des capitaines qui m’immobilise de sa botte. 

 

Après un moment de surprise, il retire son pied, mais garde mes mains liées. Je réussis à me hisser sur mes genoux, mais le jeu que la corde me laisse ne me permet pas plus. Le regard que me lance mon supérieur ne montre aucune indulgence :

 

— Pourquoi n’êtes-vous pas avec vos camarades ? Me demande-t-il, méfiant. 

 

J’ignore ce que j’ai fait pour…

 

Tenter d’espionner un commandeur ?

 

Ou plus précisément, la réaction à la simple invocation d’une magie non agressive me paraît extrêmement démesurée. 

 

— J’ignorais que ma présence là-bas était obligatoire. 

 

J’essaye de garder un ton humble, je baisse la tête et ajoute :

 

— Il semblerait que j’ai commis une infraction, sachez qu’en toute bonne foi, je n’en avais pas conscience.

 

Un silence lourd me répond, je me risque à lever les yeux, pour ne voir qu’un regard tranchant. Clairement, il ne mord pas à l’hameçon… Est-ce mon ton ? 

 

Je sens la masse de Kadara. Elle s’est avancée à pas lents avant de s’asseoir près de moi, calmement. Un bruit dans le dos du mage le distrait : un objet pesant qui tombe… et un cri de douleur ? Il esquisse un geste pour entrer dans la tente, mais se reprend. 

Un écureuil s’échappe de son col, et la petite créature saute sur le museau de la louve, avant de se frayer un chemin jusqu’à son oreille.

S’ils communiquent, personne n’entend ce qu’ils disent, puis le rongeur retourne à son poste. L’expression du capitaine se déforme dans une contrariété évidente. À contrecœur, il fait disparaître le lasso lumineux qui m’enserre les poignets. 

 

— Il est interdit d’invoquer la magie au alentours de la tente du commandeur, crache-t-il.

 

— Je l’ignorais, je répète en me relevant. 

 

Il se force à me congédier de la tête. Alors que je m’éloigne, je sens un regard dans mon dos. Kadara se retourne à ma place et ne voit que l’ondulation de la toile. 


 

Nous consacrons la journée suivante à la préparation de notre départ. Nous ne partirons que demain à l’aube, après tout notre retrait est bien moins urgent.  

 

Nous sommes principalement occupés avec la liaison avec l’ordre de la ville qui prendra la suite des opérations en tandem avec la branche locale du Lys. On confie aux cadets les tâches les moins passionnantes. La mienne ? L’inventaire de nos vivres. Kadara, elle, reste libre de découvrir les environs comme elle le souhaite. 

 

Lady Serika a été libérée à l’aube, mais je ne crois pas que ce soit le cas pour Lady Melodie. 

 

Mon travail commence tôt dans la matinée et continue jusqu’à l’heure du repas. À cette heure-là, la cuisine où je me trouve fourmille d’activités. Je manque d’ailleurs de percuter Lady Lise après avoir fini de compter nos sacs de céréales. Elle transporte un plateau-repas et me lance un regard assassin après avoir empêché la carafe d’eau de se renverser. Son propre déjeuner, l’état-major mange rarement en compagnie des autres membres… 

 

Je m’excuse et m’écarte pour lui laisser le passage. J’entrevois sous son chapeau un œil bleu qui m’observe avec méfiance.

 

— Lise ! 

 

Je reconnais la voix qui l’interpelle comme celle de Lady Alexandra. Même le visage préoccupé, elle n’oublie pas un sourire lorsqu’elle me remarque. Elle souffle quelque chose à l’oreille de Lady Lise d’un ton vif.

 

— Mais je dois… commence le mage au couvre-chef avant d’être interrompue par la générale. 

 

Lady Alexandra récupère le plateau et le place entre les miennes. 

 

— Apportez cela au commandeur, m’ordonne-t-elle.

 

— Pas elle ! rétorque Lady Lise avec dégoût. Elle…

 

Mais Lady Alexandra répond d’un regard sévère avant de l’entraîner à sa suite. Je passe quelques secondes seule, debout dans nos cuisines improvisées, un peu bête, avec un repas entre les mains…

 

La nourriture a été préparée avec un soin visible : la viande en sauce a été découpée en morceaux de petite taille, de même que les légumes. Si ce repas est destiné à Lord Glenn, peut-être est-il trop léger… Mais qui suis-je pour juger ? Le général Lux-Gamar m’a donné un ordre et il me faut obéir… n’est-ce pas ? 

 

Devant la tente du commandeur, je retrouve les mêmes gardes blonds que la nuit dernière. Celui à qui j’adresse la parole me regarde avec une suspicion non dissimulée, mais m’ouvre le passage. Lord Glenn lève les yeux à mon entrée. S’il est surpris de me voir, il ne laisse rien paraître. Au moins, je sais qu’il est toujours en vie.

 

— Posez cela ici, m’ordonne-t-il en désignant un coin de son bureau. 

 

Je m’exécute et, sans attendre, me dirige vers la sortie. 

 

— Puisque vous êtes là… commence-t-il.

 

Je m’immobilise. Évidemment… Comment pourrais-je éviter une discussion en rapport aux événements d’hier soir ? 

 

— Lady Melodie de Leinade ? demande-t-il sans plus d’introduction. 

 

Je me retourne lentement. Il désigne une chaise face à son bureau qui n’était pas là à mon entrée. J’hésite, mais finis par m’asseoir. Il doit être très fier de son profil, parce qu’il me offre lorsque je m’installe. On ne transporte que peu de meubles lors de ce genre de mission, quelques lits des camps, quelques tentes… Le reste a été formé à partir de roche, taillée par un mage de terre. 

 

— Eh bien, quel est le problème avec Lady de Lienade ? 


 

J’explique la situation en quelques mots alors qu’il plonge son regard sur les documents devant lui. À la fin de ma tirade, il prend le temps de les ranger. Son attention se porte sur son repas, sa main se dirige vers la carafe d’eau, mais il se ravise et m’observe… 

 

Sa main… A-t-elle été saisie par un tremblement ?

 

— Qu’arrivera-t-il à Lady Serika ?

 

— Je rendrai mon jugement plus tard. 

 

Un lourd silence s’installe. J’espère qu’il me renvoie, mais à la place, il se désintéresse de moi pour continuer sa lecture. L’étiquette m’interdit de sortir sans son ordre. J’ignore ce qu’il attend de moi… 

 

— Puis-je faire quelque chose d’autre pour vous ? je demande. 

 

D’un stylo plume, il pose quelques notes sur ses documents. Il en referme le bouchon et le tape contre son bureau.

 

— Que faisiez-vous hier soir ? 

 

Étonnant que cette question ne soit pas venue plus tôt.  

 

— Je me promenais. Rien de plus. 

 

Le battement de son stylo comble le silence.

 

— Vous mentez, déclara-t-il d’une voix calme, dépourvue d’accusation.

 

Il... ose me traiter de menteuse ? 

 

C’est vrai, toi qui es pourtant si innocente !

 

Bon, d’accord… Je déforme… ou plutôt je l’arrange, mais attaque la fille d’un Duc sans détour… Quel toupet ! 

 

Ma chaise devient soudainement inconfortable. Si j’endosse cet uniforme rouge aujourd’hui, rien ne garantit qu’on m’autorise à le porter demain. Ce qui me semble compromis si je ne réussis pas à convaincre mon interlocuteur. Je dois…

 

—  La magie draine, la magie tue. Comment ne pas être...

 

Inquiète ?

 

— ... Concernée par ce genre d’informations ?

 

Le battement cesse... quelques secondes avant de reprendre à un rythme régulier. Ses yeux se tournent enfin vers moi. 

 

— Vous avouez donc…

 

— Je n’avoue rien du tout, Commandeur. J’explique simplement être coupable d’une curiosité mal placée. 

 

Il pose son stylo, rit derrière son point fermé. Puis d’un geste souple désigne la sortie de son antre.

 

— Je suppose que vous avez encore du travail, lance-t-il, amusé, je vous en prie, ne me laissez pas vous retenir.

 

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Zlaw
Posté le 28/11/2021
Bonjour Pandasama !


Je suis hyper contente de trouver un nouveau chapitre de la Lumière d'Êlo dans mes actualités PA ! C'est l'une des histoires qui m'emporte le plus ici, je crois. J'aime beaucoup ton univers et tes personnages, et je me laisse agréablement porter par les aventures que tu proposes. Je te remercie donc de continuer à partager ce récit. =)

On a droit au face à face avec la créature du vide, comme présagée particulièrement terrible. On peut observer en direct ses actions dévastatrices, comme on en avait déjà vu les conséquences dans les chapitres précédents. C'est assez dérangeant, ce super-pouvoir de simplement retirer des choses, et tout ce qu'il y a autour doit bien s'en accommoder. Quand ce sont les jambes du lieutenant, c'est un peu l'horreur. =S Ont-ils une magie pour les lui rendre, ou bien lui fournir des prothèses dignes de ce non ? Aussi, Roselynd évoque la perte de membres pour monter en grades, et pourtant Lord Glenn et Lady Alexandra semblent entiers, et ce sont les plus hauts gradés des forces armées. Encore une preuve de leurs compétences ? Il semble miraculeux qu'il n'y ait eu aucun mort à déplorer dans tout cet affrontement, d'ailleurs. Quoique, des gens n'ont-ils pas disparu pendant la bataille, pourtant ? Il n'en est pas fait mention au moment de célébrer la victoire.

Côté tactique, j'ai bien aimé que les cadets ne fassent que distraire/retenir la créature jusqu'à ce que l'état-major arrive et lui latte la tronche (excuse la familiarité, car ça se veut un compliment, c'est juste que je ne trouve pas de meilleure tournure pour décrire combien je trouve l'équipe du sommet super cool *o*). Deux coups de hache, un coup d'épée, et surtout la colonne de lumière, puis carrément un genre de soleil si puissant que notre narratrice ne peut même pas en être témoin directement. Impressionnant. Ils méritent leur rang, et c'est d'autant mieux illustré par le côté 'faible' des cadets, même s'ils font de leur mieux. Quand tout le monde est surpuissant, personne ne l'est, et inversement un écart trop écrasant serait irréaliste, même pour du fantastique. Là on voit bien que les mages disons débutants font des choses pas mal du tout, mais il faut vraiment des gros calibres pour gérer la situation.

Post-bataille, je m'inquiète pour Lumiel, dont le sort n'est pas clair, et aussi pour Lord Glenn. L'annonce funeste de Kadara, répétée plus tard par Roselynd ("La magie draine. La magie tue.") n'a rien de rassurant. Est-il affecté par son combat, aussi victorieux en soit-il ressorti ? Peut-il se remettre ou bien les dommages sont irrémédiables ? En tous cas j'aime décidément bien ses petites manières d'alpha, de poser son épée sur ses épaules, de rire derrière son poing, ne pas laisser paraître sa surprise, etc. Ça peut paraître de petits détails mais ça m'interpelle toujours. Bien joué. =)

Quant à Lady Melodie, je la trouve décidément idiote. Foncer vers un ennemi plus puissant qu'elle d'abord, puis blâmer la personne qui l'a préservée d'une mort certaine. En la traitant de lâche, vraiment ? Roselynd était autant sur le front que les autres. Et en plus l'ordre de retraite avait été donné, la seconde fois. Lady Lise est même intervenue pour anesthésier la folle dingue. Dommage que Lady Serika se soit retrouvée au milieu de tout ça. Mais au moins ça confirme qu'elle sera probablement plutôt une alliée pour Rosleynd, et c'est vraiment pas de refus.

Voilà voilà. Encore un chapitre solide. J'ai peut-être été un chouïa perdue avec certains noms propres, mais avec le contexte ça ne sort pas de la lecture. Et il faut aussi savoir que je suis pas très douée avec les noms de personnages, donc c'est peut-être juste moi. À bientôt j'espère ! =)

P.S.: voici mes notes tournures et orthographe sur ce chapitre, si ça peut t'aider à peaufiner :
- "Elle se tourne vers son mage et une grimace étrange tord ses lèvres avant de disparaître dans un nuage de fumée." -> C'est la grimace qui disparaît dans un nuage de fumée, ou bien la souris ?
- "épée au clair vers" / "l’épée aux claires" -> Désolée, mais je ne saisis pas le sens de la tournure, ni pourquoi elle est tantôt au singulier tantôt au pluriel. Et je pense que l'adverbe 'vers' est soit en trop, soit il manque un terme derrière lui. =]
- "Aurhiel tend des bras d’une portée démesurée vers la figure du blessé qu’elle enserre pour l’approcher du sien." -> Qu'est-ce que désigne 'du sien' ?
- "avance sa victime de son visage" -> 'approche sa victime de son visage', plutôt, non ?
- "son absence de globe oculaire" -> Même si elle n'en a aucun, le nombre attendu est 2, donc j'aurais tendance à mettre globes oculaires au pluriel. Mais je pense que c'est optionnel.
- "qui se transforme en corne de bélier." -> À moins qu'Aurhiel n'ait qu'une seule corne de bélier sur son front (ça peut être un genre, asymétrique), il faut du pluriel ici aussi. 'en cornes de bélier'. (Au passage, design très stylé pour Aurhiel, même si j'ai eu un poil de mal à comprendre quelles étaient ses dimensions exactement. J'ai pensé 10 mètres avec l'adjectif "immense", et en fait s'ils peuvent la frapper presque au corps à corps, c'est sans doute qu'elle en fait plutôt 2 ou 3, non ?)
- "L’air se raréfie. Non, disparais." -> 'disparaît'.
- "alliers" -> alliés
- "dont les jambes ont sevré" / "déterminée à sevrer cette tête" / "sur ses moignons, sevrés," -> J'ai été très surprise de trouver le verbe 'sevrer' à plusieurs endroits, d'après le contexte pour signifier couper/trancher. Je trouve une similitude au verbe 'to sever', en Anglais, mais je ne crois pas que cet anglicisme existe, en plus du fait que le verbe sevrer a déjà un sens, assez différent, il me semble. Pour moi, c'est priver au sens retirer un objet ou une ressource étrangère à l'individu, pas lui enlever une partie de lui-même.
- "en serrant les mains de la créature" -> enserrant
- "Lorsqu’elle s’y enfonce, l’on entend qu’un bruit sec et y reste bloquée." -> Il manque un rappel du sujet, je pense.
- "Et même à protéger" -> 'Et même protégée/à couvert'
- "Mélodie" -> Le plus souvent, tu n'y mets pas d'accent
- "Que vous lui avez fait ?" -> 'Que lui avez-vous fait ?'
- "À l’occurrence" -> 'En l'occurrence'
- "Il ne cache pas sa surprise en me voyant, il hésite, mais se résout à le faire." -> À faire quoi, au juste ?
- "Je ne manquerais pas de raconter cela à tes enfants !" -> 'manquerai'
- "Le Louvre" -> 'La Louve' (mais c'est rigolo, comme lapsus ^^)
- "m’enserre les poignées" -> 'poignets'
- "me tire avec une force qui le jette" -> 'me jette'
- "Je finis à terre au-devant d’un des capitaines qui m’immobilisent de sa botte." -> 'm'immobilise' (un seul des deux capitaine agit, puisque tu dis 'sa botte' et non pas 'leurs bottes')
- "Me demande-t-il, méfiant ?" -> Point d'interrogation injustifié, je pense, non ?
- "dans les prémisses de la tante du commandeur" -> prémisses en français ne correspond pas à 'premises' en anglais. Aux alentours, peut-être ? Et il s'agit d'un tente, pas de la sœur d'un de ses parents, aussi. ^^
- "Nous sommes principalement occupées" -> Pourquoi du féminin, s'il s'agit de toute leur équipée, mixte ?
- "Je passe quelques secondes seules" -> 'seule'
- "nos cuisines improvisée" -> 'improvisées'
- "un ordre et qu’il me faut obéir" -> 'qu'il me faut obéir' ou 'et il me faut obéir'
- "Leinade" / "Lienarde" -> Il faut choisir.
- "parce qu’il offre lorsque je m’installe" -> 'il l'offre' voire 'il me l'offre'
- "Je rendrais mon jugement plus tard" -> 'rendrai'
- "d’une voix calme, dépourvu d’accusation" -> 'dépourvue' (tu pourrais vouloir dire que c'est Lord Glenn qui est dépourvu, mais ça sonnerait étrange)
Pandasama
Posté le 04/12/2021
Bonjour !

Déjà, je m’excuse de mon temps de réponse, un peu fatigué/occupé ces derniers temps, je crois que ça se sent un peu dans ce chapitre.

C’est toujours un plaisir de lire tes retours !

En effet, je trouvais illogique que de jeunes cadets réussissent à « vaincre » Aurhiel, c’est déjà un miracle qu’ils réussissent à y survivre… mais je voulais aussi faire comprendre qu’ils n’étaient que des débutants et que certains feraient des erreurs sans être totalement incompétents... Alors que l’autre coté, on a l’état-major qui combat des ces créatures depuis des années et qui sait quoi faire…

Quant à Lady Mélodie et Lumiel, on en reparlera…

Ravie que ce chapitre t’ait plu, même si j’ai laissé passer beaucoup trop de fautes...

Au chapitre suivant, j’espère !
Zlaw
Posté le 10/12/2021
Hello Pandasama,


J'ai hésité à répondre, de peur que ce ne soit pour ne rien dire, et puis je me suis dit que je me devais d'au moins essayer de t'aider à surmonter ce semblant de culpabilité que j'estime mal placé. =)

Déjà, pas de souci pour le 'délai' de réponse. Tu ne me dois rien. C'est comme les consignes de sécurité dans les avions, prends soin de toi avant tout ! ^^

Quant aux fautes, ne t'en formalise pas. Personne n'aime en faire, mais il est impossible de ne jamais tomber dedans. Aussi, pour moi, l'essentiel c'est le fond et la structure ; les fautes se corrigent, alors qu'une mauvaise histoire le sera sûrement toujours. C'est pour ça que je me permets de donner un coup de main, d'ailleurs, parce que je pense que ton récit le mérite. Et puis, en l'occurrence ce n'est pas bloquant, je t'assure. =)


Au chapitre suivant sans faute ! =D
Pandasama
Posté le 12/12/2021
Salut !

Haha, merci de ta réponse, en vrai ça me fait plaisir et crois-moi, je ne prends pas ce message comme une « réponse pour ne rien dire », au contraire.

Quant à ma culpabilité, ouais... Je me suis dit que certaines fautes auraient pu être évitées avec une relecture plus attentive… Mais tu as raison, les fautes se corrigent !

Sur ce, au prochain chapitre !
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