Au-delà des vents

Par Rimeko
Notes de l’auteur : Attention, évocation d'abus sexuel (Thème : écrire en musique - on a donc eu une alternance de musiques calmes / tristes et très rythmées / violentes, d'où les changements de ton assez brutaux parfois...)

Seul un souffle emplissait le ciel.

La mer, des lieux en contrebas, déroulait ses vagues en silence, comme si un monde entier séparait les flots des grandes voiles blanches de L'Annabeth. Le navire fendait lentement les airs, noyé dans le bleu presque violet de ce soir d'été, se dirigeant vers un ciel encore paisible. Chris s'appuya contre la balustrade, laissant son regard se perdre dans l'horizon et le vent jouer avec ses longs cheveux bruns.

Derrière elle bruissait l'équipage telle une ruche d'abeille qui ne connaissait jamais le repos. Elle leur jeta un coup d'œil, s'amusant de leur activité frénétique et de leurs regards paniqués. Sur toile de fond s'amoncelaient des nuages de tempête, d'un gris sombre aux nuances d'hématome, griffé çà et là par des fouets d'une blancheur aveuglante. L'atmosphère se chargeait d'électricité.

Quand le premier coup de tonnerre retentit, résonnant dans toute la coque du voilier, Chris se hissa sur le bord du bastingage et resta là, ses pieds nus battant le vide. De temps en temps, ses talons heurtaient le bois. Son sourire s'élargit quand une bourrasque s'engouffra dans les immenses voiles, faisant bondir en avant L'Annabeth comme un cheval que l'on frappe.

« Viens m'aider !»

« La voile ! Ferle la voile, putain !»

Jurons, ordres et cris s'entremêlaient sous les pans de tissu malmenés par le vent. Chris secoua la tête. Toute cette agitation humaine la fatiguait – heureusement qu'elle se tairait bientôt. La jeune créature renversa la tête en arrière, écarta les bras et se laissa attirer par le vide jusqu'à se retrouver en équilibre précaire entre le bastingage et le grand saut, juste hors de portée du gouffre avide. Elle ferma les yeux et le voilier disparut. À nouveau, il n'y avait plus que le sifflement du vent, auquel venaient s'ajouter les roulements de tambour du tonnerre. Il commençait à pleuvoir et elle laissa les gouttes dégouliner sur son visage, refroidir sa peau brûlante et s'infiltrer à travers ses paupières entrouvertes comme autant de larmes. Ses doigts se mouvaient lentement dans l'air comme pour étreindre la pluie, son corps tout entier tressautait à chaque éclair qui déchirait le ciel, son souffle s'accordait à celui des vents, soulevant sa frêle poitrine avec un peu plus de force à chaque inspiration. Les voiles claquaient dans la tempête, le bois gémissait, le vaisseau tout entier grinçait et se plaignait de toute son âme. Chris entrouvrit les yeux, juste assez pour voir un pan du tissu immaculé s'arracher à son support et prendre son envol à travers le ciel assombri.

« Au revoir Annabeth, murmura-t-elle à la voûte céleste, reliée au frêle navire par les lignes verticales tracées par la pluie. Je te promets que je ne le voulais pas. Parfois, j'aimerais ne pas être née, tu sais.

- Moi j'étais heureuse. »

Chris rouvrit complètement les yeux et se redressa. À côté d'elle, debout en équilibre sur la mince rambarde de bois se tenait une femme à la peau sombre, vêtue seulement de grands voiles couleur de nuage. L'un avait été déchiré, dévoilant son sein nu.

Chris sauta sur le pont pour lui faire face :

« Tu savais ce qui allait arriver, pourtant !»

Sa voix avait grimpé dans les aigus contre sa volonté.

« Non ! s’insurgea Annabeth. Tu m'as fait croire que tu pouvais m'offrir ce dont je rêvais, et puis tu m'as manipulée, tu m'as imposée tes conditions, et- »

La jeune créature sursauta comme si les mots l'avaient piquée, ses yeux soudain assombris.

« Menteuse ! Menteuse ! Menteuse ! »

Chacun de ses mots s'accompagna d'un coup de tonnerre, plus assourdissant que le précédent, couvrant sa voix qui se brisa à demi sur la dernière syllabe.

« Je t'ai aimée !

- C'est toi qui mens. »

Une grimace dégoûtée plissait le beau visage d'Annabeth. Chris fit un pas en avant, ses pieds nus laissant une empreinte sur les planches détrempées.

« Tu te souviens de notre rencontre ? commença-t-elle, sa voix un chuchotement fébrile. Le sable était si fin, le ciel si clair, la mer si accueillante. J'avais suivi les mouettes, je t'avais trouvée. Tes voiles flottaient au vent, mettant en valeur ta silhouette élancée. Les embruns t'avaient recouverte d'un vernis qui étincelant sous les rayons d'un soleil tout neuf. Je venais de me réveiller, et il était si tôt qu'il n'y avait que nous. "Suis-moi", m'as-tu dit. Évidemment, je n'ai pu que t'obéir. Je suis montée à bord, séduite avant même d'avoir pu comprendre ce qui m'arrivait. Je t'ai suivie pendant des années, aux quatre coins du monde, je me suis pliée au moindre de tes désirs et j'ai emmené les neuf vents avec moi. J'ai tenu ta main et nous avons marché sur l'eau, j'ai joué avec les vagues, j'ai ouvert la bouche et goûté le sel sur ma langue. Au creux d'une vague, nous nous sommes unies. Quant à moi, je t'ai ouvert la voie des airs ! Je t'ai hissée au-dessus de moi, plus haut que tu n'aurais jamais pu aller seule. Tu te balançais, d'avant en arrière, transportée, la tête levée vers les sommets qui te tendaient les bras. J'étais heureuse aussi à ce moment. Et puis- »

Chris leva les deux poings tout d'un coup et l'orage se cabra autour d'elle, ouvrant ses mâchoires prêtes à se renfermer sur le navire, à l'engloutir au fond de la noirceur de son corps torturé.

« Je vais te tuer. Je vais déchirer tes voiles, te mettre à nu, te révéler dans toute ta vulnérabilité. Ton rêve sera ta perte. Je t'ai portée, je t'ai caressée et je t'ai amenée au ciel. Maintenant, tu ne veux plus, mais moi je veux toujours ! Tu t'es promis à moi, rappelle-toi ? Alors maintenant je te veux, je te veux toute entière. Et je m'en fiche que tu ne veuilles pas. J'ai attendu assez longtemps. Tu ne sais pas combien de fois on m'a promis l'horizon, tu ne connais pas la moitié de ce que j'ai déjà subi. Je t'avais prévenue, pourtant, mais tu n'as pas voulu me croire. Tu as voulu continuer à jouer au gré des vents, de mes vents. Tu as perdu. »

Elle s'avança, ses pieds légers touchant à peine le pont, toutefois l'énergie qui se dégageait d'elle suffit à faire reculer Annabeth. Son talon se retrouva dans le vide, elle vacilla, ne conserva son équilibre que d'extrême justesse. Chris se mit sur la pointe des pieds, puis ses pieds eux-mêmes ne touchèrent plus le sol et son visage s'éleva à hauteur de celui de sa compagne. Elle la contempla pendant de longues secondes, il sembla qu'elle allait l'embrasser. À la place, elle la saisit par le col de ses voiles et l'attira sur le pont, violemment, si bien qu'Annabeth s'écroula dans ses bras.

Alors la jeune créature lui fit tenir sa promesse, de gré ou de force, alors qu'autour d'elles la tempête tombait enfin sur le navire, arrachait les dernières voiles qui l'habillaient encore pour le mettre à nu, forçait ses barrières et pénétrait jusqu'au fond de son intimité. Les vents disloquèrent son corps jusqu'à ce qu'il n'en reste rien, que des débris qui retournèrent à l'océan qu'elle avait tant voulu quitter.

« Je te promets que je ne voulais pas que ça finisse comme ça, chuchota Chris – mais la tempête emporta sa voix. »

L'équipage mourut, et aucun humain ne sut jamais rien de ce qui s'était passé sur le pont du navire maintenant naufragé. Ils étaient aveugles à ce monde entre les mondes où les promesses ouvrent l'océan en deux et fendent le ciel, où un cœur brisé provoque la pire des tempêtes, où les bateaux ont une âme et les vents un esprit.

Dans le calme revenu, une silhouette flottait à quelques centimètres au-dessus des flots qui grondaient sourdement. Ses orteils nus se tendirent pour effleurer la surface de l'eau. L'instant d'après, une vague se fracassait contre les mollets de la jeune créature et le sel mordit les éraflures laissées par les ongles d'Annabeth.

Tout autour d'elle gisait les fragments de celle qu'elle avait tant aimée.

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Vylma
Posté le 16/12/2019
J'ai bien aimé ! Mais peut-être parce que je suis fan du thème marin 😁

Les descriptions de la météo étaient assez percutantes. L'histoire tragique était bien amenée aussi.

J'ai juste eu un peu de mal à savoir, dans les dialogues et les descriptions des personnages, qui parlait et qui agissait, dans doute parce qu'un pronom féminin était utilisé pour les deux.

Mais c'était cool !
Rimeko
Posté le 16/12/2019
C'est vrai que si tu aimes les bateaux ça aide :PP
Comme dit dans le "author's notes", ça a été écrit en musique et je trouve que c'est facile de visualiser une tempête sur une musique plus "violent", donc c'est clair que ça m'a bien inspirée !
Et oui, ça c'est toujours le problème d'écrire des couples homosexuels xDD Je vais voir si je peux relire ça et améliorer la claireté du truc !
Merci de ta lecture et de ton com', ça me fait plaisir que tu aies pris le temps de me laisser un petit mot <3
Vylma
Posté le 16/12/2019
<3
Liné
Posté le 10/10/2019
C'est moi, ou les deux personnages sont des allégories du voyage/du bateau/de la mer, et du vent/la tempête ? Je ne sais pas si c'est ce que tu voulais distillais dans l'esprit de tes lecteurs.trices, mais c'est ce qui s'est produit chez moi et c'est très joli ! Tu as réussi à mêler poésie et violence (oui oui) - et en même temps, ces violences étant (dans ma tête en tout cas) le fruit d'un amour frustré entre deux entités abstraites, mon âme de féministe ne s'est pas insurgée contre le viol et le meurtre ! (et ça, crois-moi, c'est balèze).

Je reviendrai fureter par ici bientôt ! En attendant, bonnes séances du jeudi soir ;-)
Rimeko
Posté le 11/10/2019
Coucou Liné ! Ravie de te voir par ici ^_^
Et, euh, oui en quelque sorte, puisque Annabeth est assez littéralement l'incarnation du vaisseau (donc liée à l'océan, avide de voyage et de découvertes) tandis que Chris est un esprit des vents. C'est en tous cas ce que j'avais en tête pendant cette séance d'écriture ! Je suis contente que ça soit compréhensible ^^
Ah, ça se comprend bien aussi que Chris "viole" Annabeth ? J'ai commencé à dériver sur des sous-entendus très bizarres en plein milieu d'une musique un peu grinçante / malsaine, et la partie spectatrice de mon cerveau était en mode "quoi mais quooooiii" XD Déjà, ce sont plus ou moins deux filles (oui, Chris est une fille), donc il n'y a pas le côté féminicide, ça aide peut-être... Puis ouais, c'est limite allégorique vu que je parle plutôt de la tempête qui transperce le navire que de mes deux personnages. J'ai essayé de rendre ça le moins glauque possible quand même !
Oh, et j'ai eu un grand moment quand on parlait de ce qu'on avait écrit après et que j'ai dû résumer mon histoire : "c'est... euh... l'histoire d'une relation lesbienne abusive entre un esprit des vents et l'incarnation d'un voilier ? Oh, et les bateaux volent dans les airs aussi." x)
Hâte de te revoir, et merci de ton commentaire !!
Liné
Posté le 11/10/2019
Hahaaa j'imagine bien ! XD
En tout cas j'avais bien compris tout ce que tu décris en réponse de commentaire, donc tu as géré les sous-entendus ! Le viol me paraît assez évident avec l'expression "pénétrait jusqu'au fond de son intimité"...
(Et sache que si j'ai douté, c'est avant tout parce que j'ai lu ta nouvelle sous une bonne dose de fièvre ! ^^")
Rimeko
Posté le 11/10/2019
C'est vrai que c'était une phrase un peu bizarre si je n'avais voulu parler que d'une simple tempête XD
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