Anne

Par arno_01
Notes de l’auteur : Une petite suite qui distille peu à peu quelques indices.

« Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs, le dernier tailleur de pierre, le Tailleur de l'Arc »,

Le majordome me présente à la foule de souvenir amassé ici, me nommant par ma fonction, celle de terminer enfin la ville. Une femme s'avance vers moi, qui, de par l’exubérance de sa robe – des fanfreluches scintillantes, accompagnées de châle miroitant – devait être la plus importante de tous.

« C'est un honneur de vous accueillir parmi nous. Bien entendu nous vous attendions, les rumeurs vont bon train dans la pierre. Et cela fait quelques semaines que nous préparons votre venu : réveillant les moins actifs d'entre nous, et gardant de l'énergie en réserve pour vous fournir un vrai festin. Je suis Lady Tisella, mais appelez-moi Anne, je vous en prie »

Je titille sur son nom. Je l’ai connu ou lu quelque part. Être connu quarante-deux étages plus tard ! Tant de génération après. Cette femme est assurément une personnalité.

Tendant son bras, elle me mène vers le buffet, qui est effectivement très rempli. D'un geste elle m'indique quoi manger : « Ne vous privez pas, cela doit faire quelques temps que vous n'avez pas mangé, n'est-ce pas ? Il faut dire que les souvenirs doivent vous remarquer peu souvent, et encore moins se rappeler que les vivants mangent. Tenez prenez donc un peu de gâteau au miel, n'est-ce pas votre préféré ? »

Le goût est le même que celui que me faisait ma mère, dans son four à bois. Mais en ce temps-là, il s'agissait de vraie nourriture. Alors que maintenant, tout ce que je mange est un souvenir de goûts, une imitation, une simulation orchestrée par Nsiétcha, pour me faire croire que je mange. Elle pourvoie par ailleurs à me donner de l'énergie pour que je ne meure pas.

Une autre dame s’est déjà avancée et entame la conversation.

« Vous savez, dans cette maison, nous sommes un peu plus actifs que de simple souvenirs, grâce à Nsiétcha. A travers les rumeurs circulant dans les pierres. Nous avons pu suivre ainsi, toute l'histoire de votre vie avec passion. »

Vu le sourire carnassier, ce devait plutôt être avec avidité. Elle débite, alors, toute l'histoire de ma vie, connaissant mieux que moi-même, les penchants, les implications, les raisons. Au fur et à mesure, d'autres spectres se sont rajoutés à la conversation, chacun allant de son analyse. Regardant ma vie, la découpant au scalpel.

    « Je crois bien qu'ici, nous aurions tous voulu vivre à votre époque.

            –  Quelle fabuleuse vie, que d'être le dernier des vivants, n'est-ce pas ?

–  Nsiétcha ! Pour l'éternité, répètent-ils.

–  Être investi de tant d'espoir.

–  Dire que bientôt nous célébrerons votre nom presque aussi fort que Nsiétcha elle-même. »

Les commentaires affluent sans retenus, sur ma vie, ma chance, ma place, l'espoir que je représente, la tâche qu'il m'incombe. L'assurance sans faille qu'ils ont tous, quant à me voir finir ma maison, leur ville, leur festin, le début. Entouré de questions, d'interpellations, de sourires pales, d'empreintes, plus que je ne l'ai jamais été de la part des vivants, j'ai le tournis.

Et croyez-nous, nous avons tous été émus au possible, lorsque Luc et de Laëtitia nous ont rejoint. »

Celle-ci je ne l’attendais pas ! Elle me va droit au cœur, qui manque un battement. Une mécanique bien huilée, qui montre une défaillance. Comment osent-ils ! Parler d’eux ! A moi !

« Quand vous aurez fini la dernière pièce, que vous aurez terminé l’Arche. Ils seront là, présent, à fêter nos vies, et la vôtre, pour l’Eternité. Nsiétcha !

–  Pour l'éternité, entament en chœur tous les convives. »

Anne passe devant mes yeux, qui recherchent déjà une échappatoire. J’ai déjà vécu avec plus que mon contant de souvenirs, mais leurs pressions, leurs avidités, leurs faims de vie, est trop grande pour moi. Elle croit comprendre ma détresse, et me prenant par le bras, me sors de la marée humaine, et fantomatique. C’est une bouffé d’air frais qu’elle m’offre.

« Mes amis, laissez-le donc un peu reprendre ses esprits. La joie que vous avez à le voir vivant, et que vous lui communiquez le submerge. Venez donc faire un tour avec moi. »

Auprès d’elle, je ne ressens pas cette soif incontrôlable qu’avaient les autres souvenirs. Rien. Juste une douce volonté de profiter de la vie. D’apprécier le moment présent, et sa beauté.

Anne m’emmène donc dans la galerie haute, qui fait le tour de la pièce. La pierre y est couverte de veines argentées, bien plus que partout ailleurs. Elle y laisse des reflets de couleurs au fur et à mesure de l'attention gagné ou perdu des souvenirs.

Anne, elle, me couvre du regard. Elle m'inspecte, me scanne, cherchant peut-être …. Je ne sais quoi. 

« Avez-vous compris où nous sommes ?! de demande-t-elle avec un air complice.

–  Un test. Une démonstration de ce que serait le dernier chantier ? »

Elle s’accroche à mon bras, et je ressens son parfum qui se développe et m’enrobe. tandis qu’elle, ses traits changent s'adoucissent sous les lumières mouvantes des murs. Elle rajeunit. Reste plus mûre que moi. Un peu exprès je pense. Elle a la délicatesse, de ne pas chercher l’âge de Laëtitia.

–  Et bien plus encore, me répond-elle. C’est moi même, aidée de quelques autres - d’un geste elle englobe l’assistance, sans y faire plus attention - qui aie trouvé, calculé, écrit les dernières règles de l’Architecture. »

Son nom alors me revient en mémoire. Il a été donné à un des boulevards donnant sur ma demeure. Distinction ô combien honorifique pour les quatre plus grands Architectes, qui ont fait les plans de Nsiétcha. 

Elle m’explique alors qu’elle fût la dernière des grands Architectes. Que seuls quelques plans de la dernière demeure manquaient. Il y avait bien des esquisses, des tentatives de plans, mais aucun n’avait été validé. Tant d’erreurs, de calculs incorrects, d'hypothèses erronées, de partis pris.

Tandis qu’elle parle, je regarde les murs, les couleurs qui vont et viennent ne proviennent pas du hasard. Elles dessinent, sous des formes non finis, abstraites, inachevés, des tableaux. Sur l’un deux, des traits verticaux que je devine être des personnages semblent danser dans leurs vêtements de couleurs : rouge, bleu et vert. Encore et toujours. Sur d’autres on y voit le deuil. Ou des jeux de Chlimbo.

La tension sous-jacente est cachée sur certains tableaux, palpitante sur d’autres. Il y a une pression énorme de ces traits grisâtres. Quelques tableaux plus tardifs montrent un vide, une absence, comme une plaie qui ne se referme pas. Enfin un puits, interminable. Sur tous l’obsession de l’artiste est visible : une pierre d’angle, noire veinée d’argent pur. 

« Mais excusez-moi, je vous embête avec tous ces détails. »

Disant cela, elle me cache, par un éventail, son sourire, que je devine envoûtant. Elle garde l’assurance de l’âge, mais perd l'abîme des siècles nous séparant. Elle devient un peu plus malicieuse. 

« Venez donc m'accompagner sur la terrasse ! »

Et sans perdre une minute, elle m’attrape, me conduit, me projette sur la terrasse de verre. J’en reste sans voix. Là au-dessus d’un vide considérable. Je n’avais jamais vu le puits d’une telle position. 

De ma maison, là où il y manque l’Arc, un trou donne en plein milieu du puits. Je n’y ait jamais vu que du noir. Et deux corps, y descendant de plus en plus vite, avant de se perdre dans l’infini du noir.

Mais ici le Puit vous entoure, du bas et du haut. Le trou de l’arc lui-même, à des hauteurs inimaginables, n’est pas visible. J’aperçois à mes pieds, la lumière de la maison se reflétant sur les balustrades, étage par étage, se fondant dans le noir.

Anna s’approche de moi, me dirige à la bordure. S’appuie contre mon cou, et tandis que les effluves de son parfum me parviennent, elle me murmure :

« Et encore, vous n’avez rien vu. A Nsiétcha, rien n’est trop beau. »

Et d’un geste d’une vivacité qui me fait sursauter, elle déclenche les lumières. Je sens mon étage s’allumer - autant que je vois la faible lumière tout là-haut. Puis celle-ci descend, étage par étage, éblouissante. Quand elle se rapproche assez, je commence à distinguer les étages s’allumer un par an. La lumière descend l’escalier en colimaçon, quand elle touche un nouvel étage, celui-ci s’allume, et celui d’au-dessus s’éteint.

On voit alors toute la beauté de chaque étage. Les couleurs, et les formes propres à chacun. J’ai alors une envie de les visiter, de les voir, de comprendre ce qu’ils sont. 

Et pourtant ces étages au-dessus, je les ai descendus. J’ai déjà vu leur beauté, mais leur vacuité également. Sous cette lumière, toute la ville paraît différente. Il ne s’agit plus seulement de personne souhaitant la vie éternelle, il s’agit d’un témoignage. Laissé à l’éternité. Témoignage de ce qu’était cette ville, sa vie, ses bonheurs, sa grandeur. 

Notre étage s’illumine alors. Et de la faible hauteur ou nous sommes, j’ai une splendide vu sur le plafond, et les tours situées au loin. Je n’avais jamais vu un plafond illuminé. Je les savais peints, mais celui-ci dépasse mes espérances. C’est une parade d’un millier d’anges dans des cieux changeant : tantôt nuit, tantôt jour; tantôt tempête ou matin givré.

Anne se rapproche, m'enlace. Son regard se teinte, gagne en profondeur. Et sans perdre de sa superbe, elle devient sensuelle. Et d’une voix maîtrisée elle me fait chavirer. 

« Notre étage, le quarante-deux, notre temps, a été dédié à la volupté. Toute sorte de volupté. »

Et sans attendre ma réaction, elle m’embrasse. Tendrement d’abord. Je me laisse faire, et nos baisers deviennent avide. Avide de cette vie que je n’ai vécu pas depuis des mois, qu’Anne, elle, a attendue des millénaires.

Lentement elle me ramène dans la salle de réception, je me laisse faire, trop heureux. Et nous dansons. Je ne connais pas ces musiques, qu'importe c’est elle qui mène. Je m’y plonge d’autant plus. Je n’ai pas à trouver les pas, inventer les enchaînements, tenir le rythme. Je me laisse guider. Et à cela aussi elle sourit.

Je n’ai pas besoin de m’approcher du buffet pour sentir, goûter, et apprécier, des mets que j’avais oubliés. Nsietcha est généreuse ce soir. Elle m’enivre, m’offre, une ribambelle de d’odeur, de goût, de texture : de sens en somme, que je redécouvre. Le four à bois remonte à ma mémoire. Celui que ma mère utilisait. Qu'à mon tour j'avais repris. Parmi tous, c’est le gâteau que nous avions mangé nous trois au départ des parents de Laëtitia qui me revient, mon dernier des gâteaux au miel. Nous avions pleuré, nous avions ri. Trois jours après je découvrais que le gâteau c'était le corp d ses parents. Je commençais ma première grève de la faim, j’avais à peine quinze ans.

Anne m’interrompe, m'emmène voler d’autant plus forts sur la piste. Elle me détourne de mes souvenirs, m’arrache à la mélancolie, m'ancre dans ce présent, entouré des convives - simulacres de vies passées. J’y goûte son odeur, me noie dans ses yeux aux multiples verts, m'hypnotise dans sa chevelure flamboyante.

Sans m'en rendre compte, nous nous mettons à danser la trachivaria, la danse de Nsietcha par excellence. Aussi éternelle que la ville elle-même. Tous jeunes hommes et femmes doivent savoir les danser, pour leurs présentations à l’âge de leurs vingt ans. Luc et moi nous disputons les faveurs de notre amie quand nous apprenions à y danser. Seul réel sujet de compétition douce. Je n’avais jamais soutenu la comparaison. Ni pour la danse, ni pour les faveurs.

Anne m’agrippe, me perturbe, elle me retient près d’elle. « Ne t’en va pas ». « Ne te disperse pas. Reste près de moi » me murmure-t-elle à chaque fois que mes souvenirs m’envahissent. « Ne laisse pas le passé te contrôler. Vie ! Tu les retrouveras plus tard.  »

Les convives sont partis depuis longtemps, se fondant dans la pierre comme on efface des détails. Il ne reste qu’elle et moi. Que moi et Anne. Me lâchant la main, elle s'éloigne de moi. Sa robe devient blanche, simple, mais qui sous son pas s’élève s’envole, dévoile des plis et des tissus au ralenti. Comme un rêve. Je la suis vers les couloirs Et notre route devient course et poursuite. Nos rires francs résonnent dans cette maison que j’ai l’impression de découvrir pour la première fois.

Arrivés dans son appartement - ma chambre - nous nous donnons l’un à l’autre. Je lui donne ma fougue, ma jeunesse. Elle me livre son assurance, sa tendresse. Au milieu de la soie, et de ses souvenirs, il n’y a plus passé ni présent. Juste nous deux. J’ose croire. 

J’en oublie Laëtitia. J’en avais rêvé, de la connaître. Mais savait que notre trio n’y résisterait pas. Et que me restait-il à part eux. Jouant ce qu’il fallait, mais m’effaçant dès que nécessaire, au profit de Luc. J’avais maudit d’être seul. Que la destinée ne m’ait laissé personne, et les ait pourvus eux. Je rêvais de trouver un souvenir que je pourrais ramener à la vie, la vraie, pour être à côté de moi. 

Je ne savais à l’époque, que je me trompais qu’à moitié. Luc et Laëtitia n’avait pas été pourvu. Ils étaient partis avant l'heure, me laissant devenir le Dernier Tailleur. Seul ma solitude était vérité.

Mais ici, c’est Anne qui s’empare de moi, me tire à elle. Sous mes doigts la fraîcheur de sa peau réveille mes sens, et mes désirs enfouis. Ma solitude s’évapore, et j’ai la certitude d’être enfin pourvu. Le rêve illusoire de réveiller - par un baiser - un souvenir qui m’attendrait devint réel. Autant que ses baisers, que son parfum, et la chaleur de nos corps unis.

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Benebooks
Posté le 19/07/2020
Salut ! Effectivement on commence à avoir des débuts de réponses très intéressants !

A nouveau, je me suis permise de relever des coquilles :

Je suis Lady Tisella, mais appelez Anne, je vous en prie » : appelez MOI Anne

Je titille sur son nom. Je l’ai connu ou lu quelque part. Avoir son nom connu quarante-deux étages plus tard ! Tant de génération après. Cette femme est assurément une personnalité. : le mot « nom » est répété trop vite, peut-être remplacer l’un des deux par un autre mot ou une autre expression ?

Tendant son bras, elle me mène vers le buffet, qui est effectivement très rempli. D'un geste elle m'indique ce que manger : plutôt « quoi manger » ou « ce qu’il faut manger »

– Qu'elle fabuleuse vie, que d'être le dernier des vivants, n'est-ce pas ? : quelle

Auprès d’elle, je ne ressens pas cette soif incontrôlable qu’avaient les autres souvenirs. Rien. Juste une douce volonté de profiter de la vie. D’apprécier le moment présent, et sa beauté. : « souvenirs » ne devrait pas être en italique ?

Anne, m’emmène donc dans la galerie haute, qui fait le tour de la pièce : je retirerai la virgule après « Anne »

C’est moi même, aidés de quelques autres - d’un geste elle englobe l’assistance, sans y faire plus attention - qui avons trouvés, calculés, écrits, les dernières règles de l’Architecture. » : il y un problème de participe passé, il faut écrire : « c’est moi-même, aidée […] qui ai trouvé, calculé, écrit […]

Distinction ô combien honorifique pour les quatre plus grands Architecte, qui ont fait les plans de Nsiétcha. : ArchitecteS

Il ne s’agit plus seulement de personne souhaitant la vie éternelle, il s’agit d’un témoignage. : personneS

Et de la faible hauteur ou nous sommes, : où

j’ai une splendide vu sur le plafond, et les tours situées au loin. : vue

Je me laisse faire, et nos baisers deviennent avide. Avide de cette vie que je n’ai vécu pas depuis des mois, qu’Anne, elle, a attendue des millénaires. : deviennent avideS. AvideS […] des mois, ET qu’Anne, elle […]

Lentement elle me ramène dans la salle de réception, je me laisse faire, trop heureux. : virgule après « lentement »

Trois jours après je découvrais que le gâteau c'était le corps d ses parents. : le gâteau était le corps dE

Sa robe devient blanche, simple, mais qui sous son pas s’élève s’envole, : s’élève ou s’envole ? S’il s’agit des deux, il faut mettre une virgule entre

Comme un rêve. Je la suis vers les couloirs Et notre route devient course et poursuite. : pas de majuscule à « et »

Mais savait que notre trio n’y résisterait pas. : savais

Luc et Laëtitia n’avait pas été pourvu. : n’avaient pas été pourvu (d’ailleurs ce mot-ci est répété)

Seul ma solitude était vérité. : seulE

Sous mes doigts la fraîcheur de sa peau réveille mes sens, et mes désirs enfouis. : virgule après « doigts »
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