Alexandre

Par Maud14

Deux semaines plus tard, la tempête qui avait frappé L’île-Tudy était toujours au centre des conversations. Les femmes des pêcheurs, réunies comme à leur habitude sur les bancs de la pointe de la presqu’île, ne tarissaient pas sur le sujet.

« Il paraîtrait que notre île a été la seule à être touchée », en disait une.

« Le maire y dit que l’épicentre était juste ici, sous nos pieds », renchérit une autre en pointant ses vieux sabots.

« Le Monsieur de la météo, il l’avait pas vu venir celle-là »

Hyacinthe pouffa. Elle était venue se prélasser sous les quelques rayons de soleil que leur offrait encore le mois de septembre en écoutant le doux clapotis de l’océan. Prenant une pause dans la rédaction d’un de ses articles, ses pas l’avaient mené jusque là, près de l’endroit où elle avait trouvé le naufragé. Elle observa les vieilles dames aux minois tous fripés, et sourit.

C’était ça, son quotidien, ici, sur ce petit bout de terre du Finistère. Le défilé des commères, la minuscule épicerie où elle ne trouvait jamais rien, la routine… Et le manque de rencontres. Elle l’avait choisi, pourtant. Deux ans auparavant, elle avait quitté la capitale, étouffant sous l’air toujours plus pollué, les mines toujours plus sombres et pressées, et le manque d’humanité criant qui l’assaillait de plus en plus. Hyacinthe avait laissé derrière elle les poumons noirs d’un Paris qui mourrait à petit feu. Les quelques arbres restants de la ville étaient malades, crevaient les uns après les autres. Du haut de son appartement, elle ne distinguait même plus la tour Eiffel qui pourtant, se trouvait juste en face à une dizaine de kilomètres. Mais le nuage poisseux de pollution l’avait engloutit comme il engloutissait tout sur son passage. Et personne ne levait le petit doigt. Personne ne s’inquiétait. Personne ne s’insurgeait.

Les politiques dites « écologiques » n’avaient consisté, ces dernières années, qu’à donner bonne conscience aux classes dirigeantes et grands patrons d’entreprises. Pourtant, toutes les études démontraient que les décisions prises n’étaient pas assez engagées, ambitieuses et utiles. Non, pour cela, il aurait fallu faire des choix désintéressés. Mais au sein d’une humanité seulement guidée par ses propres intérêts, le constat était sans surprise. Rien ne changeait. Tout perdurait, ou pire, s’accélérait. Et dans la mauvaise direction. Changer les choses nécessitait du courage, une qualité qui se faisait bien rare en ces temps-là.

Non, elle avait décidé de quitter cette ville qui représentait pour elle la vitrine de l’égocentrisme de l’homme et s’était réfugiée dans sa Bretagne natale, sur cette petite presqu’île de L’île-Tudy, dans l’ancienne maison de sa tante, aujourd’hui décédée. La jeune femme avait sauté sur l’occasion de ce leg et ne regrettait pas de l’avoir fait. En revenant chez elle, elle avait retrouvé son amie d’enfance, Erin, et sa mer qu’elle aimait tant. La paix, puis, la simplicité. L’entraide et la bienveillance des Ile-tudistes, l’avaient presque réconciliée avec l’humanité.

Hyacinthe soupira. Le fil de ses pensées était allé bien au-delà de ce que percevait ses yeux. Elle émergea de ce gribouillis sombre qui s’était dessiné dans sa tête, et laissa son regard vagabonder sur le paysage. L’eau houleuse ondulait sous ses yeux, lui offrant un somptueux camaïeu s’étendant du vert bouteille au bleu Iroise. Puis, elle repensa à la photographie qu’elle avait prise lors de cette tempête devenue historique. Elle l’avait fait développé, encadré, et affiché dans son salon. L’ombre de Poséidon lui était revenue à plusieurs reprises, lors d’un rêve, ou lorsqu’elle laissait son esprit flâner.

L’apparition divine se troubla et des yeux vairons s’installèrent à la place. Hyacinthe se demanda ce que cet homme avait bien pu devenir, espérant que la mémoire lui était revenue. Le petit roquet d’une des Bigouden vint à la rencontre de la jeune femme en quête de caresses. Le poil rêche de la bête râpa sa paume. Son aboiement soudain la sortie de sa rêverie. Il était temps qu’elle se remette au boulot si elle voulait envoyer son papier le soir même.

Hyacinthe emprunta la petite impasse qui la menait jusqu’à chez elle. Fredonnant une vieille chanson de Jacques Dutronc qu’elle avait écouté le matin-même, elle observait les nids de poule qui apparaissaient de plus en plus nombreux, déformant l’asphalte. Et se dit qu’il fallait qu’elle en parle au maire. Puis, elle leva la tête et s’arrêta net. L’immense silhouette du naufragé s’érigeait devant le petit portillon de sa maison, lui donnant l’impression d’être habité par des nains. Hercule tourna la tête vers elle, et son visage s’éclaira.

« Hyacinthe! », s’écria-t-il la laissant venir jusqu’à lui.

La jeune femme, stupéfaite, le dévisagea. L’homme semblait complètement remis de ses aventures, et arborait des vêtements propres. Sa mine paraissait moins pâle, presque dorée et ses boucles brunes, disciplinées, flottaient aériennes sur son front.

« Vous… vous avez retrouvé la parole! »

Il l’accueillit avec un grand sourire, dévoilant une dentition ivoire impeccable.

« L’hôpital m’a laissé repartir, ils ne pouvaient rien faire pour moi »

Le naufragé avait parlé d’une voix grave au débit rapide, dans un accent aux inflexions chantantes. Atypique.

« Personne ne s’est manifesté pour venir vous chercher? »

« Personne. Je crois bien que je suis seul », répondit-il en haussant légèrement les épaules.

« Et vous êtes là pour….? »

Son visage se décomposa.

" Oh, je pensais… Etant donné que tu es la première personne que je rencontre, je pensais que peut-être tu pourrais m’aider ».

Hyacinthe écarquilla les yeux. L’impétuosité de sa diction lui fit penser vaguement à la langue grecque. Et en plus il la tutoyait. Mais là n’était pas la question.

« Mais… vous… vous devez avoir un chez vous, une famille, un travail… »

« Non, je crois que je dois recommencer à zéro. Ce n’est rien, je l’accepte ».

La légèreté de son ton l’intrigua. Comment pouvait-il s’en moquer de la sorte? Peut-être laissait-il une femme, des enfants, une vie entière derrière lui. Mais il n’en avait cure!

« Et qu’est-ce que vous attendez de moi au juste? », demanda-t-elle, soudain méfiante, soupçonnant qu’il ne lui demande de l’argent.

« J’aimerais que tu m’aides à trouver du travail et un lieu où dormir, si tu le veux bien. J’ai besoin de toi »

« De moi? », répéta-t-il, hébétée.

« Tu m’as aidé une première fois ».

« Oui, enfin, je ne suis pas non plus la mère Thérésa », grogna Hyacinthe en le dépassant pour aller ouvrir son petit portail à la peinture bleue écaillée. Elle réfléchit rapidement, mais connaissait très bien la conclusion. Pour la seconde fois elle ressentit son aura. Une sorte d’émanation étrange qui la poussait à lui venir en aide. A ne pas le repousser.

« Qui donc? »

« Personne. Venez »

« Au fait!, l’interpella-t-il alors qu’elle entrait chez elle. Je m’appelle Alexandre ». Il manqua se cogner la tête contre l’embrasure trop courte de la porte.

« Ah. Eh bien, Alexandre, je veux bien vous héberger ce soir, mais il va falloir que vous trouviez rapidement un autre toit, le mit-elle en garde. Je ne fais pas chambre d’hôte ».

Elle l’amena dans la chambre d’ami, et lui indiqua qu’elle avait du travail avant de redescendre, le laissant face à son lit ridiculement trop petit pour lui.

Face à la mer, les fesses enfoncées dans son fauteuil, les doigts posés sur son clavier, Hyacinthe se demanda à nouveau pourquoi elle avait accepté si facilement de l’héberger. Bien qu’il lui paraissait inoffensif, elle ne pouvait être certaine qu’il n’avait pas trempé dans des trafics diverses et variés, et en réalité, qu’il cherchait à se cacher. Et quelle cachette plus sûre qu’un trou paumé comme le sien? Alexandre était peut-être un dealer, un évadé, un psychopathe, ou pire: un trader las de sa salle des marchés qui avait pété un fusible et tout lâché sur le tas. Mais son passage à l’hôpital excluait la figure de l’évadé, du dealer, ou même du psychopathe puisqu’ils l’auraient repérés et arrêté.

Hyacinthe songea au trader au dessus de sa tête et rit bêtement, avant de se replonger dans son business à elle.

L’après-midi fila comme une étoile filante et la nuit assombrit l’océan qui n’était désormais que flot obscures à travers la vitre. Son salon était lui aussi tombé dans les bras charbonneux, aussi, Hyacinthe alluma la lumière. Elle avait terminé son article. Quelques secondes plus tard, des coups résonnèrent à sa porte.

« Pierrot, salua-t-elle le vieux loup de mer, planté sur son paillasson. Qu’est-ce qui t’amène? »

Sa casquette de marin enfoncée jusqu’aux oreilles et son menton en galoche lui donnaient l’air de sortir d’une bande dessinée de Popeï.

« J’ai entendu dire que l’autre gamin était r’venu? »

La jeune femme leva les yeux au ciel, se rappelant à quel point tous les faits et gestes de l’île étaient épiés.

« Oui, il est là. Je l’héberge pour cette nuit »

« Y te fait pas d’tracas? »

« Non, non. Personne n’est venu le réclamer à l’hôpital, visiblement il est tout seul, alors il est revenu au dernier endroit dont il se souvenait, c’est à dire ici »

« Faut se méfier des loups solitaires, bougonna Pierrot. Et qu’est s’qui t’veut? »

« Que je l’aide à trouver du travail »

Le grand père releva un peu le menton, soudain intrigué.

« Ici? »

« Je crois »

« Eh beh… moi j’ai p’têtre que’que chose pour lui"

« Toi? »

« Bin, oui! Y pourrait p’têtre m’aider avec les filets, les poissons, y tout. Un grand gaillard comme lui, c’est pas d’refus! »

« Tu peux toujours lui proposer… »,

« Je suis partant », tonna une voix grave mélodieuse dans le dos de Hyacinthe qui sursauta. Le vieux matelot leva un peu plus le menton pour inspecter l’immense masse de chair qui venait de faire irruption près de la jeune femme.

« J’te préviens, c’est pas bien payé »

« Tout ce dont j’ai besoin c’est un hébergement. Je ne veux pas déranger Hyacinthe trop longtemps ».

Les joues de la jeune femme rosirent. Elle ne voulait pas non plus le mettre à la porte.

« Tout c’que j’ai c’est mon garage. Y faut l’réaménager, mais y peut être confortable quand y veut »

La jeune femme fronça les sourcils. Ce que lui proposait Pierrot n’était peut-être pas ce à quoi s’attendait Alexandre lorsqu’il lui avait demandé de l’aider.

« Merci, souffla-t-il, c’est parfait! »

Ecarquillant les yeux, Hyacinthe regarda les deux hommes se serrer la pince, comme s’ils venaient de signer un contrat tacite. Le grand brun semblait véritablement ravis et honoré de la proposition.

« J’te donne rendez-vous d’main matin, aux aurores », lâcha Pierrot avant de s’en aller en claudiquant, le cliquetis de sa canne au Fou de Bassan accompagnant ses pas.

La journaliste referma la porte.

« Eh bien, on peut dire que vous avez eu de la chance »

La haute silhouette d’Alexandre haussa les épaules.

« C’est grâce à toi »

« Pas vraiment, mais contente d’avoir pu t’aider indirectement ».

Elle vogua jusqu’à la cuisine pour se faire à manger et lui proposa d’en faire assez pour deux. Il accepta et l’aida comme il pouvait, c’est à dire, à égoutter les pâtes, et ils mangèrent en regardant les informations à la télévision. Le même refrain se déroulaient sous leurs yeux : famine, réchauffement climatique, cyclones, typhons, inondations, tremblement de Terre, épidémie, guerres… Qui laissèrent place aux scandales d’affaires de corruptions et autres tintamarres financiers. Agacée, Hyacinthe changea de chaîne et mit les dessins animés.

« Désolée, maugréa-t-elle. J’en peux plus de voir ça ».

« A l’hôpital j’ai beaucoup regardé cet… engin, c’est un bon professeur », commenta alors Alexandre, les yeux rivés sur l’écran, semblant perdu dans ses pensées.

« La télé vous voulez dire? »

Il resta muet, se contentant d'observer avec attention l'écran qui diffusait un chat et une souris se poursuivant inlassablement. 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
joanna_rgnt
Posté le 03/05/2021
C'est trop drôle de le voir découvrir des choses qu'il ne connaît pas comme la télé ! J'ai hâte de voir comment tu vas les faire évoluer ensemble et séparément ! Je continue
Vous lisez