Albert

Notes de l’auteur : J'ai beaucoup hésité avec ce chapitre. Au départ, c'était un récit à part avec cela de spécial qu'une bonne partie est du vécu (en tant que passagère du bus) - un gros risque à prendre dans une fiction. J'en ai changé une partie et j'ai offert l'aventure à Albert, un homme simple qui voit les choses différemment. Cette partie du récit emmène Albert ailleurs, le pousse plus loin mais correspond aussi assez peu à l'errance rêveuse initiale. Dois-je le laisser ou est-il trop décalé?

La maison se tenait en équilibre au bord du gouffre, comme si elle hésitait à se lancer dans le vide. Albert passa par-dessus la bande zébrée blanc-rouge de la police, qui étrangement lui faisait penser aux sucres d'orge et à Noël. Il s'approcha du fossé, en longea le bord en se collant au mur et ouvrit la porte que quelqu'un avait refermée. Pas lui. Il ne s'en souvenait pas du moins. A l'intérieur, tout reposait sous une couche de poussière. Il troqua son pyjama pour une chemise, un pull en laine et un pantalon en velours côtelé usé jusqu'à la corde puis trouva son sac de montagne et y fourra un imperméable, un sac de couchage militaire, quelques vêtements, son café, sel, sucre, thé, pain et huile, un fromage dur, des céréales, des pâtes, quelques affaires de toilette et une casserole. Il mit une écharpe, un bonnet et sa veste en peau de mouton retournée. Il saisit la banane dans laquelle il rangeait sa carte bancaire, sa carte d'identité, son couteau de l'armée suisse et son argent. Il y rangea son téléphone, prit le sac et sortit par la fenêtre pour éviter le bord du gouffre. Dehors il hésita et retourna à l'intérieur. Dans sa petite bibliothèque, il prit Les travailleurs de la mer et le mit dans sa besace. Au bord de la route principale, le chauffeur l'attendait. Il passerait une nouvelle nuit chez lui avant de repartir. Pour de bon.

 

La pluie fine et pénétrante s'était transformée en déluge durant la nuit. Le vent alourdi de gouttes de plomb fouettait la fenêtre comme avec un martinet. Albert se réveilla. Ecouta un moment, le nez enfoncé dans le dossier velu du canapé. La chaleur de la couette, le déchaînement des éléments dehors lui donnaient l'impression d'être blotti dans un cocon impénétrable, indestructible. C'est avec un soupir d'aise qu'il se rendormit.

C'est l'incantation monocorde du présentateur radio qui le sortit progressivement du sommeil. Il y avait une note dramatique dans sa voix. Peu à peu, Albert comprit qu'il dénombrait une liste de lieux et de situations critiques. Des morts. Des routes coupées. Des glissements de terrain. Des disparus. Des morts. Des rivières transformées en torrents et des champs changés en lacs. La liste était entrecoupée d'appels de témoin qui racontaient la situation dans leur région. Le chauffeur faisait frire des œufs et du lard à la lueur chaude et tamisée de la lampe de travail de la cuisine. Il sifflotait tout en s'affairant. La fenêtre donnait sur un trou noir qui résonnait du chant de la pluie. L'orage s'était enfin tu. Albert remua et le chauffeur se retourna. "Sale temps" dit-il, "tout le pays est sous l'eau." Albert se leva et se gratta le dos puis il se dirigea vers les toilettes. Il entendait le chauffeur mettre la table. Quand il s'approcha, celui-ci coupait du pain et était prêt à servir les œufs. Il y avait du fromage et du saucisson sur la table. Albert prit place.

« J'ai une livraison dans la région des lacs, aujourd'hui. C'est beau. Tu devrais m'accompagner, proposa le chauffeur en posant une assiette d'oeufs brouillés au bacon devant lui.

- La radio vient de dire que c'est inondé, protesta timidement Albert.

- Pour le moment. D'ici à ce qu'on y arrive la situation se sera améliorée. Ilse est déjà loin.

- Ilse?

- C'est le nom de la tempête. Paraît que des gens paient pour qu'on donne leur nom à des ouragans. Drôle d'idée non ? Qu'on se souvienne de toi comme d'une plaie. »

Albert ne dit rien. L'humeur du routier l'étonnait, il semblait se réjouir de la tempête et désireux de l'affronter. Lui-même aurait préféré attendre plutôt que de tenter le diable mais l'idée de partir dans ces conditions le rendait tout de même fébrile.

La route goudronné brillait comme un onyx noir sous le halo pailleté de pluie du lampadaire. Le camion semblait dormir, résigné. Il faisait un froid glacial a l'intérieur de la cabine dont l'habitacle fut brièvement éclairé par une faible lampe jaune avant qu'ils ne claquent les portes. Ce qui sembla réveiller l'engin qui soudain alluma ses phares, deux jets de lumière jaune qui découvrirent le trottoir que dessinait l’écume de la pluie. Le chauffeur enclencha le moteur et la bête se mit à ronronner. "On y va!" dit le chauffeur et le camion tressaillit, recula et s'élança sur la route mouillée qu'il avalait goulûment comme une bande de réglisse. Albert se laissa un moment hypnotiser par l'asphalte qui défilait, les essuie-glaces désaccordés et la course des gouttes à côté de lui. Puis il se rendormit. Le jour avait du mal à transpercer le mur de pluie compacte que poussaient horizontalement des rafales de vent violent, quand le chauffeur le réveilla. Ils étaient devant le même restaurant que la première fois. « Deuxième service? » demanda le chauffeur. Albert sourit. « Ça tombe bien parce qu'on ne voit plus rien. On va attendre que ça se calme un peu. » Ils traversèrent la courte distance qui les séparait de l'entrée en courant et se ruèrent à l'intérieur.

« Ça rince sec! » tonna le chauffeur en guise de salut.

- Et t'as pris la route par ce temps-là!, commenta la serveuse en prétendant le tancer.

- Faut bien que je gagne ma croûte! Qu'il vente, qu'il neige ou qu'il pleuve nous les routiers on roule.

- Et c'est comme ça que certains finissent dans le fossé. 

- Oh, y'a plein de manières et de raisons de finir dans le fossé. T'as des croissants au jambon je vois.

- Tout chauds sortis du four!

- Alors quatre. Et deux cafés. »

Albert se demanda un instant si les quatre étaient pour le chauffeur et hésita à y toucher quand le panier arriva. Il se contenta un moment de siroter son café. « Et ben quoi, t'as pas faim? Mange tant que c'est chaud! » le réprimanda le chauffeur et Albert, heureux mais intimidé se saisit d'un croissant en balbutiant des remerciements et mordit dedans avec volupté. Le jour terrassé par la tempête qui battait la vitre à côté d'eux, la chaleur de l'abri et ce croissant chaud au jambon et au fromage avec le jaune d'œuf légèrement brûlé sur la croûte... il vivait quelque chose de d'intéressant. De bon. Que si peu de chose puisse pendant un court instant lui faire oublier sa forêt l'étonnait. Rien n'avait d'importance face à ces petits instants. Le chauffeur le savait, lui qui faisait de ce second déjeuner une étape obligatoire dans sa journée.

Ils attendirent plus d'une heure une amélioration du temps. Une cascade d'eau brouillait complètement la vitre et lui donnait envie d'uriner. A peine revenu du pissoir, il dû y retourner. Il refusa un troisième café et prit un chocolat chaud. "Temps à fondue" dit le chauffeur. Albert approuva sans envie, il était trop tôt pour penser à de la fondue. Un téléphone sonna. Le chauffeur se mit à farfouiller dans la poche de son manteau et sortit un vieux modèle de mobile simple qui paraissait ridiculement petit dans sa grosse paluche velue. « Je suis en route » dit-il, «  bloqué par la pluie à une heure à peine. J'attends que la visibilité revienne pour reprendre la route. » « Je bosse en toutes conditions et pour pas grand chose » maugréa-t-il alors qu'il rangeait son téléphone, « mais c'est encore moi qui décide si les conditions permettent de rouler. On va pas aller se tuer pour quelques caisses. » C'est exactement la pensée qui avait traversé l'esprit d'Albert lorsqu'il s'était étonné que le chauffeur décide de se mettre en route malgré les avertissements de la radio.

 

Comme la première fois, le chauffeur le déposa devant l'entrée avant d'aller charger. Il lui tendit un parapluie qu'il gardait derrière les sièges et Albert attendit une vingtaine de minutes figé sous la pluie. Le chant des gouttes sur le parapluie le berçait tandis qu'il regardait les petits ruisseaux couraient sur le trottoir contourner ses pieds puis se reformer. Il ferma un moment les yeux et chercha à différencier les multiples chants de la pluie mais vacilla soudain et se réveilla. Les lumières des hangars se reflétaient sur la route mouillée. C'était beau. Le camion revint et Albert remonta. Il sourit au chauffeur et rangea le parapluie mouillé entre la porte et ses jambes.

Ils roulèrent sans difficulté pendant plus de deux heures en écoutant les bulletins radios qui énuméraient les régions touchées, routes fermées, glissements de terrain et interventions auprès des populations les plus affectées. « Pas la route principale pour le moment » commenta le chauffeur. Les champs étaient inondés et formaient parfois de grands lacs mais la route surélevée était praticable. Il pleuvait toujours, plus ou moins fort mais sans répit avec parfois de fortes rafales de vent. Quand le vent était trop fort et la pluie obscurcissait complètement la vue, le chauffeur mettait les feux de panne et arrêtait le véhicule au bord de la route le temps que ça se calme. Puis la file de voitures, et de camions surtout, apparut. Après une dizaine de minutes d'attente sans bouger, le chauffeur éteint le moteur. « Je vais aux nouvelles » dit-il. Dehors, le rideau de pluie s'était affiné. Une accalmie. Albert le regarda longer la file de véhicule. « Il aurait dû prendre le parapluie », pensa-t-il. Il avait besoin de soulager sa vessie mais n'osait pas sortir, il avait l'impression qu'on lui avait confié le camion. Il attendrait le retour du chauffeur. Une dizaine de minutes plus tard celui-ci revint en marchant. Il était trempé. « Un arbre » cria-t-il à l'adresse d'Albert avant même d'avoir rejoint le camion. L'automobiliste à côté duquel il passait devait lui avoir posé une question car il se pencha vers la fenêtre du véhicule et se mit à parler assez longuement. D'autres sortirent de leur voitures pour les rejoindre et se mêlèrent à la discussion. Finalement, tous s'en retournèrent et le chauffeur monta dans la cabine. « Un arbre est tombé en travers de la route » expliqua-t-il en s'essuyant avec un linge qu'il fit apparaître de derrière son siège, « impossible de le contourner alors on attend qu'on vienne dégager la route. Ça va prendre du temps mais la police est déjà là. » Albert prit le parapluie et partit se soulager au bord de la route. Ça le gênait tous ces véhicules avec leur contenu humain qui pouvait l'observer pendant qu'il se débattait avec le parapluie coincé entre l'épaule et le menton et ses mains occupées ailleurs.

Ils attendirent plus de deux heures. Il fallait non seulement faire venir les ouvriers mais des automobilistes impatients, après s'être mit à klaxonner inutilement, décidèrent de dépasser la file et bloquèrent toutes les voies. « Quels imbéciles » commenta le chauffeur, « maintenant il va falloir les faire dégager et ça va prendre encore plus de temps. » Il avait raison. La route fut bientôt complètement bouchée et il fallut faire reculer les véhicules qui s'étaient engagés sur la voie de gauche pour laisser passer non seulement la pelleteuse mais aussi une ambulance. La voie fut enfin dégagée mais les véhicules se précipitant à nouveau sur la voie de gauche, des deux côtés, créèrent un chaos total. Un camion venait en face, un bus s'était engagé à gauche et un concert de klaxons et d'injures s'élevait. « Crétins » dit le chauffeur qui avait lui-même hésité à s'élancer sur la voie de gauche quand il avait vu que celle de droite ne bougeait toujours pas. Finalement la file de droite avança, de vingt mètres. Dix minutes plus tard ils avancèrent de quelques mètres. À gauche, l'ambulance revint sans les feux, apparemment vide. Un camion de la Croix Rouge se mit à dépasser mais se retrouva lui aussi bloqué par un véhicule qui venait en face. Cette fois, c'est le camion qui eut la priorité. « Mais que font les flics ? » rouspeta le chauffeur. Albert se dit qu'il était vraiment content de ne pas être policier. Finalement, le trafic se remit en marche et ils passèrent au bout d'un kilomètre à côté des restes d'un arbre gigantesque que l'on avait tronçonné en plusieurs endroits. Un géant magnifique tombé sous les coups du vent. Pendant un instant, Albert pensa à tous ses beaux arbres que la terre avait avalés.

Ils roulèrent à nouveau librement. Le long de la route se multipliaient les rivières en crues qui sorties de leur lit avaient noyé les champs. Ils traversèrent une petite agglomération inondée et une femme leur cria quelque chose tandis que l'eau qu'ils avaient soulevée en passant débordait par-dessus le pas de sa porte et inondait sa maison. Puis ils furent à nouveau bloqués. À l'entrée des maisons en terre-plein on voyait des hommes et des femmes écoper vainement l'eau avec des ramassoires, balais, seau tandis que des enfants avec de l'eau jusqu'au genoux regardaient avec de grands yeux la chaîne de véhicules qui s'allongeait. Soudain, une pluie torrentielle se mit à battre les fenêtres et tout disparut. Les ombres brèves de personnes qui couraient apparaissaient tout à coup devant le pare-brise avant de disparaître. Cela dura une dizaine de minutes puis la pluie reprit sa régularité d'avant. Le trafic bougea. Il y avait une déviation qui passait par des ruelles étroites et submergées. Les passants devaient se coller aux murs des maisons ou se réfugier sur les pas de portes pour laisser passer les gros véhicules. Puis ils rejoignirent la route et roulèrent quelques kilomètres avant le prochain bouchon. Le chauffeur repartit aux nouvelles et revint un peu plus tard avec un sac à provisions. « Il y a une petite épicerie à 500 mètre d'ici, j'ai acheté de l'eau, des gâteaux secs et des bananes. Si tu veux du café, il y en a dans la Thermos là et des tartines au Cenovis. » « On va rester longtemps? » s'inquiéta Albert. « C'est bien possible qu'on y passe la nuit » dit le chauffeur, « on ne passe plus, le pont est sous l'eau. »

Comme si l'idée de rester bloqué ici lui donnait faim, il sortit une tartine et mordit dedans puis se servit un café. Ce voyant, Albert réalisa soudain qu'il avait aussi très faim. Il prit une tartine et une banane et se délecta du café. Puis il sortit se dégourdir les jambes. Les gens allaient et venaient au bord de la route, revenaient de l'épicerie les bras plein de nourriture, papotaient. Des femmes tentaient de trouver un endroit discret pour se soulager. Albert détourna les yeux. Il commençait à avoir froid et la pluie se renforçait. Il remonta dans la cabine.

« Pourquoi ne fait-on pas demi-tour? » demanda-t-il.

- Ça va être difficile, je ne peux pas tourner ici et je ne peux pas repartir en marche arrière avec le trafic qui nous suit. De toute façon je ne peux pas faire des kilomètres en marche arrière avec la remorque. »

- Oui, bien sûr » dit Albert qui trouvait quand même plus simple de repartir en marche arrière que de rester la nuit ici. Mais cela ne le dérangeait pas. Il y avait quelque chose de festif à être bloqué tous ensemble. Plus personne ne klaxonnait, les gens papotaient, plaisantaient, étaient excités par l'aventure. Dans la cabine il faisait bon et il imaginait sans problème y dormir. Il avait même envie de rester là, de ne plus bouger. On y était bien finalement. « Le problème si on reste ici, c'est la nourriture » ajouta le chauffeur. L'épicerie n'aura pas assez pour tout le monde et on va tous avoir faim. Quelques tartines et des bananes c'est léger. » Albert se dit que le mieux était de dormir. Il s'assoupit un moment, blottit dans son manteau, bercé par la pluie et par la pensée d'être à l'abri, au chaud, en sécurité.

« Ça passe. » Albert ouvrit les yeux. La nuit tombait. Il ne savait pas combien de temps il avait dormi. Ils avancèrent de quelques mètres et s'arrêtèrent à nouveau. Puis une dizaine de mètres. Et ils s'arrêtèrent. Après une vingtaine de minutes Albert se décida.

« Je vais voir » dit-il.

- Prends la lampe de poche. »

Albert longea la file de véhicules, prit dans le foule de voyageurs qui faisaient le va et vient entre le pont, l'épicerie et leur véhicule. Il s'avança dans l'herbe au bord de la route pour se soulager et glissa en descendant le talus. Quand il rejoignit la route il était trempé et couvert de boue. Il suivit à nouveau la route dans la direction du pont. Il y avait plus d'un kilomètre jusqu'au pont mais quand il y arriva la file avait à peine bougé. Il faisait maintenant nuit et seuls les phares des véhicules éclairaient la scène. Il n'y avait pas de pont, la route s'enfonçait dans un un lac. Et au milieu s'étendait une file de véhicules qui semblaient marcher sur le lac. On ne distinguait la route que parce que les véhicules étaient dessus, chacun suivant celui qui le précédait. L'eau montait jusqu'aux jantes des camions et de nombreux véhicules roulaient le capot ouvert. Sur le bord de la route, un homme d'une cinquantaine d'année avec un gilet de sécurité expliquait en riant à quelques automobilistes que sa moto était sous l'eau. Elle n'était pas seule, une petite camionnette émergeait à peine des eaux dans le fossé au bord de la route. « Et c'est comme ça sur trois kilomètres » entendit-il quelqu'un s'écrier. Les passagers d'un autobus derrière lui se disputaient avec le chauffeur. « Ça ne passera jamais! » entendit-il un homme s'exclamer, « le courant est trop fort et de nuit, c'est impossible! Il faut faire demi-tour! Le problème, c'est que personne ne prend de décision. Même pas la police! Elle est où d'ailleurs?" « Ma famille doit s'inquiéter, mon téléphone n'a plus de batterie, je ne peux pas les prévenir.» « C'est de la folie, ça ne passera pas! On ne peut pas risquer la vie des gens comme ça! » Pourtant, malgré les protestations, le bus s'engagea dans le lac rugissant. Albert aperçut un passager se signer, un autre serrer les poings contre sa bouche tandis que la plupart se penchaient aux fenêtres pour observer la manœuvre. Le bus suivait un 4x4 qui suivait une petite camionnette du même modèle que celle qui gisait dans le fossé. C'était une vision étrange, cette file de véhicules qui glissaient sur le lac comme une chenille lumineuse. Le bus roulait au pas, les passagers changeaient de côté, filmaient avec leur téléphone malgré la nuit. Le véhicule qui le suivait s'engagea à sa suite, borda un peu avec le courant, redressa et se rapprocha du bus pour éviter l'eau qui se refermait derrière lui. Albert les regarda disparaître au loin avant de rejoindre le camion. « C'est beau, dit-il.

- Mais c'est faisable?, voulut savoir le chauffeur.

- Ils le font.

- Ça tire beaucoup?

- Beaucoup. Oui.

- Bon, pour mon camion ce ne sera pas un problème, si les voitures passent, le camion passe.

- Le bus marche sur les eaux.

- Le problème c'est la remorque, il ne faudra surtout pas qu'elle dévie.

- C'est comme un serpent lumineux.

- Il faudra y aller très lentement et ne surtout pas braquer sur les freins. Je vais ouvrir le capot pour que le moteur ne se noie pas. »

Deux heures plus tard, il y étaient. Albert revit le motard qui racontaient encore son histoire, il la reconnu à la pantomime. Il se demanda combien de fois il avait raconté son histoire ainsi en riant, heureux de ne pas être sous l'eau avec sa moto. Le chauffeur sortit, ouvrit le capot du camion puis se réinstalla derrière le volant. «C'est parti » dit-il et il engagea le camion sur le pont. Les eaux s'écartèrent en une grande vague qui se referma sur eux. Le chauffeur s'arrêta puis redémarra beaucoup plus lentement. Ses muscles et son attention étaient tendus à l'extrême. Il roulait au pas dans la ligne du véhicule précédent tandis que le courant poussait à bâbord. Albert joint les mains devant la bouche comme le passager du bus. Sous eux un torrent s'écoulait. Il calcula que si le camion était déporté par le courant ils atterriraient dans le fossé non loin et en seraient quitte pour se protéger contre la clôture du champ. En théorie. S'il ne se renversait pas. Centimètre par centimètre, le camion progressait, la gueule béante, comme un crocodile, et la remorque suivait, dans ses traces, tanguant à peine. Ils retenaient leur respiration, le chauffeur la réservant à sa concentration et Albert à sa prière muette. Puis la voiture devant eux sortit de l'eau, et le camion dans ses traces. Avec un coup d'accélérateur, le chauffeur rejoignit complètement la terre ferme. "Ben ça!" dit-il. Albert expira enfin et baissa les mains. Il souriait.

 

Il pleuvait toujours, mais doucement, comme si le ciel était épuisé d'avoir tant déversé mais ne pouvait toujours pas se contenir. La file des véhicules avançait, lentement mais sûrement. La route était légèrement au-dessus du niveau des eaux, parfois celles-ci débordaient comme une langue gourmande. Ils roulèrent ainsi quelques kilomètres puis un nouveau mur de pluie avala tout et le chauffeur arrêta le camion. Ils étaient engloutis dans les ténèbres les plus complètes.Les phares du camion n'éclairaient qu'un mur d'eau et les feux de signalisation du véhicule précédent étaient complètement invisibles. Ils restèrent ainsi, coupés du monde de longues minutes, eux-mêmes rendus muets par le sentiment d'oppression qu'exerçaient sur eux la prison d'eau. Puis soudain, le chauffeur demanda: « Tu entends? »

Albert tendit l'oreille. Au-delà de la pluie, l'orage grondait.

« Ce n'est pas l'orage » dit le chauffeur, « c'est... Nom de Dieu! »

Le grondement roula sur eux en rugissant et tout à coup, ils s'envolèrent. Camion, remorque, ils furent balayés comme de la poussière. Puis ils retombèrent, sur le côté. Le chauffeur fut précipité sur Albert qui s'écrasa contre la portière. La vitre se brisa et l'eau se précipita à l'intérieur. Albert sentit le chauffeur le saisir et le tirer vers le haut. Il ouvrit la portière de son côté et le tira hors de la cabine. Ils se retrouvèrent assis sur le côté de la cabine, sous un mur de pluie, un torrent rugissant tout autour d'eux. « Ça va? » demanda le chauffeur. Albert gémit. « Quelque chose de cassé? » Albert fit mentalement le tour de ses membres. Non, apparemment pas, mais le visage du chauffeur était couvert de sang. « Ce n’est rien, une coupure » dit celui-ci en se tâtant le crâne. Ils restèrent perchés sur la cabine, n'osant pas bouger. Autour d'eux, ils entendaient les cris des gens résonner dans la nuit, les eaux rugir, la pluie gronder et ils ne pouvaient que deviner le désastre.

Puis l'averse se calma et la visibilité revint un peu, malgré la nuit. Les phares du camion éclairaient toujours, il n'avait pas été le seul à être emporté, deux autres véhicules avaient eux aussi été balayés comme des fétus de paille. Une voiture qui s'appuyait à un arbre et une petite camionnette qui avait elle aussi été renversée. Des gens étaient assis tout comme eux sur la partie émergée de leur véhicule et quelqu'un se tenait dans l'arbre. Un bus avec ses passagers était sorti en partie de la route qu'il barrait, le derrière dans le fossé. Les gens appelaient, criaient. Les phares des autres véhicules, bloqués, derrière eux éclairaient avec difficulté la scène et des jets de lumière très faibles indiquaient des lampes-torches. La remorque derrière eux reposait sur le côté comme un animal mort.

De l'aide arriva au lever du jour. Jusque-là, les tentatives des autres automobilistes avaient échouées et s'étaient arrêtées quand un homme tentant de venir en aide aux rescapés sur leur véhicule avait été emporté. Tous restaient immobiles, terrassés. Plus personne n'appelait. Seules les eaux rugissaient.

Les secouristes les emportèrent, leur donna des couvertures et du thé chaud. Il y avait des blessés, au moins un mort et deux disparus. Moins de victimes que ce qu'ils avaient imaginé.

« Va falloir appeler le patron » dit le chauffeur en buvant une gorgée de thé chaud. Albert ne répondit pas. Le monde se révoltait. Il s'effondrait sous les forêts et les fleuves emportaient les campagnes.

« Le monde s’affaisse » dit-il.

- Hein? 

- Le monde s’écroule. Les trous. Et l’eau. C’est comme quand on presse une orange, le jus sort.

- Il pleut, répondit le chauffeur.

- Oui, mais la pluie ne peut pas à elle seule tout noyer.

- Si, elle peut. Et des trous, y’en a toujours eu et y'en a pas tant que ça. Mais disons que t’as raison. Disons que le monde est en train d’imploser, qu’est-ce que tu peux y faire?

- Rien.

- Ben moi non plus, et eux non plus. Alors mieux vaut ne pas y penser. » Albert l'aimait bien, le chauffeur.

On les installa dans le gymnase d'un lycée. On leur attribua un lit de camp chacun, une couverture, un bol de soupe avec du pain et du thé. Ils se défirent de leurs vêtements trempés et s'enroulèrent dans les couvertures, mangèrent et s'endormirent rapidement. Le lendemain, les routes étaient toujours fermées. Le jour suivant, ils se séparèrent. Le chauffeur devait s'occuper du camion et de sa marchandise, on lui envoyait un véhicule pour la transférer et l'amener à bon port tandis que lui resterait à attendre le dépannage de son camion. Une grue allait venir mais ça prendrait du temps. Albert rejoint un bus qui lui aussi avait été bloqué et dont les passagers avaient passé la nuit avec eux dans le gymnase. Il continuerait donc vers la région des lacs avant le chauffeur.

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Fannie
Posté le 01/05/2020
Ce chapitre ne me paraît pas décalé. Comme Petra, j’aime bien l’idée des catastrophes qui s’enchaînent dans la vie d’Albert. Là, on voit bien comme il se laisse porter ; il arrive même à voir la beauté des choses malgré le chaos ambiant. Il semble relativement détaché de toute cette agitation.
Cependant, ce récit semble un peu long. C’est probablement dû en grande partie à ces énumérations d’actions reliées par des « et » et des « puis ». Je ne suis pas sûre qu’il faille tout détailler à ce point. En tout cas, il faudrait varier davantage les tournures de phrases et tâcher d’éviter les répétitions autant que possible. Je sais que ce n’est pas facile puisque tu parles de pluie, d’eau, de route, de voitures, etc., mais ce serait bien d’alléger l’ensemble du récit. À mon avis, une réécriture s’impose.
Coquilles et remarques :
Il faut corriger les espaces insécables qui manquent après certains signes de ponctuation. Il y a des chapitres où j’ai oublié de le préciser, mais c’est quelque chose que tu devras vérifier dans toute la série de nouvelles. C’est aussi valable pour les guillemets, parfois asymétriques et dont deux sortes cohabitent.
Les dialogues doivent être présentés de la même manière dans tout le récit. Tu n’es pas forcément obligée de choisir la même méthode dans toutes les nouvelles, mais ce serait préférable. Les tirets doivent être des cadratins ou des demi-cadratins.
— qu'une bonne partie est du vécu (en tant que passer du bus) - un gros risque à prendre [« passager du bus », j’imagine / il faut un tiret long]
— Il ne s'en souvenait pas du moins. [Virgule avant « du moins ».]
— A l'intérieur, tout reposait [À]
— Albert se réveilla. Ecouta un moment [Écouta]
— C'est l'incantation monocorde du présentateur radio qui le sortit [de (la) radio ; je milite contre la disparition des prépositions]
— d'appels de témoin qui racontaient [témoins]
— en posant une assiette d'oeufs brouillés [d’œufs ; ligature]
— il semblait se réjouir de la tempête et désireux de l'affronter. [Il faut deux verbes ou deux adjectifs : « il semblait se réjouir de la tempête et être désireux de l'affronter » ou « il semblait réjoui par la tempête et désireux de l'affronter ».]
— La route goudronné brillait [goudronnée]
— Il faisait un froid glacial a l'intérieur [à]
— Et t'as pris la route par ce temps-là!, commenta la serveuse [Aujourd’hui, on ne met généralement pas de virgule après le point d’exclamation dans ce cas de figure. Il manque l’espace insécable.]
— Qu'il vente, qu'il neige ou qu'il pleuve nous les routiers on roule. [Virgule avant « nous ».]
— Oh, y'a plein de manières et de raisons [y a ; l’apostrophe est fautive]
— T'as des croissants au jambon je vois. [Virgule avant « je vois ».]
— Et ben quoi, t'as pas faim? [Eh ben]
— le réprimanda le chauffeur et Albert, heureux mais intimidé se saisit d'un croissant [Tu pourrais remplacer « et » par un point. / Virgule après « intimidé ».]
— la chaleur de l'abri et ce croissant chaud au jambon et au fromage avec le jaune d'œuf légèrement brûlé sur la croûte... [Tu pourrais remplacer le premier « et » par une virgule.]
— A peine revenu du pissoir, il dû y retourner. [À peine / il dut]
— « Je bosse en toutes conditions et pour pas grand chose » [pas grand-chose]
— tandis qu'il regardait les petits ruisseaux couraient sur le trottoir contourner ses pieds [qui couraient]
— et chercha à différencier les multiples chants de la pluie mais vacilla [Virgule avant « mais ».]
— en écoutant les bulletins radios qui énuméraient [radio ; pour radiophoniques]
— Quand le vent était trop fort et la pluie obscurcissait complètement la vue [et que la pluie]
— Après une dizaine de minutes d'attente sans bouger, le chauffeur éteint le moteur [éteignit]
— Albert le regarda longer la file de véhicule [de véhicules]
— Une dizaine de minutes plus tard celui-ci revint en marchant. [Virgule avant « celui-ci ».]
— D'autres sortirent de leur voitures pour les rejoindre [leur voiture]
— impossible de le contourner alors on attend [Virgule avant « alors ».]
— Ça le gênait tous ces véhicules [Virgule après « gênait ».]
— pendant qu'il se débattait avec le parapluie coincé entre l'épaule et le menton et ses mains occupées ailleurs. [Pour éviter d’avoir deux fois « et », je propose : « avec le parapluie coincé entre l'épaule et le menton, les mains occupées ailleurs ».]
— Il fallait non seulement faire venir les ouvriers mais des automobilistes impatients [Virgule avant « mais ».]
— après s'être mit à klaxonner inutilement [s’être mis]
— « Quels imbéciles » commenta le chauffeur [Point d’exclamation après « imbéciles ».]
— pour laisser passer non seulement la pelleteuse mais aussi une ambulance. / La voie fut enfin dégagée mais les véhicules [Virgule avant « mais » les deux fois.]
— « Crétins » dit le chauffeur [Il faut un point d’exclamation ou une virgule après « Crétins ».]
— Un camion de la Croix Rouge se mit à dépasser mais se retrouva lui aussi bloqué [la Croix-Rouge / virgule avant « mais ».]
— « Mais que font les flics ? » rouspeta le chauffeur [rouspéta]
— les rivières en crues qui sorties de leur lit avaient noyé les champs [en crue / placer « sorties de leur lit » entre deux virgules]
— écoper vainement l'eau avec des ramassoires, balais, seau tandis que des enfants avec de l'eau jusqu'au genoux [« seaux, tandis que » / jusqu'aux genoux]
— Il y a une petite épicerie à 500 mètre d'ici [« 500 mètres » ou mieux « cinq cents mètres »]
— Si tu veux du café, il y en a dans la Thermos là et des tartines [Larousse semble être le seul dictionnaire qui conserve la majuscule à « thermos » / placer « là » entre deux virgules.]
— Ce voyant, Albert réalisa soudain qu'il avait aussi très faim. [Albert s’aperçut ; l’Académie française déconseille l’emploi du verbe « réaliser » dans le sens atténué de se rendre compte.]
— De toute façon je ne peux pas faire des kilomètres [Virgule après « façon ».]
— On y était bien finalement. [Virgule après « bien ».]
— Quelques tartines et des bananes c'est léger. [Virgule après « bananes ».]
— Il s'assoupit un moment, blottit dans son manteau [blotti]
— Après une vingtaine de minutes Albert se décida. [Virgule avant « Albert ».]
— Albert longea la file de véhicules, prit dans le foule de voyageurs qui faisaient le va et vient [pris / la foule / le va-et-vient]
— Quand il rejoignit la route il était trempé et couvert de boue. [Virgule après « route ».]
— Il y avait plus d'un kilomètre jusqu'au pont mais quand il y arriva la file avait à peine bougé. [Virgule après « pont » et après « arriva ».]
— Il n'y avait pas de pont, la route s'enfonçait dans un un lac. [Il y a deux fois « un ».]
— un homme d'une cinquantaine d'année avec un gilet [d’années]
— Le véhicule qui le suivait s'engagea à sa suite, borda un peu avec le courant [Je ne connais pas cet emploi de « border », que je n’ai trouvé dans aucun dictionnaire ; régionalisme ? jargon ?]
— Mais c'est faisable?, voulut savoir le chauffeur. [Normalement, on ne met pas de virgule après le point d’interrogation dans ce cas de figure ; il manque l’espace insécable / « demanda » ou « s’enquit » le chauffeur ; « vouloir savoir » n’est pas un verbe de parole, ni un verbe qui évoque la parole.]
— Deux heures plus tard, il y étaient [ils]
— Albert revit le motard qui racontaient encore son histoire, il la reconnu à la pantomime [qui racontait / reconnut]
— «C'est parti » dit-il et il engagea le camion sur le pont. [Virgule après « parti ».]
— Albert joint les mains devant la bouche [joignit]
— ils atterriraient dans le fossé non loin et en seraient quitte [quittes]
— Ils étaient engloutis dans les ténèbres les plus complètes.Les phares du camion [Il manque l’espace après le point.]
— eux-mêmes rendus muets par le sentiment d'oppression qu'exerçaient sur eux la prison d'eau [qu’exerçait]
— Les phares des autres véhicules, bloqués, derrière eux éclairaient avec difficulté [Il faut enlever la virgule après « bloqués » et en ajouter une après « eux ».]
— et des jets de lumière très faibles indiquaient des lampes-torches [lampes torches]
— Jusque-là, les tentatives des autres automobilistes avaient échouées [échoué]
— Les secouristes les emportèrent, leur donna des couvertures [on leur donna / il y a plusieurs fois le verbe « emporter »]
— « Va falloir appeler le patron » dit le chauffeur [Virgule avant « dit ».]
— Si, elle peut. Et des trous, y’en a toujours eu et y'en a pas tant que ça [y en a (les deux fois) ; l’apostrophe est fautive]
— Albert rejoint un bus qui lui aussi avait été bloqué [rejoignit]
MbuTseTsefly
Posté le 02/05/2020
Tu as raison, il est un peu long, il y a aussi des détours inutiles. C'était un récit à part que j'avais écrit après avoir vécu la situation comme passagère dans un bus, j'ai ensuite décidé de le faire vivre à Albert. Du coup le ton est aussi très différent Je vais simplifier tout cela. Je suis contente que ça ne détonne pas trop avec l'histoire d'Albert. Merci pour ta lecture attentive et les corrections.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 17/03/2020
Beaucoup d'action dans ce chapitre. J'aime bien l'idée que ce personnage ne vive que catastrophes sur catastrophes. J'avais un peu peur que le dernier chapitre de sa vie soit en fait résumé à la sidération qu'il a eu fasse à la doline. Mais là, on se dit que Albert a encore des aventures et de fortes émotions à vivre.
J'aime l'idée qu'il se reprenne et se mette en mouvement.

Attention aux répétitions :

- Albert se laissa un moment bercer par l'asphalte qui défilait
- Il se laissait bercer par le chant des gouttes sur le parapluie
Albert se laisse souvent bercer...

- une femme leur cria quelque chose tandis que l'eau qu'ils avaient soulevée en passant passait par-dessus le pas de sa porte et inondait sa maison.
Et ici, ce n'est pas très joli "passant passait". J'ai vu que quelques lignes plus haut tu as mis qu'ils roulaient, donc pour éviter la répétition je te fais une petite suggestion mais c'est à toi de voir bien sûr ;)
>>une femme leur cria quelque chose quand sous leur passage l'eau s'était soulevée par dessus-le pas de sa porte et inondait sa maison. (Je ne suis pas certaine des temps à utiliser en revanche)
MbuTseTsefly
Posté le 17/03/2020
Je vais corriger, merci. Je suis contente que l'action te plaise, ce chapitre est un peu décalé par rapport au reste. Albert va continuer d'évoluer. Je vais faire les correction, tu as raison, c'est pas joli joli, mauvaise relecture.
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