Albert

Albert resta longtemps assis au bord de la doline à contempler le vide. Toute sorte de pompiers, policiers, militaires, journalistes pullulaient comme des mouches sur un cadavre. On lui demanda plusieurs fois de reculer, on lui interdit de s'approcher de sa maison, on lui posa des questions, fit des promesses, puis comme il ne répondait pas on finit par le laisser près d'une ambulance avec une femme qui lui parlait doucement, continuait de lui demander comment il se sentait, s'il voulait de l'eau, s'il avait froid, s'il avait de la famille, un lieu où aller. Il ne répondait toujours pas. Qu'aurait-il pu répondre. Que la terre venait d'avaler sa vie entière? Albert se leva, s'excusa de devoir s'isoler pour un besoin pressant. La femme le laissa s'éloigner. Il se faufila dans la foule trop occupée pour le remarquer, suivit le sentier jusqu'à la route et se mit à la suivre. Il marcha longtemps sans rencontrer âme qui vive. La foule des officiels et autres curieux devait toujours être en train de contempler la doline, de la commenter, de l'expliquer, de se faire filmer devant. C'était fou tout ce que les experts savaient après l'évènement. On aurait pu croire qu'ils auraient pu prévoir et prévenir l'évènement. Doline. C'était un nouveau mot qu'il les avait entendu répéter autour du trou. Pour lui, c'était un trou. Doline, ça avait le dos bien trop rond pour être creux, c'était doux, ça existait, tandis qu'un trou c'était du vide.

Le soir tomba et avec lui, une pluie légère comme une caresse mais froide. Pourtant, Albert la remarqua à peine. Puis l'air se mit à chanter, une vibration sourde qui augmenta jusqu'à devenir un flash de lumière jaune qui fit trembler la terre et s'arrêta non loin devant lui. "Je vous pousse?" dit le chauffeur du camion-remorque. Albert monta à bord. "Vous allez où?" demanda le routier en avisant que son passager était en pyjama d’hiver et n’avait pas de bagage. "Je ne sais pas" répondit Albert, "un trou a mangé ma forêt." Le chauffeur hocha de la tête. "La forêt qui était là-bas? J'en ai entendu parler à la radio alors je suis allé voir en passant. C'est incroyable! Vous habitiez la petite maison? Vous l'avez échappée belle!" Albert approuva. Il n'était pas sûr que ça lui faisait plaisir d'y avoir échappé. Il lui était arrivé, dans sa jeunesse de vouloir quitter sa forêt, comme ça sur un coup de tête. Il n'avait jamais imaginé qu’un jour ce serait elle qui partirait sur un coup de tête.

Il se prit à la fantasmer, monde sylvestre secret, intact, caché sous la croute terrestre, à l'abri des chasseurs et des bûcherons, enfin en paix. C'était en réalité certainement un énorme tas de bois brisé, d'animaux morts, de poussière.... À quelle profondeur était partie sa forêt? Le chauffeur lui parlait. "Pardon?" "Et vous avez de quoi pour vous débrouiller? Vous avez pris de l'argent? Vous savez où aller?" "Non." "Je peux vous déposer à la police si vous voulez, ils sauront quoi faire de vous. On va vous prendre en charge, vous aider jusqu'à ce que vous retrouviez votre maison, ou vous reloger, je ne sais pas, moi. Vous avez droit à de l'aide dans des cas comme ça." "Je ne veux pas aller à la police." Le chauffeur hocha la tête. Ca aussi il le comprenait. Un renard traversa la route. Le chauffeur freina un peu brusquement puis reprit de la vitesse. "Un renard" dit-il. Il ralentit à l'entrée d'un village et le traversa lentement. "Nous ne sommes pas loin de chez moi où je vous invite à passer la nuit. Demain, vous saurez peut-être mieux ce que vous voulez faire." "Merci" dit Albert. Ils s'arrêtèrent à la lisière d'un bois, devant une scierie où le chauffeur parqua le camion. "C'est l'exploitation d'un ami" dit-il, "il me laisse parquer ici." Ils traversèrent la route et se dirigèrent vers un petit immeuble d'habitation aux murs de crépi rose sur lesquels s'étalaient des tags et des graffitis. Le porche s'alluma à leur approche. Le chauffeur entra un code sur un clavier à côté de la porte et elle se débloqua avec un clic. Puis se fut le tour du corridor de s'allumer devant eux. Cela fit sourire Albert. Une maison serviable. Le couloir sentait la pierre froide et la javel. Ils montèrent l'escalier de béton gris jusqu'au deuxième étage. Il y avait trois porte. Devant celle de gauche s'alignaient des bottes d'enfant et Albert entendit des cris, jeu ou chamailleries. Devant celle en face de l'escalier un paillasson leur souhaitait la bienvenue. Le chauffeur ouvrit celle de droite. Elle grinça un peu. Il alluma la lumière et s'effaça pour laisser entrer Albert. Puis il disparut dans la cuisine. Albert resta dans le corridor, peu sûr de ce qu'il devait faire. Enlever ses chaussures? Entrer? Il referma la porte avec un sentiment d'appréhension. Il était l'heure où il se couchait. Il se couchait toujours avec la nuit pour économiser la lumière. Il voulait être au fond de son lit. Après tout, sa maison n'était pas tombée. "Entre" lui cria le chauffeur qui s'était lancé dans la préparation d'un repas "ne reste pas planté là! Garde tes chaussure, pas de problème, et viens t'asseoir!" Albert s'avança dans la cuisine et s'assit à la table. Le chauffeur lui servit une bière. Il avait déjà entamé une bouteille. Il faisait frire des œufs qu'il servit avec du jambon, de la viande séchée, du fromage et du pain. Il ouvrit une boite de salade russe qu'il versa dans un plat. Albert contemplait son assiette sans appétit. L'autre dévorait sa nourriture. "Pas faim?" Commenta-t-il, "ça, avec toutes ces émotions! Je comprends. Je vais te faire un lit sur le sofa. Si tu as faim pendant la nuit sers-toi de pain et de fromage." Puis il restèrent silencieux pendant le reste du repas. "Qu'elle affaire" commenta encore le chauffeur en reprenant une bière. Il prépara un lit sur le sofa puis disparut dans la salle de bain. Albert en profita pour se dévêtir et se glisser sous les draps. Quand le chauffeur réapparut, il tombait de sommeil. "Demain, j'ai une cargaison à prendre en ville. Je peux t'amener jusque là si tu veux. Je me lève tôt, on part à cinq heures." "Merci" dit Albert. Le chauffeur disparu dans sa chambre en éteignant la lumière. Albert resta dans le noir, perdu. C'était la première fois de sa vie qu'il dormait chez quelqu'un. C'était la première fois de sa vie qu'il n'avait pas de maison. Du moins, il n'avait pas le souvenir d'une époque où il n'aurait pas vécu dans sa maison à l'orée de sa forêt.

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Fannie
Posté le 23/04/2020
Il est gentil, ce camionneur. Tout le monde n’hébergerait pas comme ça un parfait inconnu. Mais Albert a l’air tellement secoué et perdu. C’est vrai que « doline » semble être un mot bien trop doux pour le phénomène qui a détruit la forêt et son jardin. D’ailleurs, pourquoi j’étais sûre qu’il avait un jardin ? Il n’est pas mentionné ici.
Mais oui ! On le trouve dans le tout petit texte, un peu avant. Je ne l’ai donc pas inventé.  ;-)
En tout cas jusqu’ici, les hommes dont tu racontes l’histoire n’ont vraiment pas de chance. Albert est sain et sauf, mais j’ai de la peine à imaginer la suite immédiate de sa vie. Si sa maison n’est pas tombée, il pourra peut-être récupérer une partie de ses affaires… Il va bien devoir leur parler, aux policiers.
Coquilles et remarques :
— Toute sorte de pompiers, policiers, militaires, journalistes pullulaient [Toutes sortes ; on met « toute sorte » au singulier quand il signifie « n’importe quelle sorte ».]
— on lui posa des questions, fit des promesses, puis comme il ne répondait pas on finit par le laisser près d'une ambulance [Il faudrait placer « comme il ne répondait pas » entre deux virgules.]
— avec une femme qui lui parlait doucement, continuait de lui demander comment il se sentait [Là, je mettrais le participe présent : continuant ; parler et continuer ne sont pas deux actions successives, mais l’une est incluse dans l’autre.]
— Qu'aurait-il pu répondre. Que la terre venait d'avaler sa vie entière? [Point d’interrogation après « répondre ». / Il manque l’espace insécable.]
— La foule des officiels et autres curieux devait toujours être [La locution « et autres » doit être suivie d’un nom générique qui englobe les précédents. Par exemple : « pommes, poires, et autres fruits ». Ici, les officiels ne sont pas des curieux, alors il faut formuler autrement, par exemple : « La foule des officiels et des curieux ».]
— C'était un nouveau mot qu'il les avait entendu répéter [entendus ; parce que « les » est à la fois COD de « entendus » et sujet de « répéter »]
— dit le chauffeur du camion-remorque. [Si on consulte les règles de grammaire, rien ne s’oppose au trait d’union dans un mot comme « camion-remorque », mais il est inconnu des dictionnaires et l’usage donne la préférence à « camion remorque ».]
— Le chauffeur hocha de la tête [hocha la tête ; on hoche la tête, mais on dodeline de la tête]
— Vous l'avez échappée belle! [Dans cette locution, le participe passé « échappé » est invariable.]
— Et vous avez de quoi pour vous débrouiller? [de quoi vous débrouiller ; « pour » est en trop]
— Ca aussi il le comprenait. [Ça / virgule après « aussi ».]
— Puis se fut le tour du corridor [ce fut]
— Il y avait trois porte [portes]
— Devant celle en face de l'escalier un paillasson [Virgule avant « un paillasson ».]
— Garde tes chaussure [tes chaussures]
— "Pas faim?" Commenta-t-il [commenta-t-il ; minuscule]
— Puis il restèrent silencieux [ils]
— Je peux t'amener jusque là si tu veux [jusque-là]
— Le chauffeur disparu dans sa chambre [disparut]
Orthographe rectifiée :
— Habituellement, tu appliques les rectifications orthographiques de 1990. Tu as écrit « bûcherons » et « t'asseoir » ; par souci de cohérence, tu devrais aussi les appliquer ici et écrire « bucherons » et « t’assoir ». Si tu choisis d’y renoncer, il y aura beaucoup plus de corrections à faire, dans toutes tes nouvelles. Je te recommande le document suivant, qui est bien fait et comporte une liste de mots modifiés, par ordre alphabétique, sur les dernières pages : http://www.cahiers-pedagogiques.com/IMG/pdf/GuidePratiqueOrthographeRectifie_e-2-09-2011.pdf]
Typographie :
— Il faudrait revoir tous les points d’interrogation et d’exclamation : il me semble qu’il manque les espaces insécables partout.
— Et pourquoi utilises-tu des guillemets américains ("-") au lieu des guillemets français (« - ») qu’on trouve dans d’autres nouvelles ?
MbuTseTsefly
Posté le 24/04/2020
Oui, Albert est choqué, mais c'est aussi quelqu'un de très simple, passif. Merci pour ta lecture et tes corrections.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 07/02/2020
On sent à quel point Albert est complètement stoné par la situation, traumatisé. On dirait que l'action se passe sans lui dans ce chapitre.
C'est amusant de voir le changement d'ambiance entre la cuisine de Louise et la Doline. Les émotions du lecteur font les montagnes russes :D
MbuTseTsefly
Posté le 07/02/2020
Albert est un personnage très simple, très passif. L'ordre des chapitre est peut-être un peu hasardeux, il faut que je réfléchisse sérieusement à l'organisation de ces pièces de nouvelles - aux couleurs qui vont ensemble ou pas. C'est sûr que Albert est le contraire de Louise. Le chapitre de Louise se répète plus souvent car sa soeur Josiane est intégrée dans son récit.
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