À l'attaque, soldats !

Une mélée générale de formes, de coups, de tirs et d’insultes explosa. Comme la plupart étaient torses nus et que la vapeur les aveuglait tous, en quelques instants personne ne savait plus qui était qui. 

Les alliés étaient en réalité les ennemis, les ennemis étaient en réalité les alliés, les sons des balles étaient aussi terrifiant que les insultes qui étaient hurlées et le sol humide fort glissant était le plus grand des dangers.

Inès parvint à se replier dans un recoin relativement épargné. Sa surprise fut toute négative quand elle remarqua que Thomas occupait également l’endroit. Sa surprise ne cessa de s’accentuer lorsque le sergent proclama : « Inès ! Écoute, je sais qu’on a dû affronter beaucoup d’obstacles tous les deux, et que je n’ai pas été le meilleur partenaire mais.. j’y ai beaucoup réfléchi, et je te dis oui !

— Qu’est-ce que tu racontes, bordel ?

— Je te réponds oui ! Tu sais, à ce que tu m’as dit. Toi, moi, ensemble, une fois que tu t’enroleras dans l’armée… 

— Quoi ? »

Ils ne purent continuer leur discussion. Un ennemi men    açant courait vers eux, un couteau dans la main. Thomas essaya d’écarter Inès, mais n’eut pas le temps : celle-ci s’était relevée aussi rapidement que l’éclair et donna un fulgurant coup de pied dans l’entrejambe de l’homme. Celui-ci s’écroula instantanément, vaincu, commançant à se demander s’il ne devrait pas changer de métier.

Inès ne perdit pas de temps. Elle s’élança dans la mêlée, la folie dans son regard, hurlant « Hobbson ! Hobbson ! », détruisant tout ceux qui bloquaient son avancée. Thomas la regarda, impressionné et étonnamment charmé. 

 

Plus loin, Rayan et Ali parvinrent à se cacher dans la salle des machines. Cependant ils découvrirent qu’ils n’étaient pas seuls : Hassim s’était aussi replié ici. « Bien le bonjour, vous ! s’exclama celui-ci d’un ton ravi. Je suis rassuré de vous trouver ici !

— Qu’est-ce que tu racontes ? s’inquieta Rayan. Barre-toi d’ici, ils vont probablement te chercher.

— Tu es horrible ! s’offusqua Ali. Entre otages, nous devons nous entraider.

— On n’est pas des otages ! hurla celui-ci. On est des terroristes, nous !

— Excusez-moi si je me suis trompé, s’excusa Hassim. Mais vous devrez peut-être retravailler votre image, parce que vous n’envoyiez pas vraiment les bons signaux tout à l’heure.

— Je pense qu’il a raison, commenta Ali d’une voix morne.

— Ah ouais ? Et alors, puisque tu es tellement bon, tu aurais des conseils à nous donner peut-être ? » cracha Rayan avec un sarcasme à couper au couteau.

Les yeux d’Hassim s’allumèrent de joie, un sourire enfantin traversa son visage et Rayan regretta ce qu’il venait de dire quand celui-ci commença : « Avec plaisir ! Alors voilà, c’est ma quinzième année en tant qu’otage, et d’après mon expérience… »

 

D’autres n’eurent pas la chance d’écouter le recit de la vie d’Hassim, le plus grand otage de tous les temps. Youssef fut parmi ces personnes : après avoir perdu de vue ses amis et glissé plusieurs fois sur le sol, il finit aux pieds de celui qu’il voulait à tout prix éviter. 

Laurent eut un sourire sardonique quand il le vit, et énonça d’une voix sifflante : « Ah, le neveu ! Je te cherchais, justement… »

Youssef ne resta pas plus d’une seconde. Avec l’agilité d’un lapin qui rencontrait son boucher, il fit volte-face et prit la fuite. Il entendit bien évidemment les bruits de pas de Laurent qui se rapprochait dangereusement de lui. 

Youssef esquiva plusieurs coups de poings, évita de trébucher sur deux soldats qui étaient en train de s’étrangler à l’aveugle, baissa la tête, prit sa respiration puis plongea dans un des bains. Il avait confiance en ses capacités de nageur et sa peur. Il parcourut toute la surface en un temps qui brisa tous les records jamais enregistrés sur Terre et atteint l’autre bout du bassin.

Laurent l’attendait là, tranquillement accroupi au bord, sifflant d’admiration : « Impressionnant ! Tu tiens plus du poisson que de l’homme, p’tit gars ! Par contre je me demande bien pourquoi tu n’as pas fait le tour en courant plutôt… »

Youssef ne répondit rien, tant la certitude de mourir dans d’atroces souffrances et la honte qu’il éprouvait l’empêchaient de parler. Laurent s’approcha et mit sa main calleuse sur l’épaule tremblante de Youssef, puis s’exclama : « Je voulais sincèrement m’excuser d’avoir à ce point gâché ton opération.

— Oh.

— Je sais qu’en plus les premières fois sont les plus difficiles.

— Ah.

— Et je voulais te payer une tournée avec tous les copains finalement ! On pourra y discuter une future collaboration, qui sait ? »

Il est bien évident que Youssef n’avait pas la force mentale nécessaire de dire non. 

 

Ce face-à-face n’était pourtant rien par rapport au combat qui avait lieu dans les toilettes.

Almarov et Kaïs étaient persuadés qu’ils allaient mourir. Ils se tenaient chacun debout, ferme sur leurs appuis, se servant de balais ou de serviettes pour frapper plusieurs vagues d’ennemis qui essayaient d’entrer dans les toilettes. Il y en avait toujours plus, à leur grande surprise. 

Almarov pensait qu’ils avaient formé un complot pour les éliminer en premier ; Kaïs était persuadé qu’ils avaient été impressionné par sa performance d’otage et voulaient le recupérer tout de suite ; la cruelle réalité était qu’énormément de personnes voulaient aller au petit coin.

Dans un angle mort de Kaïs, un ennemi parvint à se rapprocher rapidement, un poignard à la main. Il ne put aller plus loin : Kaïs l’accueillit avec un formidable coup de serpillère qui le fit battre en retraite, et dans sa chute il glissa sur le sol, se fracturant le coccyx et entaillant à jamais sa fierté.

Almarov ne rata rien de tout cela. Il se tourna vers Kaïs qui lui souriait moqueusement. Almarov sourit à son tour. Les deux brandirent leurs armes, hurlèrent en cœur, et se jetèrent dans la mêlée. 

Ainsi naquit la légende de la bataille des toilettes du bain turc, qui aurait pu devenir célèbre si Almarov et Kaïs ne s’étaient pas fait encercler et vaincre en quelques secondes par des hommes rendus fous par l’envie de pisser.

 

Et au milieu de ce chaos sans nom, où les hommes moururent (très peu, en réalité) et les légendes naquirent (encore moins), là où les exceptionnels faits d’armes accompagnaient les actions les plus héroïques (aucune, à vrai dire), lorsque les personnes présentes vécurent les moments les plus importants de leur vie (alors là…), sauf pour ceux qui se fracassèrent le crâne contre le sol et en perdirent la mémoire ou ceux qui avaient tellement honte qu’ils préféraient oublier, un vrai duel avait lieu.

Face-à-face, séparés de quelques mètres, les regards perçants, le Commandant Gilles Hobbson et le soldat Timothée Jenkins demeuraient silencieux. Ils avaient tant de choses à se dire -principalement des insultes et des menaces de mort, donc pas le plus intéressant- pourtant le Commandant ne put que prononcer : « Vous savez, soldat Jenkins, vous étiez un des éléments les plus prometteurs.

— Je sais.

— J’avais beaucoup d’espoir pour vous.

— Je sais. »

Les deux s’élancèrent, chacun ayant une arme dans la main, et toute la détermination du monde à l’esprit. Ils se rapprochèrent rapidement, élaborant en quelques secondes plusieurs stratégies, prenant en compte toutes les options, sachant parfaitement qu’il s’agissait d’une question de vie, de mort et d’honneur.

Et de sol humide.

Les deux glissèrent et se cassèrent proprement la gueule.

Après quelques secondes de choc, le Commandant se releva le premier, du sang sur le visage, son arme à la main, le regard triomphant. Le soldat Jenkins était encore à terre, et sut que tout était terminé pour lui.

Soudainement quelque chose percuta le Commandant dans le dos et l’écrasa complètement. Hobbson perdit conscience sur le coup, sans comprendre  ce qui lui arriva.

Sous le choc, le soldat Jenkins regarda le corps inanimé du commandant, puis le projectile responsable. Ou plutôt la projectile responsable. Il s’agissait d’Inès Falliguerho qui, dans sa course enragée et desespérée, elle avait aussi glissé puis percuté malgré elle Hobbson.

Celle-ci contempla son œuvre, écarquillant les yeux quand elle remarqua le sang qui recouvrait le visage du commandant, et commença légèrement à paniquer. 

Elle aperçut que la poitrine d’Hobbson se soulevait et s’abbaissait à intervalle régulier, et soupira de soulagement. Elle indiqua simplement à Timothée : « S’il te demande qui est le responsable, tu lui diras que c’est le sergent Jefferson. »

À ce moment, le soldat Jenkins avait tellement de questions à poser qu’il ne put en prononcer aucune. Puis il hocha simplement la tête, et répondit en souriant : « Je lui dirais même que le sergent ne s’est pas excusé. »

C’était peut-être à cause de l’adrénaline, peut-être la chaleur des bains, peut-être la fatigue cumulée de toute la journée, mais Inès ne put s’empêcher de penser que le soldat Jenkins était assez beau quand il souriait sincèrement ainsi. Elle lui sourit en retour : et Timothée pensa en retour qu’Inès était incroyabellement belle. Il hésita…

…et reçu sur son front un manche de balai qui avait été projeté comme une lance. 

Le soldat Jenkins fut propulsé en arrière et tomba sur le sol, inconscient, juste à côté du Commandant. 

Inès eut quelques secondes d’immobilité et de stupeur, puis entendut un « Inès ! Tu vas bien ? » qui lui fit tourner la tête en direction du coupable. 

Le sergent Thomas se tenait là, essouflé, des traces de blessures couvrant tout son corps, les vêtements déchirés. Il rejoignit rapidement Inès, s’exclamant : « Il ne t’a pas fait mal ? J’ai agi à temps ?

— Je pense que ça va, parvint à répondre Inès. 

— Parfait. D’ailleurs, s’il te demande qui est le responsable, tu diras que c’est un des terroristes.

— Je vois.

— Juste au cas où, hein.

— Je comprends. »

Inès soupira, les yeux dans le vide, pensive. Thomas ne put s’empêcher de la contempler, pensant qu’elle était décidément incroyablement belle. Inès, elle, se dit simplement qu’elle était fatiguée. « Appelons la police » déclara-t-elle, tout en fouillant les poches du commandant.

Elle en sortit son téléphone portable. Celui-ci se mit à sonner, avec « Alan Hascker » écrit en gros sur l’écran. 

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Hylm
Posté le 01/11/2020
C'est sûrement mon chapitre préféré.
La situation part en vrille, tout le monde s’assomme et rejette les responsabilités sur quelqu'un d'autre, c'est un très eau bordel sans nom en effet. Les blagues font mouche, les personnages sont à la fois fidèles à eux-mêmes et surprenants, on s'imagine très bien la situation presque cartoonesque. Je veux la suite!
(juste un "vivèrent" au lieu de "vécurent" qui m'a tiré du récit)
Le Saltimbanque
Posté le 01/11/2020
wouaaaaaaa vivèrent ???? Je me suis surpassé pour le coup...

Très content que ça te plaise ! C'est aussi mon moment préféré de l'histoire (avec peut-être la discussion dans la voiture et le braquage de la petite boutique), donc j'avais beaucoup d'attente/stress quant aux retours...

Prochain chapitre, la FIN ! J'espère qu'elle te plaira !
Hylm
Posté le 01/11/2020
Déjà fini?! Oh non, j'avais eu la même réaction avec 'le branleur du temps', c'est trop court! Mais si c'est ton style d'histoire je comprends
Le Saltimbanque
Posté le 01/11/2020
eeeeeeet oui, les histoires trop longues finissent par m'ennuyer, et je perds toute mon inspiration...

Pour cette histoire, c'est la bonne longueur, et le bon moment pour s'arrêter je trouve.

Fun Fact : l'histoire totale fait environ 17 000 mots, alors que je n'avais prévu que 5000 au début. Donc j'ai vraiment beaucoup donné !
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