9 - Essayer

Par Seja

Joanna fixe la gamine qui lui fait face. Dépenaillée, mal nourrie, terrifiée. Des comme elle, elle en a vu passer beaucoup trop. Il y a toujours des enfants parmi ceux qu’ils arrêtent. Et elle ne comprend pas comment on peut embarquer ses propres gosses quand on décide de fuir.

La gamine, Charlotte, a peur d’elle. Elle le sent. Il va falloir du temps avant qu’elle commence à faire confiance, avant qu’elle oublie ce qui lui est arrivé pendant tout le temps qu’elle a passé loin des villes.

—  Je repasserai plus tard, dit-elle en tentant de rendre son ton aussi rassurant que possible.

La gamine ne répond pas. Elle n’ose même pas soutenir son regard trop longtemps.

Avec un dernier sourire, elle quitte la pièce, referme, verrouille. C’est pour sa propre sécurité. Déambuler dans le complexe ne lui apporterait rien de bon.

Joanna longe le couloir rempli de portes fermées. C’était une école avant. Ca l’est toujours en quelque sorte. Ils aident les enfants à apprendre, à réapprendre. Ils les aident à oublier les idées des terroristes, à redevenir de bons citoyens.

Elle se souvient de chaque gamin qui est passé par là. Elle se souvient de leurs réactions. Certains étaient révoltés, d’autres terrifiés. Certains étaient soulagés.

Elle pousse une porte, referme derrière elle, s’assoit derrière son bureau. Elle fixe la pile de dossiers.

La gamine qu’elle vient de passer voir, elle a perdu ses parents. Ils participaient à un groupe clandestin qui avait été reconnu comme dangereux. Il a fallu s’occuper d’eux.

Elle ne comprend pas ces gens. Elle ne comprend pas comment ils peuvent dormir la nuit avec les actions qu’ils entreprennent. Pas plus tard qu’hier, un autre de ces groupes a été mis hors d’état de nuire. Ils préparaient un attentat en plein centre ville. Ils allaient tuer des dizaines, des centaines de citoyens, et pour quelle raison ? Qu’est-ce qui pouvait justifier ça ?

La porte s’ouvre sur son collègue. Il se laisse tomber plus qu’il ne s’assoit sur un sofa déglingué qui traine là.

—  Ca s’est mal passé ? demande Joanna.

Les premiers jours sont toujours compliqués.

—  Le jour où les soldats apprendront à pas cogner les enfants, ça se passera mieux.

Elle ne répond pas, elle n’est pas à l’aise avec ce genre de remarques. Même si elle sait qu’il a raison. Quand les soldats ont débarqué les gamins, il y a eu un souci avec l’une d’entre elles et les militaires ont répondu en fonction.

—  Comment elle va ?

—  Elle communique pas, je suis pas arrivé à avoir son attention.

—  Donne-lui quelques jours.

—  Je sais. Mais quand même. C’est facile pour eux, ils nous balancent les gamins et ils repartent. Ils se rendent pas compte qu’on doit réparer leurs conneries.

Joanna détourne les yeux et il semble comprendre qu’il est allé trop loin. Il hausse les épaules, lance un regard d’excuse.

—  Et toi ? demande-t-il.

—  Je pense qu’avec la dernière que j’ai vue, ça ira. Elle ne demande qu’à retrouver une vie normale.

Il hoche la tête. Dans ce groupe, certains cas sont plus compliqués que d’autres. Pour un des garçons, Joanna n’est pas sûre qu’ils vont pouvoir faire quelque chose. Le souci, c’est qu’il est presque majeur et s’il ne change pas d’attitude, ils vont devoir le passer aux services plus adaptés. Et de là, il n’y a qu’un pas jusqu’à la prison.

Et c’est dommage, vraiment dommage de gâcher sa vie pour des idées que des terroristes vous ont implantées dans le crâne. Pour des idées qui ne peuvent faire que du mal.

Un soupir lui échappe.

Elle se saisit d’un autre dossier, essaie de chasser les idées noires. Il faut y retourner.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Jupsy
Posté le 18/04/2020
Alors...

Ben Joanna est sincère dans sa démarche. Elle veut vraiment aider les enfants à se réintégrer. Après elle m'a fait tiquer quand son collègue à oser dire à haute voix ce qu'elle pensait finalement tout bas. Le pire c'est qu'elle le justifie en disant que les militaires n'ont fait que réagir en militaire... Sauf que rien n'interdit à l'armée de faire preuve de compassion ou de pédagogie.

D'ailleurs le collègue insiste pas ce qui met mal à l'aise Joanna. Finalement, est-ce qu'elle dort si bien que cela ? Alors c'est sûre, ce n'est pas une terroriste qui tue des gens, mais elle ferme les yeux sur ce que fait l'armée, elle estime qu'il agisse en fonction de leur statut...

Est-ce vraiment mieux d'être un mouton ? Là est toute la question. En tout cas c'est un personnage intéressant, qui veut du bien aux enfants. Reste que ce bien ne leur convient pas toujours et ne l'est peut-être pas pour eux.
Dédé
Posté le 14/09/2019
La façon dont tu présentes ton univers, c'est vraiment flippant… C'est ce que je me dis à chaque fois. Et pourtant, au fur et à mesure des chapitres, tu vas encore plus loin dans ta réflexion sur la dictature. Chapeau pour ça !

Le fait que cette Joanna ne soit pas décrite comme un monstre sanguinaire et sans cœur (façon de parler) est une idée vraiment intéressante. Au final, il n'y a pas vraiment de gentils et de méchants. On a juste des gens dont le cerveau a été lavé et d'autres qui essaient de lutter. Et au milieu, des gens qui se font massacrer et/ou emprisonner.

Peut-être qu'on va voir comment Joanna va ouvrir les yeux sur le système. Ou peut-être pas. On peut toujours espérer (jusqu'à ce que tu m'enlèves tout espoir).

A bientôt pour la suite !
Seja Administratrice
Posté le 17/09/2019
Hahaha, oui, j'ai une légère obsession avec les dictatures :P
Vala, pas de gentils ou de méchants. Enfin, certains sont quand même un chouia plus extrêmes que d'autres :P
Oh, Joanna est trop bien où elle est, laisse la profiter de la vie :P
Elga
Posté le 28/08/2019
Hello!

Alors j'aime bien le fait d'avoir l'autre point de vue mais j'ai une question : qu'est ce qu'il y a de bien dans cette dictature pour que Joanna ne comprenne pas les terroristes/adhère autant au système ?
En fait on s'attache tellement aux rebelles avant, on les comprend tellement que, pour moi, là tout de suite J'ai du mal à adhérer à Joanna alors que ce personnage semble plutôt sympathique. J'aime bien d'ailleurs cette idée. On sent qu'elle est mal à l'aise avec certains agissements.
J'ai du mal à mettre des mots clairs mais il me semble que tu veux introduire une complexité intéressante, que le lecteur soit un peu perdu, finisse par se demander qui a raison, or il me semble que peut être tu pourrais aller plus loin dans cette nuance dans ce chapitre.
Voilà j'ai cherché un truc à dire. Sinon j'aime sans nuance.
Seja Administratrice
Posté le 29/08/2019
Hey ! Ce qu'il y a de bien ? La propagande :P C'est un truc qui m'a toujours fasciné : la faculté des gens à accepté les pires des horreurs tant que ça va dans le sens de la pensée à laquelle ils sont habitués.
Après, perso, je pense pas vraiment que le lecteur puisse se mettre du côté des mecs qui fusillent les civils. Mais je trouve quand même intéressant de montrer que de l'autre côté, c'est pas des brutes épaisses, mais des gens qui pensent aussi faire le bien :P
Vous lisez