9. Anahey (fin)

Par Yannick

Après s’être assuré qu’il n’y avait personne d’autre dans les parages, Mabó la rejoignit sur le chemin et l’appela doucement pour ne pas l’effrayer. Il se présenta rapidement puis l’assaillit de questions :

- Est-ce qu’ils t’ont fait de mal ? Comment les as-tu convaincus de te libérer ? Ce ne sont pas des Caraïbes, est-ce que tu sais d’où ils viennent et ce qu’ils veulent ? Qui sont les Taïnos que j’ai aperçus avec eux ?

La jeune fille lui posa doucement la main sur la bouche pour le faire taire, un joli rire illustrant son calme et sa légèreté, qui tranchait avec sa propre nervosité.

- Doucement, lui dit-elle, laisse-moi le temps de répondre ! Je m’appelle Anahey. Ne serais-tu pas Mabó collier de feu, notre protecteur à tous ? Je crois que tu n’as plus de souci à te faire.

Il s’aperçût à ce moment qu’elle était vraiment jolie. C’était une jeune femme, mariée puisqu’il avait vu qu’elle portait une nagua au moment de sa capture, et qui maintenant était cachée par le vêtement qu’elle portait. Elle lui montra fièrement les bagues colorées qu’on lui avait offertes, travaillées dans une matière inconnue et serties de pierres colorées et transparentes qu’il n’avait jamais vues.

- Ils n’ont rien à voir avec les Caraïbes. Leur langue est étrange, mais des Taïnos des iles Lucayes et de Cubanacan sont avec eux et commencent à les comprendre. Ils leur ont dit qu’ils venaient de terres très éloignées où vivent de puissants caciques qu’ils appellent « rois ». Mais nos frères pensent qu’ils viennent du ciel. Ils ne viennent pas tuer et enlever des femmes ; apparemment, tout ce qui les intéresse, c’est l’or. Leurs yeux brillent chaque fois qu’ils en voient et ils demandent sans cesse d’où il vient et où on peut le trouver. Ils en ont surement besoin pour leur magie, peut-être même pour vivre tant ils sont préoccupés de savoir si nous en avons beaucoup. Ils m’ont donné tous ces bijoux et m’ont très bien traitée. Je ne sais pour quelles raisons, ils portent tous des vêtements comme celui qu’ils m’ont donné et semblent irrités que nous ne fassions pas de même. Lorsqu’ils m’ont amenée à bord de leur gigantesque canoé, tous n’avaient d’yeux que pour moi. Alors leur cacique, un homme très bon, a ordonné que l’on me couvre. C’est lui également qui m’a donné ces bagues, ces magnifiques perles transparentes et d’autres bijoux très jolis. Il a insisté pour que l’on me ramène avant la nuit car il voulait que mon mari et les autres membres du village sachent qu’ils n’ont rien à craindre d’eux.

Le vieux guerrier écoutait mais ne comprenait pas. Plus rien n’avait de sens, et le sourire de la jeune femme le laissait plus perplexe encore. Elle l’invita finalement à l’accompagner jusqu’au village et il la suivit, ne sachant que faire d’autre.

 

Les retrouvailles furent un spectacle de réjouissance et d’allégresse. Durant l’après-midi, le village entier avait pleuré et s’était lamenté de la perte de la jeune femme. Pour tous, elle était perdue à tout jamais, et même si personne ne connaissait ses ravisseurs, son sort serait semblable à celle des femmes enlevées par les Caraïbes : ou bien elle servirait aux plaisirs de celui qui l’avait capturée, ou alors elle serait mangée pour célébrer leur expédition triomphante. Ou peut-être les deux à la fois. La voir revenir seule, indemne, souriante et parée de vêtements et de bijoux que personne n’avait jamais vus, était digne des plus grands areytos et devrait être chanté par la princesse Anacaona en personne.

Pendant qu’elle était reçue par toute la communauté, saluée, acclamée et honorée, un homme tomba à ses pieds et resta prostré, pleurant des larmes chargées tout à la fois de tristesse, de soulagement et de passion. En retrait, Mabó observait la scène et ses yeux s’embuèrent. Si seulement il avait pu connaitre un bonheur semblable, revoir sa femme après l’avoir abandonnée et avoir pensé qu’elle était perdue pour toujours. Anahey s’agenouilla et releva la tête de l’homme.

- Dagao, mon aimé, ne pleure plus. Je suis de retour après avoir vécu le plus beau des voyages et avoir rencontré des hommes venus du ciel. Ils m’ont assurée qu’ils ne veulent que notre bien, que notre peuple est beau et que je suis la plus ravissante des femmes. Pour me prouver leurs nobles intentions, ils m’ont offert ces vêtements et ces bijoux qui ne peuvent venir que du ciel. Jamais je n’ai rien vu de plus beau.

Une fête fut rapidement improvisée pour célébrer le retour d’Anahey. Les tambours battaient, les Taïnos dansaient, les étoiles brillaient dans la nuit. Puis, quand les naborias furent endormis dans les hamacs, Dagao convoqua les nitaïnos pour faire le point sur la situation. Mabó, abasourdi par les évènements, fut également convié. Il martelait inlassablement les mêmes questions : qui étaient ces nouveaux arrivants, d’où venaient-ils et que voulaient-ils ? Anahey n’avait cessé de répéter qu’ils étaient bons, extrêmement généreux et qu’ils ne leur voulaient aucun mal. Ils se faisaient appeler « Espagnols ». D’après les Taïnos qui les accompagnaient, il ne faisait aucun doute qu’ils venaient directement du ciel. Ils ne s’intéressaient pas aux femmes, et l’étoffe dont ils avaient couvert le corps splendide d’Anahey le confirmait. Ils ne mangeaient pas non plus de chair humaine, puisqu’elle avait vu de ses propres yeux d’innombrables nourritures inconnues. On lui avait d’ailleurs proposé d’y gouter mais, terrifiée, elle avait refusé la moindre bouchée. Tout ce qu’elle pût rapporter fut leur intérêt pour l’or. Ils lui avaient montré le petit grain qu’elle portait au nez, en forme de coquillage, et lui avaient demandé à de nombreuses reprises d’où il venait. Finalement, ne sachant que répondre, les Taïnos à bord lui avaient conseillé de dire qu’on en trouvait des montagnes entières au centre de l’ile. Ils lui avaient raconté comment, depuis les iles Lucayes, ces créatures étranges étaient parvenues à Cubanacan et demandaient partout s’il y avait beaucoup d’or. Ils poursuivraient certainement leur navigation jusqu’à une terre où ils en trouveraient en abondance, il fallait donc à tout prix leur faire croire qu’il y en avait des montagnes entières à Ayiti. Ainsi, ils resteraient pour toujours et le peuple taïno pourrait profiter de leur générosité et de leur protection, puisqu’ils contrôlaient la foudre.

Mabó, au contraire, sentait que ces étrangers représentaient un danger pour les Taïnos. Mais il n’en avait aucune preuve. Il intervint à quelques reprises dans les débats pour demander aux nitaïnos de ne pas prendre de décision précipitée, l’enjeu étant trop important. Mais quels arguments avait-il ? Anahey avait été bien traitée, relâchée, personne n’avait été tué ni même blessé et d’autres Taïnos certifiaient que ces étranges créatures venaient du ciel et qu’elles étaient bonnes et généreuses. Que valaient ses intuitions face à tout ça ? Comment leur expliquer qu’il avait suivi les trois torses gris dans la forêt, qu’il s’agissait de guerriers sur le visage desquels il avait lu à la fois la peur et la soif de conquête ? Comment leur dire que leurs odeurs, aussi immondes que celles des plus anciens behiques, ne pouvaient rien annoncer de bon ? Que leurs va-et-vient le long de la côte, lorsqu’ils cherchaient le meilleur endroit pour accoster, rappelait le vol du guaraguao[1] à la recherche d’une proie pour la dépecer ? Et que finalement, si parmi les nombreux fuyards des canoés sur la rivière ils avaient saisi une femme, et probablement la plus belle d’entre tous, il ne pouvait s’agir d’un simple hasard ? Mabó sentait, au fond de ses entrailles, qu’il avait affaire au plus grand danger qu’il n’ait jamais rencontré. Cependant, sans argument ni preuve pour défendre son intuition, il se tut, espérant que le temps lui apporterait une solution et ignorant que chaque nuit passée le menait à sa perte. À leur perte à tous. Dagao, en tant que cacique du village, conclut finalement les débats.

- Il ne peut en aucun cas s’agir d’un hasard si ces puissants zemis ont choisi le Marien pour nous rencontrer. Ils ont capturé ma propre femme et me l’ont renvoyée parée de bijoux en signe de respect et d’amitié. J’enverrai dès demain un messager avertir Guacanagarix de ces évènements. Le Marien, qui était jusqu’à maintenant le cacicazgo le plus pauvre d’Ayiti, deviendra prochainement le lieu de décisions de toute l’ile. Notre temps est venu.

 

Le jour suivant, alors que les villageois reprenaient lentement leurs esprits après la fête de la veille, un groupe d’une dizaine d’hommes barbus fut repéré, se dirigeant vers le village. Malgré l’optimisme de Dagao, les huttes se vidèrent en quelques instants et le village resta désert. Seuls déambulaient dans les rues quelques chiens muets, reniflant ci et là avec un air idiot.

Les Espagnols entrèrent dans le village visiblement inquiets, surveillant les alentours. Accompagnés de l’un des Lucayens rencontrés la veille par Anahey, ils ne s’introduisirent pas dans les bohios. Leur guide, comprenant que les habitants avaient fui à leur approche, appela dans toutes les directions :

- N’ayez crainte, ces gens ne sont pas des Caraïbes et ne nous veulent aucun mal ! Ce sont des chrétiens espagnols qui viennent du ciel ! Ils vous traiteront en amis et vous offriront de belles choses, comme ils l’ont fait avec nous-mêmes et avec Anahey !

Pendant un temps qui parut très long à tous, rien ne bougea. Les hommes poilus ne touchèrent à rien, n’entrèrent dans aucune case, se contentant d’observer en rangs serrés. Alors, peu à peu, les Taïnos sortirent de la forêt. Ils rentrèrent dans le village où la petite troupe restait immobile et groupée et s’avancèrent lentement, tandis que la tension devenait palpable. Les Espagnols, qui avaient pénétré dans le village confiants de la supériorité de leurs armes, eurent la sensation d’être tombés dans un piège mortel qui maintenant se refermait sur eux. Certes, ces hommes allaient nus et n’étaient armés que de simples bâtons, arcs et flèches. Mais ils étaient maintenant près d’une centaine les entourant, coupant ainsi toute possibilité de retraite. Si l’un d’eux donnait le signal d’attaquer, ils seraient submergés avant d’avoir pu recharger leurs mousquets et arquebuses.

Anahey et Dagao s’avancèrent et s’entretinrent avec le guide lucayen. Les soldats barbus ne comprenaient pas un mot. Finalement, le cacique se rapprocha, leva la main et la posa sur la tête de l’un d’eux. Il toucha ensuite son plastron, intrigué par cette carapace qui renvoyait la lumière, puis lui attrapa la main et la posa sur sa propre tête en riant.

- Amis, commenta en espagnol le guide lucayen, un grand sourire aux lèvres.

La tension disparut d’un coup. Bientôt, tous se touchaient la tête les uns les autres, apprenant à se connaitre et scellant leur amitié. Ils riaient, la peur passée favorisant une euphorie nouvelle, née d’une espérance sans fondement. Finalement, les Taïnos allèrent chercher de la cassave dans les bohios, des patates douces, des poissons, des fruits, de l’eau fraiche et tout ce qu’ils pouvaient apporter pour le partager avec les arrivants.

À l’aide de l’interprète, Dagao se présenta avec sa femme et remercia les nouveaux venus de la lui avoir rendue. Anahey avait retiré sa robe mais portait avec fierté le collier de perles de verre, les bagues en laiton et les autres grelots offerts. Elle décrocha le grain d’or qu’elle portait au nez et le remit au soldat qui semblait diriger la petite troupe et disait s’appeler Carlos. Celui-ci l’accepta, surpris, son regard avide passant du bijou au corps de la jeune femme qui lui souriait et lui parlait sans qu’il comprenne le moindre mot. Resté à l’écart depuis le début, Mabó observait la scène discrètement. Dans le regard de Carlos, il détecta ce sentiment de convoitise qu’il avait si souvent vu à dans les yeux de ses ennemis. Quand bien même ces nouveaux venus cherchaient des montagnes d’or, il était clair que le soldat était moins intéressé par le présent que par celle qui le lui offrait.

La petite troupe resta encore un moment au village, distribuant à qui en voulait les mêmes perles et bijoux qu’ils avaient donnés à Anahey. Mabó ne se mêla pas aux conversations, restant toujours en retrait comme un simple infirme. Le regard baissé, il écoutait attentivement et tentait de saisir quelques mots de cette nouvelle langue grâce aux traductions de l’homme des Lucayes. Il remarqua que ces hommes – les chrétiens espagnols venus du ciel – étaient tous vêtus de la tête aux pieds, suant et souffrant de la chaleur. Cela expliquait probablement leur forte odeur, acre et écœurante. Pour des raisons qu’il ne comprenait pas, ils semblaient troublés à la vue des corps nus et ne cessaient de les observer, les commentant à voix haute sans qu’il comprenne ce qu’ils disaient. Les jeunes femmes provoquaient les commentaires les plus nombreux. De nouveau, il sentit qu’il fallait se méfier de ces hommes qui détaillaient les courbes de chacune d’elles.

Carlos admirait un splendide perroquet qui appartenait à Dagao et qui répondait quand on lui parlait, même si évidemment il ne comprenait ni les questions ni les réponses. La couleur pourpre de la tête de l’oiseau lui rappelait les robes des évêques en Espagne. Le reste du corps et la pointe des ailes étaient d’un bleu semblable aux eaux de la splendide baie où mouillaient leurs caravelles depuis maintenant deux jours. Entre ces deux couleurs, des liserés de plumes jaunes et vertes terminaient de lui donner une allure fantastique. La valeur de l’oiseau ne faisait aucun doute : ses mêmes plumes ornaient la chevelure de Dagao, symboles de son statut, comme les couronnes d’or et de pierres l’étaient pour les souverains du vieux continent. Deavnt l’intérêt du soldat pour le perroquet, le cacique décrocha la corde de coton qui le reliait à un tronc mort, se saisit de l’animal et l’offrit à son hôte. De tant de générosité, ce dernier resta bouche-bée, admirant l’oiseau qui lui appartenait désormais. Dagao posa sa main sur son propre torse, désigna les autres villageois d’un geste circulaire, la paume vers le ciel, et s’adressa à Carlos :

- Taïnos.

- Qu’est-ce que cela signifie ? demanda l’Espagnol à son interprète lucayen.

- Les hommes bons.

 

[1] Guaraguao : faucon présent en Amérique du Nord, Amérique centrale et dans les caraïbes

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annececile
Posté le 18/06/2020
Tu decris tres bien ce moment ou tout aurait pu basculer, parce que les nouveaux arrivants etaient encore peu nombreux, et les malentendus qui menent aux desastres, tels que les mensonges si innocents sur la presence d'or. Moi qui suis mariee a un Amerindien, j'avoue que j'avais envie de souffler aux personnages : tuez les tous, vite! Ce n'est pas le bon moment dans l'histoire pour cette rencontre!

L'intuition de Mapo, qui montre sa sagesse, est bien amenee.. Il y a des raisons tangibles qui provoquent sa mefiance, et qui ne sont pas percues par d'autres. La aussi, c'etait delicat car retrospectivement, on sait bien qu'il a raison. Mais tu decris ses pensees d'une facon qui a sa propre logique.

C'est un peu frustrant : ja'urais aime avoir quelques solides critiques constructives, mais je n'en trouve pas. J'aime beaucoup et je suis impatiente de lire la suite.
Yannick
Posté le 24/06/2020
Comment ça frustrant ? Ah mais non, surtout pas ! Je suis ici pour recevoir des critiques qui m’aident à améliorer le roman (j’en ai d’ailleurs reçu pas mal et je devrais revoir tout le prologue, au moins) mais si c’est bien, ça fait plaisir de le savoir aussi (c’est bon pour l’orgueil et puis ça veut aussi dire moins de reprises à faire) !
Merci.
Je crois qu’il y a eu pas mal de moments où tout aurait pu basculer… je m’appuierai dessus pour essayer de faire une bonne histoire, mais on ne referra pas la vraie Histoire, personne ne peut changer la fin...
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