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Alexia était en train de se retenir de dévorer les trois derniers chocolats de la boîte pour ne pas encourir la fureur de Mei lorsque son téléphone sonna.

— Alexia Vermay, répondit-elle de son ton le plus sérieux au cas où il s’agirait d’une réponse à l’une de ses innombrables candidatures.

— Lexia, c’est moi.

— Oh, salut Séb.

Sébastien était un vieil ami qui travaillait pour une association de défense de l’environnement, ce veinard… pas la personne qu’elle espérait, et c’était difficile de ne pas avoir l’air déçue.

— Comment ça va ?

— Oh, la routine. J’envoie des CV, j’attends les réponses. Je réfléchis à mon prochain job.

— Quoi, plus de photos ? Plus d’urbex ?

— Si, bien sûr, mais c’est vrai que je n’ai pas mis grand-chose en ligne… Attends, je t’envoie une de mes dernières photos, tiens. Et toi alors, ça va ?

Elle l’écouta lui raconter les dernières nouvelles tout en parcourant les dossiers de l’ordinateur pour lui envoyer une photo de la Fresny, et s’esclaffa en entendant ses derniers déboires amoureux. Sébastien était l’homme le plus malchanceux en amour qu’elle connaisse, mais heureusement il ne s’en formalisait pas et avait développé l’art de tourner ces situations improbables en anecdotes amusantes.

— … enfin tout ça pour dire que ce mec avait beau être mignon, hors de question de continuer avec des goûts musicaux pareils. Taylor Swift, et puis quoi encore…

— Tu es le pire snob que je connaisse, Séb. Je ne sais pas, tu aurais pu faire son éducation. Ou découvrir des joies inattendues.

— En écoutant les petites midinettes de la pop américaine ? Non, non, je crois pas, je préfère encore… Oh, elle est superbe cette photo ! Tu l’as prise où ?

— Une urbexeuse…

— … ne dévoile jamais où elle est passée, ouais, je sais. Allez, à moi tu peux le dire, tu sais bien que je ne pourrais jamais faire ce genre de truc, j’aurais trop la trouille de me faire arrêter.

Alexia leva un sourcil, amusée par l’ironie du commentaire, avant de se lancer dans des explications plus détaillées qui laissèrent Sébastien mort de rire.

— Tu n’es pas obligé de te moquer, Mei m’en a déjà fait assez subir, fit-elle d’un ton boudeur.

— Désolé, mais c’est quand même pas mal. Mais attends, tu disais la Fresny ?

— Ouais, c’est à côté d’une petite ville à une heure d’ici… Pourquoi, tu connais ?

— Ça me dit quelque chose…

Elle l’entendit manipuler des papiers, puis pousser une exclamation.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Il y a que tu as eu de la chance d’avoir pu le faire, ce château. Il va être démoli.

— Hein ?!

— Ouais, on a eu l’info il y a quelques jours. Un de ces grands groupes tentaculaires, ils veulent construire une zone commerciale ou un truc du genre dans le coin, « développer l’économie de la grande couronne parisienne ».

Le ton de Sébastien était si dédaigneux qu’il aurait pu dégouliner du téléphone. Alexia grimaça.

— Mais ils ont le droit de détruire un château comme ça ? Il devrait pas être protégé ?

— Je sais pas. S’il n’est pas au registres des monuments historiques… En tout cas, on essaie de bouger, il y a aussi une zone sauvage tout autour. Le château a un grand parc et il est attenant à une forêt domaniale et à des parcelles qui ne sont plus cultivées depuis un moment, c’est un vrai vivier pour les espèces sauvages, mais bien sûr rien n’est protégé. On va essayer de faire opposition, mais ça m’étonnerait que ça passe. La protection de la faune et de la flore, tant qu’il n’y a pas de classification officielle, tout le monde s’en tape. Même quand il y en a d’ailleurs…

Alexia se laissa tomber sur sa chaise de bureau et se mit à faire défiler les photos prises à la Fresny. Il y en avait une ou deux de l’extérieur, et effectivement le parc avait l’air plutôt grand, et assez ensauvagé. Le propriétaire n’avait pas dû y mettre les pieds depuis des années, rien d’étonnant à cela. Et maintenant il allait laisser des salauds capitalistes en faire ça… Elle n’était pas étonnée ; mais écœurée, oui.

— C’est dégueulasse.

— Ouais, tout à fait d’accord. Mais on ne baisse pas les bras. Je t’enverrai les liens de pétitions à faire circuler, et on va monter le dossier cette semaine.

— J’ai une ou deux photos du parc, si tu veux ? Elles ne sont pas vraiment axées sur le côté nature, mais…

— Mmh… Je sais pas. Ça pourrait poser problème si jamais le propriétaire veut nous chercher des noises.

— Et il a bien l’air du genre. Non, t’as raison, laisse tomber. Si jamais je peux t’aider…

— Ça va, merci. Continue tes recherches ! Ça serait dommage que tu doives retourner encore bosser au supermarché.

— Vas-y, porte-moi la poisse…

— Désolé, désolé ! Je te dis merde. Passe le bonjour à Mei ?

— D’acc’. Tiens-moi au courant pour la Fresny ?

— Pas de problème. À plus tard…

— Va sauver le monde !

Sur un dernier rire, il raccrocha, la laissant seule face à ses photos de château à l’abandon – et à sa révolte. Ce type… Il faisait tout une histoire de ses quelques photos, alors que de toute manière il allait laisser l’endroit être détruit ? Qu’est-ce que ça pouvait bien faire qu’elle y aille, dans ce cas ? Peut-être qu’il voulait éviter la publicité justement pour ne pas que des associations historiques commencent à mettre le nez dans cette histoire…

Alexia se redressa brutalement, saisie d’une idée, et se hâta de composer le numéro que Van lui avait laissé la dernière fois avant de repartir. Elle dut rappeler trois fois avant qu’il décroche enfin, la voix traînante comme s’il se réveillait à peine – ce qui était sans doute le cas : Van n’était pas quelqu’un qui accordait beaucoup d’importance aux horaires, et même si on était en milieu d’après-midi, elle n’était pas étonnée.

— Van. Je crois que j’ai trouvé l’endroit parfait pour le plan de squat.

— Attends, attends…

Des froissements retentirent à l’autre bout du fil, et elle essaya de ne pas l’imaginer en train de se lever. Il dormait toujours nu, quand ils étaient ensemble, même s’ils n’étaient pas seuls ; il disait qu’il n’y avait aucune honte à avoir devant le corps humain, que tout le monde était pareil.

— Vas-y, finit-il par dire d’une voix bien plus réveillée.

Alexia s’empressa de lui expliquer toute l’histoire.

Si ce châtelain du dimanche, cet abruti de parisien, pensait qu’il allait pouvoir détruire impunément cet endroit et participer à la bétonisation et à la destruction générale de l’environnement, il allait avoir une mauvaise surprise. Et elle était ravie d’en être la source.

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Gabhany
Posté le 12/05/2021
Oh non oh non ALexia ne fais pas ça, ça va mal finir XD DONC, la Fresny va finir en squat pour protéger le bâtiment ? Intéressant comme point de vue XD Je continue, j'ai très envie de connaître la suite !
Gwenifaere
Posté le 12/05/2021
^^ ravie de voir que j'ai réussi à te surprendre ! Oui, Alexia a des idées... bien à elle disons XD
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