8. Venus d'ailleurs

Par Yannick
Notes de l’auteur : C'est assez difficile d’imaginer ce qu'ont pu penser les autochtones en voyant des caravelles flotter au large... J’ai choisi une version, les commentaires sur ce point de vue sont vraiment les bienvenus (positifs, négatifs, neutres, tous !) Merci.

Comme annoncé, Mabó était reparti de La Guazara après quelques nuits. Il se sentait détendu et ressourcé. Les nuits passées dans un confortable hamac, protégé par le toit du bohio, lui avait permis de reposer son corps fatigué de tant de marches. L’abondance de nourriture plusieurs fois par jours lui avait redonné une énergie qu’il n’avait plus sentie depuis fort longtemps : la cassave fraiche, encore chaude de la pierre ; les nombreuses viandes - hutia, chien muet, iguane, perroquets – cuites sur les barbacoas et assaisonnées de piments ; les fruits en abondance - goyaves, ananas, corossols, papaye, sapote ; le maïs, les patates douces, le manioc. Mais surtout, c’était la paix et la joie de vivre des montagnards qui lui avait permis de se ressourcer. Tous les jours au lever du soleil, les habitants partaient s’occuper de leurs tâches quotidiennes dans la bonne humeur. Puis, lorsque le grand astre s’élevait à la verticale et que ses rayons brulaient la peau, ils se réfugiaient à l’ombre des grands arbres qui entouraient la grande place du batey, ou même dans les bohios. On passait alors le reste de la journée au village et chaque moment ressemblait à une fête. Quand le grand astre redescendait, les villageois profitaient de la fraicheur de la saison pour jouer au batú[1], se confectionner de nouvelles amulettes protectrices ou encore fabriquer des bijoux. Finalement le soleil retournait dans sa grotte et la lune sortait de la sienne. Les enfants allaient se coucher dans les cases, les adultes ne tardaient pas à les suivre, et tout reprenait au matin suivant.

Cette ambiance joyeuse et sereine confortait Mabó dans sa mission. Bientôt, les Taïnos de la côte vivraient dans la même insouciance, appréciant chaque jour et chaque nuit. La crainte que les Caraïbes ne débarquent par surprise n’existerait plus. Les visions de la grande cérémonie de Yaguana, qui avaient annoncé la destruction du peuple taïno, ne s’accompliraient pas. Et tout ça grâce à lui ! Une fois que le collier de feu aurait prouvé son efficacité, il deviendrait probablement l’un des nitaïnos les plus importants de l’ile. Peut-être se ferait-il graver un médaillon en or, sur lequel il demanderait à l’artiste de dessiner un colibri avec les ailes déployées. Jamais il n’oubliait que ce grand projet était né la nuit où il avait été incapable de sauver sa femme.

Araman n’était pas revenu lui parler, tout juste s’étaient-ils croisés et salués dans les jours suivants. Le petit cacique était intelligent et patient. Il savait que Mabó devrait revenir pour Guanina et probablement il se préparerait mieux. Après tout, Yabey n’avait pas encore passé la cérémonie de passage à l’âge adulte, pas plus que Guanina. Il n’y avait donc pas de hâte. Mabó avait rassuré Guanina et lui avait répété sa promesse de l’amener à Nagua. Puis, par une fraiche matinée, il avait repris son chemin.

 

Cette fois, il était reparti directement par l’intérieur des terres. Il souhaitait atteindre la côte de la grande eau à son extrémité, vers le couchant. De là, il entreprendrait de la suivre jusqu’à la pointe de Samana, à l’extrémité opposée, au levant. Ce long parcours lui prendrait probablement près de deux lunes, mais de cette manière il s’assurerait que le système était bien en place et que les feux étaient suffisamment visibles pour que tous les villages soient mis en garde si l’on apercevait les ennemis.

Il avait ainsi suivi la rivière Macasía, descendant de la chaine de Neyba jusqu’à la grande plaine du Marien. Les longues journées de marche avaient été difficiles, d’autant plus qu’en cette saison les nuits en montagne étaient froides. Le fleuve Atibonito l’avait ensuite conduit tout près de la baie des Gonaïves, où il terminait son long parcours et se mêlait aux eaux chaudes de la baie. Une demi-lune était passée. Mabó changea alors de cap, tournant le dos au zénith, pour faire face au dernier obstacle avant la grande mer : la chaine de montagne qui longeait la côte, tout au long de laquelle les feux étaient prêts à être allumés. Arrivé au pied du relief, il se demanda si, pendant son absence, les villages sur la côte avaient déjà utilisé le système et s’ils avaient ainsi pu repousser des Caraïbes. Son cœur s’accéléra à cette pensée.

 

Il gravit la montagne le jour suivant, l’esprit léger, se réjouissant de l’abondance des fruits de toutes formes et couleurs sur les arbres. Les rayons du soleil perçaient la canopée, mettant en lumière certaines plantes pendant que leurs voisines attendaient leur tour. Les chants variés des oiseaux remplissaient l’air comme s’ils se répondaient les uns aux autres, tantôt des sifflets courts et répétés, tantôt des mélodies plus longues, entrecoupées par les ricanements des piverts. Mabó s’extasiait des merveilleuses créations du grand esprit Yaya lorsqu’il aperçut la colonne de fumée au sommet. Il resta figé sur place, observant le nuage noir qui se dissipait au gré du vent, puis il se mit à courir malgré la pente raide. Le sommet était encore loin lorsqu’il aperçût un groupe de villageois dévalant la pente en sens inverse et poussant des hurlements de terreur. Des femmes portant leur nouveau-né dans leurs bras, des enfants aux visages terrifiés, des hommes sortant des conucos avec leurs coas[2], tous fuyaient sans se retourner dans un désordre absolu, le visage horrifié. Mabó attrapa un homme par le bras, mais celui-ci se libéra de son étreinte et repartit de plus belle, ramassant au passage une petite fille hébétée. Il se mit en travers du chemin d’une ancienne qui semblait sur le point de s’écrouler dans la pente, mais celle-ci l’évita d’un geste étonnamment habile pour son âge et continua à courir autant que le permettaient ses vieilles jambes, manquant à chaque pas de s’écraser face contre terre. Constatant qu’il ne parviendrait à n'en arrêter aucun, il sortit la hache de sa ceinture et reprit son ascension, cherchant du regard le brasier qui avait donné l’alerte. Le désespoir s’abattît sur lui. La ceinture de feu devait permettre aux Taïnos de s’organiser pour repousser les cannibales, pas de fuir comme des animaux pris en chasse. Il ne pouvait en croire ses yeux. S’était-il trompé à ce point ? Avait-il surestimé les forces guerrières des peuplades de la côte ? Ou bien s’agissait-il d’une attaque de grande envergure des Caraïbes pour envahir Ayiti ? Les paroles du behique lors de la cérémonie de Yaguana lui revinrent en mémoire : « Et cette fois, ils ne se contenteront pas de prendre nos femmes et nos filles. Ils nous extermineront. »

Presque arrivé au sommet, il leva sa hache et poussa un cri de guerre, s’attendant à se trouver nez à nez avec les guerriers ennemis qui grimpaient l’autre versant. Cette mort au combat qu’il avait tant espéré, puis oublié au fil du temps, l’attendait enfin. Probablement à cause du feu, les seuls bruits qu’il percevait étaient les cris des Taïnos qui détalaient dans son dos. La fumée du brasier le prenait à la gorge et l’empêchait de voir le rivage en contrebas. Ses yeux se remplirent de larmes, au point qu’il ne distinguait guère plus loin que quelques pas devant lui. Il franchit finalement le rideau de fumée et le spectacle au large lui coupa les jambes comme l’aurait fait une macana taillée de dents meurtrières. Il tomba à genou, étourdi par la vision des monstres qui flottaient sur la grande eau.

 

Pendant un très long moment, Mabó resta agenouillé, le souffle court, regardant les sombres formes au large. Il n’y en avait que deux, mais jamais il n’avait vu quoi que ce soit d’aussi gros sur la mer. À cause de leur grande taille, il pensa d’abord à des animaux marins, comme les baleines qu’il avait déjà vues dans la baie de Samana et qui, lui avait dit un messager Cigüayo, venaient tous les ans pour donner naissance à leurs petits. Mais, voyant que les deux formes se maintenaient en surface, il rejeta cette idée : les baleines restaient presque tout le temps immergées et ne remontaient que pour de brefs instants. Il continua à observer et remarqua qu’elles bougeaient ensemble, tantôt se rapprochant du rivage puis s’en éloignant. Ces mouvements expliquaient l’effroi de ses semblables : il ne s’agissait pas de monstres marins, mais de deux immenses canoés, plus longs, plus larges et plus hauts qu’il n’en avait jamais vus ! Comment se déplaçaient-ils alors qu’aucun rameur n’était en vue, qui les guidait ? Il n’en avait aucune idée. Pourtant il était certain que leurs trajectoires ne devaient rien au hasard ; quelqu’un les dirigeait et cherchait probablement le meilleur endroit pour aborder l’ile. Pendant un moment, il lui sembla distinguer des formes humaines, mais il n’en était pas certain. D’immenses carrés de tissus blancs marqués d’une croix roug, flottaient au vent, accrochés à des poteaux qui avaient la taille des plus grands arbres. On aurait dit des hamacs géants qui se seraient décrochés. Ces hamacs étaient les plus grands qu’il ait jamais vus et certainement plusieurs douzaines de cannibales pouvaient dormir sur chacun d’eux. Combien d’ennemis transportait alors chacune des embarcations ? Comment résister à une telle invasion ?

Tout le long de la côte, les feux brulaient de colline en colline. Mabó les observa, dépité : le collier de feu, sensé les protéger tous, les avertissaient finalement de leur destruction prochaine. Les canoés géants continuèrent leur danse pendant encore un long moment, s’éloignant par moment pour finalement se rapprocher à nouveau. Comme l’avaient prédit les caciques et les behiques, ils avaient contourné toute l’ile pour les anéantir en débarquant sur le Marien, à l’extrémité du soleil couchant. Le symbole lui parut évident : pour les Taïnos venait l’obscurité, cette obscurité durant laquelle les esprits des morts sortaient des grottes pour jouer de mouvais tours aux vivants.

Finalement, les deux formes s’immobilisèrent au milieu de la baie. Les étranges hamacs furent enroulés aux poteaux, lugubres comme des arbres sans branche ni feuille, et cessèrent de flotter au vent. Horrifié, Mabó aperçut alors d’étranges canoés, presque ronds, se diriger vers le rivage. Il était trop loin pour les distinguer clairement et, lorsqu’il parvint à se rapprocher d’un petit sommet qui dominait la plage en contrebas, ils étaient déjà repartis. Les grands hamacs furent de nouveaux décrochés et les gigantesques canoés se remirent en mouvement vers le large. Jamais Mabó n’avait rien vu de la sorte. À leur bord, il put observer de nombreuses silhouettes allant et venant, d’autres grimpant aux poteaux jusqu’aux grandes pièces de tissu blanc, certaines regardant la terre depuis le bord de l’embarcation. Leurs corps eux-mêmes étaient inquiétant, leurs membres étaient mal définis et colorés, leurs visages sombres. Allongé sur le sol pour ne pas se faire repérer, les yeux plissés, Mabó essayait de comprendre pourquoi ces silhouettes étaient si étranges lorsque le soleil se refléta sur le torse de l’une d’elles, l’aveuglant un court instant. Il se plaqua contra la terre et implora Yocahú, seigneur du feu, du ciel et de la terre, pour qu’il le protège.

Durant le reste de l’après-midi, les sombres embarcations longèrent la côte, tournant le dos au soleil. Elles s’éloignèrent assez loin du rivage pour qu’on ne distingue plus aucune forme à bord. Mabó voulut se réjouir, croyant à leur départ, mais l’angoisse qui le tenaillait ne disparut pas pour autant. Il suivit leur parcours, s’inquiétant de les voir maintenir leur distance au lieu de continuer à s’éloigner. Plusieurs fois, un rayon de soleil renvoya son éclat depuis l’une ou l’autre embarcation, et alors il restait à couvert dans la jungle, le cœur tambourinant dans sa poitrine. Il priait sans cesse, invoquait la protection de Yocahú, implorait Guabancex de lever des vents tels qu’ils emporteraient à jamais les deux embarcations et tous ceux qui se trouvaient à bord, suppliait Guataubá de les frapper de sa foudre et de les faire éclater comme un vieux tronc d’arbre. Mais le temps restait clair, une légère brise lui caressait le visage, la journée était magnifique et contrastait avec la terreur qui avait pénétré au plus profond de son être. Levant les bras vers le ciel et maintenant la tête basse en signe de soumission, il proposa un pacte à Maquetaurie Guayaba, le seigneur des morts : sa vie contre la disparition de cette menace qu’il devinait terrible. Qu’il soit transformé en chauve-souris pour maintenir l’équilibre et la paix sur Ayiti. Que les envahisseurs, qui qu’ils soient – il était maintenant certain que ce n’étaient pas des Caraïbes – disparaissent en échange de son sacrifice. Lentement il rouvrit les yeux, puis releva la tête vers le large ; les horribles canoés suivaient leurs routes vers le levant. Ils parvinrent à l’embouchure d’une rivière et s’immobilisèrent à quelques distances du rivage. Les grands hamacs furent aussitôt enroulés, laissant apparaitre les poteaux noirs et lugubres, puis les petits canoés ronds se dirigèrent vers la côte.

 

[1] Batú : jeu de balle qui oppose deux équipes pouvant conter plusieurs dizaines de joueurs et consistant à ne pas laisser la balle tomber au sol sans utiliser les mains ou les pieds.

[2] Coa : sorte de houe utilisée par les Taïnos pour travailler la terre.

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annececile
Posté le 22/05/2020
Je trouve que tu t'es bien debrouille avec la description de ces navires. Mabo commence par les comparer a ce qu'il connait, animaux marins, Caraibes en quantites dans des canaux geants... avant de realiser qu'il s'agit de tout autre chose. Voir dans les voiles de grands hamacs, quelle trouvaille!

"Cette mort au combat qu’il avait tant espéréE, puis oubliéE au fil du temps"...

"les feux brulaient de colline en colline" > j'aurais tendance a mettre colline au pluriel, cette fois? Les feux peuvent bruler sur plusieurs collines a la fois?
Yannick
Posté le 29/05/2020
Merci Anne Cécile. J’ai vraiment trouvé cette partie difficile à décrire. Ne pas faire quelque chose de trop naïf mais en même temps, ça a dû être un choc tellement grand ! J’ai beaucoup de mal à évaluer cette partie du texte, donc ton retour m’aide ; je verrai bien si les autres sont identiques ou si ça peut avoir plus de mal à passer chez certains (je suis moi-même pas forcément convaincu par ce chapitre !).
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