8 - Un premier

Notes de l’auteur : TW : meurtre, viol et violence.

Novembre 2018.

Société Robotics, Riverview Bay, île d’Aurora Skies.

On fait tous des erreurs. Tout le temps. En général, des trucs pas graves, comme oublier de rappeler quelqu’un, de mettre de l’argent dans l’horodateur ou d’acheter du lait au supermarché. Mais parfois – pas souvent, fort heureusement – on commet une grosse erreur.

Le genre d’erreur qui peut nous coûter la vie.

Le genre d’erreur que commit Amanda Sterling.

Et auquel elle eut d’ailleurs tout le temps de réfléchir. Si seulement elle avait moins bu. Si seulement il n’avait pas fait aussi froid. Si seulement il ne s’était pas mis à pleuvoir. Si seulement elle n’était pas ivre à 2 heures du matin, la veille de Thanksgiving. Ou plutôt le jour des pèlerins. Si seulement…

Dieu qu’elle était contente de rentrer à pied ! Le visage rafraîchi par la bruine, Amanda passa, d’un pas incertain, devant l’usine, puis tourna à droite, où le vent soufflait fort. Elle prit la direction du bord de mer, et tourna à gauche vers son appartement, composée de maisons modernes en mitoyenneté, où le vent entreprit de la décoiffer complètement. Mais à cette heure avancée, cela lui était bien égal.

Elle passa à côté d’une voiture luxueuse aux vitres embuées, dans laquelle Rob et Liza copulait fougueusement. Elle ressentit une pointe de tristesse et Matt, qu’elle avait largué presque six mois plus tôt, lui manqua soudain. Le bâtard l’avait trompée. Bon, il l’avait suppliée de lui pardonner son incartade, mais elle savait qu’il recommencerait. Il avait ça dans le sang. Pourtant parfois, il lui manquait beaucoup. Elle se demanda où il pouvait bien être. Quels étaient ses projets pour la soirée. Avec qui. Il devait être avec une fille, à coup sûr.

Tandis qu’elle était seule. Comme toujours.

Avec Tracy et Serena, elles se surnommaient, en rigolant, « Le Club des Bridget Jones ». Mais ce n’était pas si drôle que ça. Elle avait vécu deux ans et demi avec Matt et pensait du fond du cœur qu’elle l’épouserait. C’était dur d’être seule à nouveau. Surtout à Thanksgiving, quand tant de souvenirs remontaient à la surface.

Elle jeta un œil à sa montre. 2 h 35.

L’un de ses talons se coinça entre deux pavés et, du haut de ses Jimmy Choo hors de prix, elle faillit se ramasser. Elle fut tentée de retirer ses chaussures, mais comme elle était presque arrivée, elle poursuivit sa route tant bien que mal.

Si la marche et la pluie l’avaient un peu dessoûlée, elle était encore trop éméchée et trop défoncée à la coke pour réaliser que c’était bizarre qu’à presque 3 heures du matin, dans un campus privé, un homme avec une casquette de base-ball soit en train de la suivre. Ce fut la dernière chose qu’elle s’entendit dire. Elle fut projetée en avant. On plaqua quelque chose d’humide sur son visage. Elle sentit une odeur âcre. Puis s’évanouit.

Amanda se réveilla dans sa chambre, couchée sur son lit. Elle reconnaissait l’odeur fleurie de ses draps. Elle l’entendit détacher sa ceinture. Un bruit métallique dans l’obscurité. Suivi du bruissement de vêtements que l’on retire. Il avait le souffle court, tel un animal traqué. Une douleur atroce pulsait dans son crâne.

— Ne me faites pas de mal, je vous en supplie, ayez pitié.

Un lampadaire s’allumait de temps en temps, projetant une lumière blafarde dans la pièce, tandis que la terreur l’envahissait. C’est dans ces moment-là qu’elle le voyait le mieux. Une cagoule noire, dans laquelle avaient été pratiquées de minuscules fentes pour ses yeux, sa bouche et ses narines, recouvrant son visage. Il portait un jean large et un haut de survêtement. De sa main gauche, gantée, il agitait un long couteau.

Il y avait des règles.

Des règles qui ne devraient pas être enfreintes, mais qui l’avaient été cette fois-ci, et qui le seraient encore. Qu’importe que tout soit resté sous contrôle jusqu’ici. Qu’importe que les règles aient été respectées parce que c’était nécessaire.

Tout avait changé, aujourd’hui.

Elle était de retour.

Et elle allait de nouveau tout faire foirer.

La pitoyable silhouette recroquevillée poussa un gémissement. La femme était réveillée. Enfin. C’était loin d’être aussi jouissif quand elles étaient inconscientes pendant tous les bons moments. La planification exigeait de la patience et la patience était réellement une vertu, affûtée au fil de longues années d’attente.

Une corde ensanglantée et souillée entravait ses chevilles et ses poignets. Quand elle releva lentement la tête, le cri d’alarme qu’elle poussa jaillit du tréfonds d’un puits de terreur insondable. La peur était patente dans ses yeux vitreux écarquillés. Elle savait. Oh oui, elle savait qu’elle ne sortirait pas d’ici vivante. Elle savait qu’elle ne reverrait plus le soleil matinal qui l’avait éblouie ce matin en la réveillant. Elle savait qu’elle avait respiré l’air frais de l’extérieur pour la dernière fois.

Tout son univers désormais se réduisait à cette faible lumière artificielle. Et cette odeur de fleur l’accompagnerait jusqu’à son dernier souffle, s’incrusterait dans ses pores et s’accrocherait à ses cheveux.

Cette chambre serait son tombeau.

La terreur dans son regard céda la place à la supplication. C’était toujours pareil. Tellement foutrement prévisible. Tellement vain. Inutile d’espérer. Ou d’attendre un miracle. Une fois qu’elles étaient là, aucun preux chevalier ne viendrait les secourir.

Des bruits de pas résonnèrent à l’étage. Une seconde plus tard, un rire léger retentit, et la femme leva au plafond ses yeux exorbités. Elle tenta de crier, d’appeler au secours, mais les sons étaient étouffés. Elle cessa ses tentatives misérables quand la morne lumière se refléta sur la lame aiguisée. Elle secoua frénétiquement la tête, faisant voler des mèches de cheveux blonds éteints sur son visage blafard. Ses yeux bruns se remplirent de larmes.

— Ce n’est pas ta faute.

Sa respiration affolée soulevait sa poitrine.

— Si elle n’était pas revenue, tu ne serais sans doute pas ici. C’est à cause d’elle. Elle me dit de le faire. Sinon, elle me punit. La voix te libéra.

Un silence s’ensuivit. Elle le vit baisser son pantalon. Fixa son slip blanc, ses jambes fines, lisses. Puis il exhiba son petit pénis mou, comparable à la tête d’un serpent. Il fouilla dans une poche et en sortit un carré argenté. Il l’incisa de son couteau et en tira un préservatif.

Son cerveau tournait à cent à l’heure. Une capote ? Par égard pour elle ? S’il était du genre à utiliser un préservatif, serait-il capable de mettre sa menace à exécution ?

— Fais-moi bander, haleta-t-il.

Elle frissonna de dégoût, tandis que la tête de serpent approchait de ses lèvres. Son visage fut éclairé par les phares d’une voiture. Des gens passaient dans la rue. Elle entendit des éclats de rire. Si elle faisait du bruit – en hurlant ou en tapant contre la tête de lit –, quelqu’un interviendrait.

Elle envisagea un instant de lui obéir, de le faire jouir. Peut-être qu’il la laisserait partir. Mais son pénis la rebutait, elle était trop en colère et, surtout, elle n’était pas sûre qu’elle se débarrasserait de lui aussi facilement.

Il respirait de plus en plus fort. Elle l’entendit grogner. Il était en train de se masturber. Elle était tombée sur un sale pervers et elle n’avait pas l’intention de se laisser faire. Soudain, encouragée par l’alcool qui coulait dans ses veines, elle donna un coup de pied dans son entrejambe humide, épilé, et écrasa ses couilles de toutes ses forces. Puis, profitant du fait qu’il ait le souffle coupé, elle enfonça ses ongles dans ses yeux en hurlant le plus fort possible. Or comme dans un cauchemar, seul un faible râle sortit de sa bouche. Il lui asséna un coup de poing.

— Espèce de salope !

Il la roua de coups. Son visage, déformé par la douleur et la haine, se trouvait à quelques centimètres du sien. Ses poings s’acharnaient.

Tout se mit à tourner autour d’elle.

Il lui arracha la culotte, la retourna d’une secousse et la pénétra par derrière. Elle tenta de reculer, de le repousser, mais il l’écrasait. Elle cria de douleur.

Ce n’est pas moi. Ce n’est pas mon corps.

Elle se détacha d’elle-même. L’espace d’un instant, elle se demanda si c’était un cauchemar dont elle n’arrivait pas à s’extraire. Un stroboscope tournait dans sa tête. Puis l’homme jouit dans un grognement. Il se retira. Elle resta inerte, silencieuse. Elle entendit l’homme retiré la capote souillée. Puis, des pas légers. Dans un flash, le couteau s’enfonça profondément dans sa hanche. Elle hurla dans l’oreiller.

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