8 septembre 2002

Par Dédé

 

8 septembre 2002 – Alpharetta, Géorgie

 

À l'arrière du mini-van blanc, Wyatt, vêtu uniquement d'un vieux t-shirt blanc et d'un simple caleçon, comprit rapidement que le véhicule s'était soudainement arrêté. Il n'avait aucune idée de l'endroit dans lequel il se trouvait ni même de la durée du trajet. Les hommes qui l'avaient enlevé lui avaient injecté un sédatif. L'adolescent en était arrivé à cette conclusion lorsqu'il avait constaté qu'il s'était endormi et que ses muscles étaient tout endoloris. En temps normal, jamais il n'aurait pu dormir dans de telles conditions.

Alors qu’il reprenait ses esprits, il entendit plusieurs portières claquer au loin. Il avait l'intuition qu'il se retrouvait seul dans le mini-van. Le silence qui suivit venait s'ajouter à son angoisse. Déboussolé et en sueurs, l'adolescent n'avait plus aucun repère. Le véhicule était verrouillé. Malgré les muscles endoloris et tremblants, il tenta de forcer l’ouverture des portes. Elles étaient verrouillées. Impossible de s’enfuir. Il ne savait même pas ce qu’il devait fuir. Encore moins l'endroit dans lequel il pourrait se réfugier. Sous l'effet de la peur et du sédatif, les tremblements de ses bras et de ses jambes redoublèrent d'intensité. Son estomac noué le faisait souffrir. Retourner chez ses parents était exclu. Il était plus qu'évident qu'ils étaient responsables de son enlèvement.

L'adolescent éprouvait de réelles difficultés à saisir comment des parents pouvaient confier leur enfant à des inconnus, rustres en apparence. Sous prétexte qu'il était homosexuel. Qu'ils ne l'acceptaient pas, il n'en était pas vraiment étonné. Mais, qu'ils puissent en arriver à de telles extrémités... Une idée du révérend de Roswell ? La méthode semblait tellement musclée qu'il ne voyait pas l'homme d'église suggérer une telle alternative. À moins qu'il ait mal compris la menace de l'enfermement à perpétuité provenant de ses parents... Peut-être que les gardes du corps allaient l'enfermer dans un endroit isolé jusqu'à ce que sa terrible addiction pour la gente masculine ne s'évapore dans les airs aussi vite qu'elle n'était apparue. C'était bien le genre de discours que pouvaient tenir Julian et Vivienne.

Ses parents ne le respectaient pas et ne l'avaient jamais respecté. Il n'était qu'une marionnette servant à parfaire leur réputation surfaite. Un tel traitement n'était pas humain.

— Tu es confus, mon fils. Tu ne sais plus ce que tu fais. Parce que si tu parles de ce qui s'est passé l'autre jour, si tu oses envisager de recommencer, je te renie. Tu m'entends ? Je te renie. Et je m'assurerai que tu ne puisses compter sur personne. Personne !

— Ne t'écarte pas du droit chemin... Les gens comme ça ont leur place au bûcher. Ils ne méritent pas de vivre.

Toutes ces remarques tournaient dans l'esprit de l'adolescent. Il en serra les poings au point de se faire saigner. Sa rage et son sentiment d'injustice prirent le dessus. Si bien, qu'à partir de maintenant, Wyatt se considérait comme étant orphelin. Il n'avait plus de parents. Il avait juste eu un Julian et une Vivienne, rien de plus. Le message était clair : il ne pouvait compter que sur lui-même. Et, pour sceller cette promesse qu'il se fit, il cogna trois fois contre la porte du mini-van.

— Hé ! C'est pas bientôt fini ce putain de boucan ! hurla une voix.

La porte du véhicule s'ouvrit et laissa apparaître celui qui, d'après ses souvenirs encore flous, lui avait administré le sédatif.

— Non, ce n'est pas fini ! Je veux savoir ce que je fous là, répondit gravement l'adolescent.

Wyatt voulait paraître sûr de lui et intimider ses ravisseurs. N'étant qu'un adolescent désorienté qui avait repris connaissance depuis peu, la tâche s'avérait plus difficile que prévu. Surtout que les coups de pieds n'étaient pas une forme d'insolence, au départ. Il voulait juste jurer, avec l'Univers comme témoin, qu'il serait le maître de son propre destin. Que seul, il arriverait à s'en sortir malgré les obstacles de la vie.

Autour de lui, il ne voyait que l'obscurité de la nuit. Un léger brouillard. Il ne faisait plus aucun doute qu'il était perdu au milieu de nulle part et qu'il était éloigné de toute civilisation.

— L'insolence, ici, on va vite l'oublier, petit !

L'adolescent était loin d'apprécier que l'on s'adresse à lui comme s'il avait quatre ans et demi. N'ayant aucun intérêt à sympathiser avec ses geôliers, Wyatt décida de leur attribuer un surnom. Le Docteur Brute, habillé d'une blouse blanche et donnant l'impression de faire partie de l'armée, ne le connaissait pas. Il n'avait aucun droit de lui parler sur ce ton.

— Franchement, vous n'avez pas quelqu'un d'autre à sédater ! Je crois que vous perdez votre temps avec moi.

— Tous les autres dorment déjà et tu ferais bien d'en faire autant lorsque l'on t'emmènera dans ta chambre. Si tu fais chier à réveiller tout le monde, tu risques fort de passer un sale putain de quart d'heure...

Abasourdi par ce qu'il venait d'entendre, Wyatt n'entendit pas le reste du discours du Docteur Brute. Selon lui, il n'était donc pas le seul ici. Et, il aurait une chambre. Mais où l'avait-on emmené ? Il irait presque jusqu'à croire que Julian et Vivienne l'avaient envoyé dans une colonie de vacances. Seulement, le mauvais pressentiment qui le tenaillait depuis plusieurs heures lui indiqua que cet endroit n'allait pas être aussi idyllique qu'il n'y paraissait.

— Avant de te montrer ta chambre, on va attendre le directeur pour qu'il puisse t'accueillir comme il se doit.

La mention de ce directeur perturba un peu plus Wyatt. Avait-il été transféré dans un lycée privé ou un pensionnat ? Cette hypothèse ne coïncidait pas avec la manière brutale avec laquelle il avait été emmené. Son instinct lui souffla que la situation était encore bien plus grave. Il détesta sa voix intérieure à cet instant précis. Elle ne l'aidait pas à résister à la panique. L'adolescent devait avoir l'air d'un animal en cage, apeuré et aux aguets. Il détestait cette image qu'il donnait de lui-même.

Le Docteur Brute devait bien s'amuser de le voir dans cet état. Pourtant, il garda un sérieux qui semblait être inébranlable. On aurait dit qu'il avait kidnappé des adolescents en les droguant toute sa vie. D'un autre côté, si d'autres dormaient quelque part dans leurs chambres, peut-être que c'était loin d'être la première fois qu'il exerçait de telles pratiques. Docteur Brute prit un air à la fois sévère et sérieux et plongea son regard au loin. Il eut fallu quelques secondes à Wyatt pour comprendre que le fameux directeur faisait son arrivée.

— Mathis, n'est-ce pas ? fit-il en se plaçant en face de l'adolescent.

L'intéressé hocha la tête de haut en bas, en étant incapable d'articuler un traître mot. Ce nom de famille lui donnait de l'urticaire. L'entendre, qui plus est de la bouche d'un inconnu, lui semblait insupportable. Tout cela ne faisait que douloureusement lui rappeler la trahison de Julian et Vivienne. Ils l'avaient trahi et abandonné. Il n'avait désormais plus rien à voir avec eux. Toutefois, l'appel par le nom de famille n'étonna pas vraiment l'adolescent. Le directeur en question ressemblait à deux gouttes d'eau à un sergent de l'armée. La tête rasée, le vêtement militaire, la posture droite comme un «i». Julian et Vivienne se seraient-ils arrangés pour l'enrôler dans l'armée bien qu'il fût encore mineur ? Le fait que cette idée tienne à peu près la route le terrifia. Au plus profond de son esprit, il chercha un argument qui irait réfuter sa dernière supposition mais rien ne lui parvint. Pour le moment, ce fut l'explication la plus plausible. Wyatt n'était pas fait pour l'armée. Il n'avait pas les épaules pour défendre son pays, aller au combat, manier des armes. Hormis dans ses jeux vidéos. Pouvait-on vraiment s'improviser soldat ? L'adolescent en déduisait tout seul que s'il avait raison, il allait le savoir dans les jours et semaines à venir.

— Mathis ! Répondez-moi ! Est-ce vous ?

Le directeur afficha un sourire qui ressemblait à s'y méprendre à du sadisme :

— Dites quelque chose, bon sang !

— Il était bien plus bavard tout à l'heure, remarqua Docteur Brute.

Inconsciemment, Wyatt se tourna vers ce dernier et le foudroya du regard.

— L'intimidation de l'uniforme, sans doute. Je fais cet effet-là à certains... Soit je les intimide, soit ils me crachent dessus.

Les deux hommes étouffèrent un petit rire amusé.

— Ils sont toujours dans l'extrême, ces jeunes. Je vous jure ! rajouta le directeur.

Depuis toujours, Wyatt détestait au plus haut point la manie qu'ils avaient de le comparer aux autres adolescents. Encore une fois, on cherchait à le stéréotyper dans la normalité. Néanmoins, la peur que lui inspirait le directeur l'empêcha d'extérioriser sa rébellion.

— Mais c'est qu'il ne dit toujours pas un mot, en plus, siffla le directeur, commençant à perdre patience.

Tout en essayant de soutenir le regard dur de son interlocuteur, Wyatt tenta de se ressaisir et put prononcer :

— Oui...

— Oui, quoi ?

— Oui, monsieur...

Le directeur opina du chef tout en se frottant le menton. Il semblait satisfait d'avoir pu soutirer trois mots au nouveau venu et confia à Docteur Brute le soin de le conduire dans sa chambre.

— Atkinson, prenez garde ! Vous savez bien ce qui emmène Mathis chez nous. Ce serait fâcheux qu'à peine arrivé, il corrompe d'autres recrues, avertit-il avant de disparaître dans ce que Wyatt aperçut désormais comme étant une cabane.

À ces mots, l'adolescent crut qu'il allait exploser. En plus d'être traîné dans un endroit qui lui était inconnu, d'avoir été drogué, d'être traité comme un vulgaire délinquant, Wyatt prit conscience qu'il allait aussi devoir supporter les insultes homophobes. À défaut de s'en prendre au directeur qui avait déjà pris la poudre d'escampette, l'envie de se défouler sur Docteur Brute fut de plus en plus forte. Tout en serrant les poings et en prenant de fortes inspirations, Wyatt avança selon ses ordres vers ce qui ressemblait à un local laissé à l'abandon. Il lui était impossible de traîner des pieds tant la brute qui le retenait le tenait par le bras et resserrait son emprise sur lui à chaque fois que l'adolescent osait ralentir le pas.

Une fois à l'intérieur du local, le constat fut rapide. La décoration était très sommaire. La crasse et la poussière y avaient élu domicile. Il eut tout juste le temps d'apercevoir ce qui était susceptible d'être un réfectoire avant d'être propulsé dans les escaliers, emmené de force à l'étage. Malgré sa rage, il n'avait pas la force de lutter.

— Il y a trois dortoirs. Toi, tu es affecté à celui au fond du couloir. Il n'y a qu'un lit vide et il n'attend que toi. Si tu fais le moindre putain de bruit et si tu réveilles l'un de ces enfoirés, je te préviens... Tu passes la nuit dehors ! siffla Docteur Brute en chuchotant.

L'entendre le menacer à voix basse donna la chair de poule à Wyatt. Pour autant, il ne comptait pas faire preuve d'insolence. Tout ce qu'il souhaitait, c'était trouver un lit. S'enfouir dans des draps et prier pour que ce moment ne soit qu'un mauvais rêve. Alors que son geôlier sortit un trousseau de clés afin d'ouvrir le dortoir dans lequel allait dormir le nouveau venu, ce dernier vit ses genoux trembler. La porte s'ouvrit. Il se retrouva figé face à cette obscurité remplie d'adolescents qui avaient la chance de se trouver dans les bras de Morphée.

Après plusieurs grimaces et quelques regards insistants de la part de Docteur Brute, Wyatt s'aventura dans le dortoir. Pas à pas. Il repéra le lit vide qui lui était destiné. S'il rêvait d'un lit avec des draps, ce n'était pas ce qu'avaient prévu ses kidnappeurs. En effet, Wyatt allait passer la nuit comme ses autres voisins de chambrée : en caleçon, sur un simple matelas, en espérant que la nuit ne soit pas trop fraîche. Jetant un œil derrière lui, il vit Docteur Brute le fixer du regard d'un air satisfait avant de se volatiliser et de refermer la porte à clé.

L'adolescent n'avait aucune idée de l'heure qu'il était. Si bien qu'il était possible que le jour ne se levât à tout moment. Des nuits blanches, il en avait déjà connues. Cela ne le dérangeait pas, à condition que cela ne devînt pas une habitude. Wyatt avait toujours cette désagréable impression qu'il allait devoir s'habituer à être dans le coin. Dans son esprit, la fatalité et l'envie de se battre menaient une lutte sans merci. Une lutte qu'il se décida à reporter jusqu'au prochain lever du soleil.

Draps ou pas, il voulait tenter de fermer les yeux. L'enlèvement-surprise, la peur, le sédatif, l'heure tardive... Tout cela l'avait littéralement épuisé. Mais, un chuchotement à côté de lui semblait en avoir décidé autrement :

— Moi, c'est Brian... Brian Felton, et toi ?

 

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Jupsy
Posté le 06/10/2019
Petit retour dans le passé. C'est charmant. Ou pas.

En tout cas, je note que tu as opté pour un petit camp avec une allure militaire. Je me demande ce que ça aurait pu donner en version religion. J'ai entendu parler des thérapies de conversion que des groupes religieux prodiguent en France. Je ne sais pas si tu en as entendu parler toi aussi. Après en te parlant de ça, tu vas peut-être partir sur une autre fiction du même genre et l'implanter en France. On dira que tu tortures tes perso et tu diras que c'est ma faute. Donc oublions tout ça.

En tout cas, ce n'est pas très rassurant. Les gens ont l'air charmant, tout à fait pédagogue, ça se sent dans leurs propos. Ils auraient quand même pu adapter un air plus amical pour commencer avant d'être direct des connards. Après leur passion, c'est peut-être pas d'aider notre Wyatt à revenir sur le droit chemin de l'hétérosexualité *soupir très fort*, c'est peut être de casser et torturer des jeunes...

Bref ça annonce de grands moments pour Wyatt.
Dédé
Posté le 06/10/2019
Charmant, je ne sais pas si c'est le mot. J'avoue ne pas avoir osé toucher au côté religieux et que concernant la France, à l'époque de mes recherches, je n'avais rien trouvé. Ca fait quand même bien 4 ans… (4 ans et l'histoire n'en est que là… une cooooooooooorde…).

Le fait que ça puisse être ta faute, j'aime beaucoup. Quand je serai à l'aise, je pourrai faire un spin-off en France, qui sait ;)

C'est si facile de casser… Wyatt va vivre de grands moments, je confirme. Welcome to paradise, tout ça ;)
Keina
Posté le 28/08/2019
Aah, donc on va passer alternativement du passé au futur, si je comprends bien. J'adhère ! Bon, ces débuts dans le camp de redressement sont bien à l'image de ce que j'avais en tête. Est-ce que t'as fait des recherches sur ce genre de camps ? Ou c'est juste des situations que tu imagines au fur et à mesure ? En tout cas ça fait déjà bien froid dans le dos.
Dans les "critiques" que j'aurais à faire, je dirais que tu t'appesantis peut-être un poil trop sur l'incertitude de Wyatt quant à l'endroit où on l'amène, ou du moins on ne ressent pas de progression dans sa réflexion. Je pense que ce serait plus intéressant qu'il commence d'abord par en "blaguer" pour évacuer son stress (avec le coup de la colonie de vacances), puis qu'il soit de plus en plus angoissé, jusqu'à imaginer le pire... mais c'est juste une suggestion.
Dédé
Posté le 15/09/2019
Cette idée d'univers m'est venu lors d'une semaine particulière où j'ai regardé un certain épisode d'Esprits Criminels qui abordait le sujet (avec des adolescents regardant de forces des vidéos à caractère sexuel) et un film (Coldwater), tiré d'une histoire vraie me semble-t-il. Ce sont les seules choses sur lesquelles je m'appuie pour créer mon ambiance dans ce camp. C'est déjà pas mal car c'est rude à regarder…

La nuance à apporter quant à la réaction de Wyatt est intéressante. J'en prends note. Lui faire croire qu'il va en colonie de vacances, c'est une chouette idée (pas méchante du tout).

Merci pour ton retour et tes suggestions !
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