8 - Les Aidants (partie 1)

Levan luttait pour rester concentré. Debout au milieu des autres Apprentis Aidants, il devait faire de gros efforts pour ne pas se laisser aller à l’ennui pur et simple. Sa première journée au sein de la caste ne consistait qu’en une visite détaillée de l’hôpital universitaire d’Ambtorn. Si au moins cela avait été un cours, le jeune homme aurait pu se laisser aller contre le dossier de sa chaise, comme il l’avait parfois fait au lycée. À sa gauche, en bon élève modèle – et surtout content d’être là – Mane écoutait avec attention ce qui se disait.

Levan laissa son regard dériver machinalement vers la fenêtre la plus proche.

            Vu de l’extérieur, le complexe ressemblait cependant plus à un palais qu’à l’hôpital principal du pays. Des coupoles de verre surplombaient les salles d’attente serties de colonnades sculptées et les halls d’entrée. Des cascades murales ornaient les façades et des passerelles végétales suspendues reliaient les différents bâtiments entre eux. Le tramway aérien qui circulait à l’intérieur de la ville – par lequel Levan et Mane étaient arrivés – s’y arrêtait directement et ressemblait plus au parvis d’un opéra, avec son sol de marbre et ses escaliers aux rambardes dorées.

            Et l’intérieur n’était pas en reste. Dans les couloirs, les murs étaient décorés d’œuvres d’art probablement hors de prix et des lustres ouvragés pendaient du plafond. Des automates derniers cris se faisaient une joie de guider les visiteurs et d’accompagner les patients durant leurs sorties quotidiennes.

            L’entièreté des bâtiments était entourée par cent cinquante hectares de jardins entretenus à la perfection. De nombreuses variétés d’arbres offraient de l’ombre aux chemins pavés réservés aux promenades. Des bassins de poissons, des fontaines et des aires de jeux pour enfants permettaient de se relaxer.

Levan ignorait si tout cela avait pour but d’améliorer le confort des patients ou servait à démontrer la supériorité de la caste. Sûrement un peu des deux.   

Ils avaient été accueillis, lui et les autres Apprentis Aidants de leur promotion, par les Jumeaux qui superviseraient leur formation – deux hommes aux visages émaciés encadrés par des cheveux couleur corbeau et gominés à outrance. Pour plus de facilité, les Apprentis avaient été séparés en deux groupes.

Leur guide leur avait d’abord fait voir le bâtiment où se trouvaient les salles de classe et de pratique, où ils passeraient la grande majorité de la première de leurs quatre années d’études. Il avait ensuite enchainé avec les locaux communs qu’occupaient les Aidants en plein travail. Une partie avait été entièrement aménagée en lieu de détente et de loisir.

            Après quoi, le groupe avait découvert l’internat où logeaient les Apprentis – les Jumeaux résidaient au dernier étage. Leur guide leur remit un exemplaire chacun du règlement et leur en citait les points essentiels à voix haute.

D’où le fait que Levan avait cessé d’écouter. Les règles de l’internat ne le concernaient pas, dans la mesure où il n’était pas prévu qu’il y séjourne, la faute à sa « maladie » et la nécessité pour lui de passer ses jours dans une clinique privée, qui avait la réputation de traiter des pathologies graves. Le jeune homme se demanda comment le gouvernement avait réussi à créer un dossier médical jusqu’alors inexistant.

            Un rire se propagea dans l’assistance. Apparemment, leur guide venait de faire une blague particulièrement drôle. Levan le vit poser sur son public un air qui se voulait modeste, mais dans lequel le jeune homme décela cependant une certaine condescendance.

Le jeune homme savait que d’ordinaire, si les castes enseignaient différemment aux Jumeaux et Uniques, elles les traitaient cependant équitablement. Chez les Aidants, cela ne semblait pas être le cas. Jusqu’à présent, leur groupe n’avait eu à faire qu’à des Jumeaux. Il avait également remarqué que les deux factions vivaient de manière complètement séparée. Au-dessus des vestiaires, il n’était pas marqué « homme » ou « femme », mais bien « Jumeaux » ou « Uniques ». Idem au réfectoire ou dans les salles de repos, où les deux parties ne se mélangeaient jamais.

Levan avait entraperçu ce petit air suffisant et pincé qu’arboraient la plupart des Jumeaux Aidants. Quant à ceux qui avaient su rester modestes, ils semblaient parfaitement accepter la situation telle quel. Plus qu’une séparation, c’était de la ségrégation. Parce qu’ils mettaient au monde des enfants particuliers et éradiquaient la plupart des maladies, les Jumeaux Aidants s’estimaient au-dessus du reste.

Levan observa son frère. Il affichait un air concentré et buvait sans conteste les paroles de leur guide. Il n’avait sans doute rien remarqué. Deviendrait-il ainsi plus tard ? Sa gentillesse et son humilité seraient-elles balayées pour mieux se conformer à son environnement ? Ce n’était pas impossible. Mane pouvait se montrer influençable. 

Pas étonnant qu’on est échoué dans des castes différentes, songea-t-il avec amertume.  

Levan sortit de sa rêverie quand il sentit le groupe se remettre en marche. L’homme avait achevé ses explications et les entrainait désormais vers l’hôpital à proprement parler, là où l’on admettait et soignait les patients. 

Mais une fois parvenu sur le seuil, il s’arrêta sans prévenir. Une jeune fille manqua de peu de le percuter de plein fouet, trop occupée qu’elle était à lui coller au train, en bonne petite Apprentie exemplaire.

L’homme n’en tient pas compte et se tourna vers eux. Son visage affichait un air solennel que Levan trouva dérangeant.

– Soyez fier de porter cet uniforme, dit-il. Il représente certes une vie de labeur et d’exigence, mais à la fin, vous serez particulièrement reconnaissant de tout ce qu’il vous aura apporté.

Levan manqua s’étouffer. À l’entendre, ce bout de tissu faisait d’eux des êtres exceptionnels sans qui le monde ne pourrait plus tourner droit.

Le fameux uniforme n’avait pourtant rien d’extraordinaire, comparé à ceux des autres castes. Il ressemblait à une sorte de longue chemise faite d’un tissu de couleur grise, qui s’enfilait simplement par-dessus les vêtements – et que Levan avait entendu être appelé une « blouse ».

L’homme poussa soudain un profond soupir satisfait et plongea la main dans sa poche. Il en tira des sortes de petites broches de métal bleu de forme rectangulaire. Il s’approcha d’un premier Jumeau et fixa la broche sur l’épaule de son uniforme. Il procéda de la même manière avec chacun d’entre eux.

– Ces broches bleues vous désignent comme Apprentis, expliqua-t-il ensuite A chaque année de plus, vous en obtiendrez une nouvelle. À la fin de votre formation, vos quatre broches seront remplacées par une rouge. Si vous croisez une personne qui en possède deux, cela signifie que vous avez affaire à un responsable de service.

Ce faisant, il désigna sa propre épaule.

– S’il en a trois, il est directeur de clinique ou d’hôpital, reprit-il. Les deux dirigeants de notre caste en possèdent bien sûr quatre. 

Il fit mine d’emmener les Apprentis vers la suite de la visite, mais Levan l’interrompit en levant la main.

– Et les vertes, c’est pour quoi ?

L’homme le regarda avec surprise.

– Pardon ?

– On a croisé plusieurs Aidants qui avaient une broche verte, en plus des rouges. Vous-même, vous en avez une. Elle signifie quoi ?

L’homme eut un sourire crispé.

– Vous n’avez pas besoin de le savoir pour le moment.

Son ton sec coupa court à toute discussion.

Il tourna les talons et entraina le groupe pour une visite rapide des bâtiments. En faire le tour leur prit au moins trois heures. Levan avait le cerveau encombré d’explications et n’en pouvait plus de se voir présenter des « éminents spécialistes » ou des « honorables et estimés collègues ». 

Soudain, un automate interpela leur guide. Celui-ci s’éloigna et écouta le message délivré par le bouche métallique de la créature. L’homme revint vers eux avec le sourire.

– Vous avez de la chance ! Vous allez pouvoir assister à une démonstration ! Venez, hâtons-nous !

Il leur fit signe de s’écarter et rebroussa chemin. Il avançait d’un pas rapide, se retournant de temps à autre pour vérifier que les Apprentis le suivaient bien. Finalement ils s’arrêtèrent devant une série d’ascenseurs. Leur guide appuya sur un bouton et attendit que l’un d’eux veuille bien s’ouvrir.

– Où… allons-nous ? demanda un Apprenti un peu essoufflé par cette marche forcée. 

L’homme se tourna vers lui. Un sourire mystérieux étira ses lèvres.

            – Nous allons au sous-sol, laissa-t-il tomber.

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Edouard PArle
Posté le 23/12/2021
Coucou !
Bien insupportable ces aidants^^ Je ne les aurais pas imaginé comme ça mais c'est vrai que leur position n'aide pas à garder la modestie^^ Sympa de continuer à marquer la différence entre les deux jumeaux.
C'est agréable de prendre le temps de découvrir les castes une à une... Pressé de voir ce qui se cache dans les sous-sols (=
Quelques remarques :
"Leur guide leur remit" Le guie (pour éviter répétition) et -> leur avait remis
"ne pourrait plus tourner droit." -> tourner rond
J'enchaîne avec la suite...
Benebooks
Posté le 29/12/2021
Merci ! a bientôt
robruelle
Posté le 30/11/2021
Coucou
Finalement la castes des aidant n'est pas si éloigné des carabins qu'on connaît lol j'ai bien aimé "honorable et estime collègue " c'est exactement ça lol
Sinon c'est un bon chapitre , rien à dire
A plouss !
Benebooks
Posté le 01/12/2021
Merci :D à bientot
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