8. Capitaine crochet

Par Lydasa.

Raphaël semble rester dans la même position, il est prostré dans son coin avec les jambes repliées sur lui-même. Quand il essaie de dormir, il se met en boule le dos contre le mur, comme s’il avait peur qu’on l’attaque par-derrière. Pendant toute une journée je l’ai laissé tranquille, sans lui parler, en lui donnant simplement le reste de mes repas. Parfois je faisais exprès de laisser un peu plus. Je ne pense pas qu’il s’en rendait compte, je ne savais vraiment pas comment m’y prendre.

 

Le troisième jour, je vais sur le pont laissant Raphaël seul. Je sors ma longue vue pour apercevoir une île, elle est habitée et nous nous approchons de celle-ci le pavillon replié. Nous avons besoin de refaire les vivres, avec les prisonniers nous ne tenons pas aussi longtemps en pleine mer.

 

— Monsieur…

 

Je me retourne, Grégoire se tient à côté de moi. Les traits tirés et un balai dans les mains, je devine parfaitement qu’il essaie d’avoir des nouvelles de son ami.

 

— Quoi ? Ton balai n’est pas cassé, pourquoi me dérange-tu ?

— Je voudrais savoir comment va Raphaël.

— Bien, il mange mieux que vous en tout cas, même si ce n’est que mes restes de repas, déclarais-je.

— D’accord, merci, t’en mieux alors, soupire-t-il de soulagement.

 

Il rejoint Elias et semble lui dire ce que je lui ai répondu, je crispe la mâchoire, tout ce qui leur importe c’est le bien être de Raphaël, eux ils se fichent de leurs conditions. J’aurais bien aimé que quelqu’un s’intéresse à moi de cette façon. Avec Conrad ce n’est absolument pas la même relation. Je fais signe à mes hommes de se préparer pour l’accostage, on met les prisonniers dans la cale bien verrouillée avant de finalement amarrer sur le quai.

 

Je mets pied à terre, cela fait du bien parfois de ne plus sentir le sol tangué sous nos pieds. Je me serais bien baladé dans les rues avec Raphaël, mais il se serait enfui dès qu’il l’aurait pu. Il faut que je l’apprivoise et qu’il ne cherche plus à me tuer. Je vois Marvine partie limite en courant vers le marché, suivi de quelques hommes qui l’accompagne. Conrad lui se dirige vers le premier bar à pute du port. Il y a toujours un roulement, certains restent sur le navire pour surveiller. Nous allons rester deux jours accostés, histoire de faire une pause. Demain nous rentrerons dans les eaux anglaises, nous sommes actuellement en Bretagne, sur une île commerçante.

 

En déambulant dans les rues, je me laisse à imaginer ce qui pourrait bien plaire à Raphaël. Je m’arrête devant un magasin spécialisé dans la tannerie. Ils y font des tricornes en cuire ainsi que des bottes de qualité. Je ne peux m’empêcher d’y entrer et de choisir un couvre-chef pour mon prisonnier. Je ne lui donnerais pas, j’attendrais le meilleur moment pour le faire. Pour moi je me prends des nouvelles bottes. En ressortant, je suis assez content de mes achats, je regagne le navire n’ayant pas envie de profiter d’autre chose. Je m’assois sur le siège de mon bureau, observant mon prisonnier qui relève les yeux vers moi.

 

— Tu serais prêt à quoi pour ta liberté ? demandais-je.

— Euh… je… je serais prêt à tout, me répond-il.

— Même à devenir mon amant ?

 

Un silence s’installe dans la cabine, il ouvre et ferme la bouche plusieurs fois, avant de finalement faire une grimace agacer.

 

— Je ne suis pas votre pute, me balance-t-il froidement.

— Je ne parle pas de faire la pute, mais d’être mon amant. Il y a une différence entre cela. Une pute on la pait pour ses services et il n’y a aucun sentiment derrière.

— Je ne vois pas la différence, je ne vous aime pas et tout ce qui vous intéresse, c’est de vous vider comme vous l’avez fait avec votre second.

 

Je sens la colère monter en moi, à tel point où je me lève m’approchant rapidement de lui. Il se recule d’un coup en couinant, les mains lever au niveau de se on visage. J’attrape le collier en fer et l’oblige à se lever pour se retrouver à la même hauteur que moi debout.

 

— Ce n’est pas la même chose. Et puis Conrad est venu me voir, je ne l’ai pas vraiment forcé à faire quoi que ce soit, hurlais-je avec agacement.

— Oui c’est vrai, je ne suis qu’un prisonnier. Après tout moi je n’ai pas mon mot à dire, commence-t-il à pleurer.

 

Je le lâche, il ne comprend rien. Il retombe sur le sol se recroquevillant de nouveau. Je me mets accroupi devant lui, essayant de contenir ma colère.

 

— Je te propose de devenir mon amant, pas une pute. Je ferais en sorte que tu ne manques de rien, que tu vives correctement avec des repas copieux. Des vêtements neufs, prendre des bains.

— En quoi ça sera différent ? Que de faire la pute ? Cau final je devrais écarter les cuisses dès que vous le voudrez.

— Mais bordel ! Tu veux comprendre ce que c’est que d’être vraiment un prisonnier sur ce bateau ?

 

Je crois que je ne contrôle plus ma colère, je l’attrape par les cheveux. Lui retirant son collier, je le traine sans ménagement à l’extérieur de ma cabine. Je sais que je vais le regretter, que ce que je fais est contradictoire avec mes sentiments. Je sais qu’en me comportant ainsi je n’arriverais jamais à l’apprivoiser, mais c’est plus fort que moi. Je ne sais pas réagir autrement, je suis un pirate au cœur de pierre.

 

Sur le pont les quelques hommes qui y étaient restés me regardent passer en trainant derrière moi Raphaël toujours aussi nu. Je le traine dans la cale, ou les prisonniers se tournent vers nous en nous voyant arriver. Ses amis se lèvent tout de suite, paniqués par la grimace de colère que j’affiche et des sanglots du jeune homme. Je le balance dans un coin ou plusieurs chaines pendent. Je le fais se mettre debout, l’attachant en cou, puis aux poignets et aux chevilles.

 

— Tu aurais pu te contenter de ce que je t’offrais, profité de ce que je te proposais. Tu veux que je te considère comme n’importe quel prisonnier ? Je vais te considérer comme tel, tu vas être puni pour m’avoir craché dessus, m’avoir menacé avec une arme et m’avoir tenu tête. Tu vas gentiment rester ici, sans nourriture, sans rien de plus que tes larmes.

 

Je tourne les talons, le laissant ainsi filant dans ma cabine où je m’y enferme. Sous le coup de la colère, j’attrape tout ce que je peux les balançant partout dans la pièce. Je lâche ma colère contre ma précieuse cabine, avant de finalement me mettre en boule sur mon lit, serrant contre moi mon coussin.

 

Aucun n’homme n’a réussi à me mettre dans de tel état. Aucun n’a réussi à me prendre mon cœur aussi facilement alors que Raphaël n’est qu’un prisonnier. Comment ai-je pu tomber amoureux de lui, moi qui pendant des années, ai parcouru la mer tuant de nombreuses personnes ? Moi qui suis appelé le capitaine sanguinaire au cœur de pierre. Moi qui n’ai jamais partagé ma couche qu’avec mon second. Je n’ai jamais ressenti cela, je me retrouve face à l’inconnu. Je ne peux pas être bon avec lui sans perdre tout ce que j’ai construit.

 

Au bout d’un moment, j’entends frapper à ma porte. Conrad essaie d’entrer, avant de se rendre compte que c’est verrouillé. Il a les clefs de ma cabine et les utilises pour entrer, refermant à nouveau derrière lui. Il regarde le carnage que j’ai fait avant de s’approcher de moi s’asseyant sur le bord du lit.

 

— Il a fait quoi ?

— Il a refusé… ma proposition, murmurais-je.

— Et c’était quoi comme proposition ?

 

Je ne réponds pas, restant immobiles les yeux fermés à serrer le coussin. Je sens la main de mon second sur ma joue, autant de douceur de sa part me surprend. J’ouvre les yeux, il me fixe avec tristesse.

 

— Tu l’aimes vraiment, demande-t-il doucement.

— Non, c’est un prisonnier, rien de plus. Je suis un capitaine pirate, je suis Samuel Blackstone, le pirate sanguinaire au cœur de pierre.

— Ouais, c’est ce que les gens qui ne te connaissent pas disent sur toi.

 

Je me redresse, soupirant d’énervement, fixant Conrad avec colère.

 

— Ils ont raison.

— Non, je sais très bien qui tu es Samuel. Je sais que tu as quand même un cœur sous ta carapace. Je sais que tu peux aimer. Mais… tu ne sais juste pas comment faire. Raphaël… si tu veux gagner son cœur, il va falloir être patient avec lui et surtout arrêter de le torturer comme tu le fais.

— C’est toi qui dis ça alors que tu m’as taillé une pipe devant lui…

— Ouais… bon j’avoue j’étais amusé, mais je ne pensais pas que tu l’aimais autant en fait.

 

Je me tais, pinçant des lèvres passablement énervées par ses propos.

 

— Dans ce cas tu me proposes quoi ? lançais-je.

— Tu veux que je te donne des cours en séduction ? Je suis plus doué à enchainer les conquêtes d’un soir que de chercher mon âme sœur.

— Bordel alors pourquoi tu m’emmerdes ? grognais-je.

— Je sais juste que tu t’y prends comme un pied. Au lieu de le laisser a poile a crevé de faim dans la cale, tu devrais le garder ici avec toi. Avec des habits, de la nourriture, pourquoi pas le proposer à ses amis ?

— Hors de question, hurlais-je. Je vais passer pour quoi à être aussi faible face au membre de mon équipage ?

— Tu ne passeras pas pour un faible tu sais, depuis le temps ils te respectent tous, quoi que tu fasses.

 

Je me relève, n’étant pas convaincu par ses propos. Je dois rester un capitaine dévoué seulement à son équipage, je ne dois pas me perdre dans les beaux yeux d’un seul homme. Je me passe la main dans les cheveux, faisant les cent pas dans la pièce avant de commencer à ramasser ce qui trainait par terre.

 

— Réfléchie Samuel, tu as le droit d’aimer. Certains de tes hommes ont des femmes, et pourtant ils sont dévoués au navire.

— Ce n’est pas pareil.

— Si tu le dis, soupire-t-il avant de m’aider à ramasser, un bon capitaine sait aussi se remettre en question.

 

Je lâche un grognement agacé. Justement je suis en plaine remise en question, je sais parfaitement que ce que je fais ne joue pas vraiment à ma faveur. Mais c’est plus fort que moi, peut-être que plus tard j’y arriverais. On finit par tout ranger, je regarde autour de moi avant de m’asseoir dans mon siège, Conrad s’asseyant sur le bord de mon bureau.

 

— Tu vas faire quoi alors ?

— Le laisser là où il est.

— Ah… et bien une chose est sûre c’est que tu es con comme une bique, et ça tout le monde le sait bien.

— Pardon ?

 

Il se lève et tourne les talons, finissant par me laisser seul. Il vient de m’énerver encore plus, mais lui je ne vais pas l’attacher dans la cale. Je ne pouvais pas faire ça à un membre de mon équipage. Soudainement ça me vient à l’esprit, il faudrait que Raphaël devienne un membre de mon équipage. Qu’il intègre mes hommes, mais comment ? Il n’acceptera pas, il essayera de libérer les prisonniers, et il voudra me tuer dès qu’il en aura la possibilité. En fait j’ai aussi peur qu’il me trahisse, j’ai peur qu’il me crache à nouveau à la figure comme la dernière fois. Qu’il me rejette tout simplement, alors je préfère lui faire du mal. Je me rends compte que je suis un monstre.

 

Je me lève soudainement pour aller prendre l’air à la fenêtre. Regardant l’océan à l’arrière du navire. Le bruit de port me vient, il faut que je me change les idées. Que je trouve quelque chose et le chassé de mes pensé quelques jours, qu’il comprenne qu’il ne peut pas aller contre mes décisions. Que je suis le capitaine de ce navire et que s’il veut une vie correcte il doit suivre mes directives.

 

Finissant par enfin sortir pour redescendre sur le port, me réfugiant dans le premier bar que je trouve. J’y trouve Conrad entouré de trois prostituer. Il me fait signe de le rejoindre, l’une d’elles vient se coller à moi, je ne la repousse pas demandant à ce qu’on m’apporte une bouteille de leur meilleur rhum. J’ai bien l’intention de me changer les idées dans l’alcool, malheureusement cette femme n’aura pas grand-chose de moi. J’enchaine les verres sans les compter jusqu’à ce que mon esprit sombre.

 

Je me réveil au petit matin, dans une chambre sur terre, car je n’y sens pas le tangage rassurant de mon navire. Je m’étire ne me sentant pas contraint par mes vêtements. Quand je me redresse avec une gueule de bois d’un autre monde, je me rends compte que je ne suis pas seul dans le lit. À côté de moi se trouve Conrad et les trois prostituer. Je me frotte le visage, je n’aime clairement pas coucher avec les femmes, mais je ne m’en souviens pas alors c’est comme si rien n’était arrivé. Je me lève, me rendant compte que j’ai des courbatures. Je commence à mettre ma chemise quand je sens les mains de mon second dans mon dos.

 

— Tu t’es assez changé les idées hier soir ? demande-t-il d’une voix sensuelle et tendre.

— Je… ne me souviens pas.

— Raah tu n’es pas drôle, mais vu comment tu as picolé cela ne m’étonne même pas. Pourtant tu as donné tout ce que tu avais, je ne t’ai jamais vu comme ça. Tu étais… enragé.

 

Je lâche un grognement, le repoussant pour terminer de m’habiller. Je ne suis clairement pas d’humeur vu le mal de crâne que je me tape. Je n’ai pas non plus envie qu’il me donne les détails de la veille, je m’en passerai bien. Complètement habiller je m’apprête a quitté la pièce, mais Conrad se plante devant la porte. S’appuyant les bras croisés contre l’embrasure il me fixe des ses yeux gris.

 

— Tu m’as appelé Raphaël, murmure-t-il.

— Ta gueule.

— Tu voulais te changer les idées, mais il tu omni bulle complètement. Tu devrais penser a le…

— NON ! hurlais-je.

 

Les trois jeunes femmes se réveille, surprises que je me mette à crier ainsi. Je pousse violemment mon second sortant de la pièce sans demander mon reste. Je me mets à courir jusqu’au navire, avant d’aller m’enfermer dans ma cabine. Je ne vais pas céder, il ne faut pas que je sois faible.

 

Finalement le navire reprend la mer, Conrad me lance de regard en coin sans rien dire. Les seules fois où je sors de ma cabine, c’est pour prendre l’air et réorienter la barre, donnant des directives. Trois jours passent, et je n’ai toujours pas sorti Raphaël de la cale. Chaque jour Grégoire et Elias tente de me parler, mais je les menace de les jeter par-dessus bord à chaque fois qu’ils relèvent les yeux sur moi.

 

Jusqu’au moment où sortant de la cabine pour faire la même chose que tous les jours depuis notre départ du port, je surprends Conrad discuter avec les prisonniers. Ils semblent pris par la conversation, secouant la tête de façon affirmative plusieurs fois avant de s’apercevoir que je les observe. Il dit une dernière chose aux deux prisonniers avant de s’approcher de moi.

 

— Tu es devenu ami avec les prisonniers ? En fait depuis le début ce n’est pas pour m’aider, mais pour tes propres intérêts que tu me dis de me radoucir, tranchais-je sans preuve.

— Arrêt tes conneries Samuel. Tout ce que je fais est dans ton propre intérêt.

— Mon intérêt ? L’intérêt de l’équipage passe avant le mien et surtout avant les tiens.

 

Je le vois afficher une expression de colère, cela me passe complètement au-dessus. Je finis par le contourner pour retourner à la barre. Le navire a tendance à dériver légèrement depuis quelques jours, comme si le vent se levait. Je sens que d’ici quelques jours nous allons affronter une tempête. Quand je tourne les yeux vers bâbord, je me rends compte que ça sera plutôt ce soir.

 

— Tempête en approche, hurlais-je.

 

Conrad qui était surement décidé à en découdre avec moi se tourne dans tous les sens pour finalement voir le nuage menaçant au loin. Il semble tout de suite oublier ce qu’il avait en tête. On commence tous les deux à s’activer pour donner les directives et affronter ce qui nous arrive dessus. Les prisonniers sont envoyés à la cale et je voie mon second y disparait quelque minute avant de finalement revenir. Je sais ce qu’il a fait, je ne dis rien, s’il ne l’avait pas fait je serais descendu moi-même pour détacher Raphaël.

 

Il ne fallut même pas une heure pour que la tempête nous tombe dessus, heureusement sans électricité. Nous subissons juste des bourrasques, les voiles ont toutes été repliés pour éviter qu’elles ne prennent au vent. L’équipage c’est aussi attacher aux rambardes avec des cordes en cas ou une vague plus forte que les autres décide de les embarquer. Je tiens bon, à la barre pour tenir le cap malgré la mer déchainée qui nous bouscule.

 

Pendant près de six heures nous avons lutté contre la tempête avant que l’océan finissent enfin par se calmer, nous laissant souffler et déplier tous les voiles. Nous avons dérivé de plusieurs kilomètres et sommes arrivés en Irlande, bien plus loin que notre objectif. Nous ne pouvons pas retourner dans la tempête mes hommes doivent se reposer et moi aussi. Conrad finit par s’approcher de moi.

 

— Il faut aller voir comment vont les prisonniers.

— C’est bon ils ne sont pas en sucre ils ont survécu à un naufrage, grognais-je.

— Oui… mais Raphaël est tombé malade avant la tempête.

 

Je me tourne vers ma seconde, fronçant des sourcils.

 

— Malade ?

— Oui, quand je suis allé le détacher, il était brulant de fièvre. J’ai peur que si on n’en fait rien il ne passe pas la nuit, annonce-t-il.

 

Je sens mon cœur vrillé violemment.

 

— Pourquoi tu me là pas dit plus tôt ?

— Tu faisais ta tête de con !

 

Je descends rapidement de la mezzanine où se trouve la barre pour me diriger en courant vers la trappe de la cale.

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