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Passé le stress du premier jour, il s’avéra que Charles adorait son nouveau travail. Se plonger à corps perdu dans les appels, les emplois du temps et la multitude de dossiers à traiter lui permettait d’oublier totalement le reste du monde et sa vie qui tombait en ruines. Il s’était habitué à se servir de l’alcool pour obtenir cette divine liberté d’esprit, mais l’inquiétude ou la colère des rares amis qu’il lui restait encore était un indéniable inconvénient. On pouvait difficilement, en revanche, lui reprocher de trop travailler.

Il arrivait très tôt le matin pour éviter l’heure de pointe et se plongeait avec soulagement dans les dossiers qui étaient empilés sur le bureau de Cécile – non : son bureau à lui, pour les mois à venir, il avait encore du mal à s’y faire. Lorsque sa tante arrivait, presque trois heures plus tard, c’était pour le trouver déjà à l’œuvre, avec plusieurs tasses de café en circulation dans les veines.

Ce matin-là, il en était déjà à quatre et cela devait commencer à se voir, étant donné que Régina recula physiquement lorsqu’elle l’aperçut.

— Charles ! Seigneur, que se passe-t-il ?

Il leva les yeux vers elle et haussa les épaules.

— Bonjour, Régina. Il ne se passe rien de particulier, mais si tu veux bien regarder ton agenda, tu verras que tu es déjà en retard pour ton rendez-vous de neuf heures trente.

— Mais qui prend donc rendez-vous à ces heures indues, maugréa-t-elle en se débarrassant de son manteau pour le draper sur un fauteuil. Charles, ne tombe pas dans les travers de Cécile. Il ne faut pas céder aux moindres caprices de ces gens. J’ai besoin de temps, le matin. De temps pour moi, de temps pour me préparer à la journée…

Elle poursuivit en passant la porte de son bureau, mais Charles n’écoutait déjà plus son monologue, qu’il pouvait imaginer sans aucun mal de toute manière : il en avait déjà entendu plusieurs variantes à chaque fois que sa tante avait un rendez-vous avant onze heures du matin, ces derniers jours. Pour quelqu’un de très respecté dans le monde des relations publiques, elle avait une tendance inquiétante à refuser de se conformer à des règles pourtant banales de relations sociales.

Et c’était lui, Charles de Fresny, reclus notoire presque alcoolique, qui en était à se le dire.

Il s’était déjà replongé dans son dossier en cours, une étude de cas particulièrement indigeste dont il allait bien falloir qu’il la digère, lorsqu’elle se pencha par la porte.

— Au fait, Charles, j’ai regardé un peu toutes ces histoires d’exploration urbaine… C’est fascinant, en fin de compte. Je me demande s’il n’y aurait pas un angle à exploiter pour l’image de certains monuments. Tu pourrais me faire une note sur le sujet, à l’occasion ? Peut-être recontacter cette… comment dit-on, déjà ?

— Urbexeuse, répondit-il machinalement, figé comme un lapin devant les phares d’une voiture.

Il n’avait pas repensé à Alexia Vermay ni à la Fresny depuis au moins deux jours et aurait aimé pouvoir prolonger l’expérience. Mais Régina était là, immobile devant son bureau, et il finit par relever les yeux et retrouver un semblant de sang-froid.

— Bien sûr, je vais l’ajouter à la liste. Pour la semaine prochaine ?

— Oh, peu importe, à l’occasion. Ce n’est pas urgent. Bon, je file à ce rendez-vous…

Elle reprit son manteau et partit dans un claquement de talons, le laissant seul dans le bureau. Dans les pièces attenantes se trouvaient d’autres personnes dont il n’avait pas encore eu le temps de faire la connaissance et qu’il devrait bien rencontrer un jour ; mais il avait envie de profiter encore un peu de sa solitude.

Une note sur l’exploration urbaine appliquée à la communication des monuments… L’idée avait au moins le mérite d’être intrigante, même s’il était loin d’être sûr de sa viabilité. Mais après tout, ce n’était pas pour rien que sa tante était aussi respectée dans son milieu. Il aurait simplement préféré qu’elle ne le désigne pas pour cette recherche, mais plutôt l’une de ses autres employées, qui étaient sans nul doute plus qualifiées que lui.

Le problème était que sa tante était de la vieille école : elle était persuadée que la meilleure manière d’obtenir des informations était de trouver de bons informateurs. Charles avait un premier contact dans le milieu, ce qui le rendait à ses yeux suffisamment qualifié pour commencer l’enquête. Qu’il n’ait pas la moindre envie de renouveler ce contact n’avait aucune importance.

L’autre problème, c’était la Fresny, bien sûr. Régina respectait son incapacité complète à évoquer le passé et les défunts. C’était la principale raison pour laquelle il avait ne serait-ce qu’envisagé de travailler avec elle, et qu’il avait pu rester en contact avec elle durant toutes ces années ; mais, contrairement à lui, elle ne considérait pas la Fresny comme un gigantesque mausolée pourrissant qui infectait tout ce qu’il touchait de sa malédiction.

Mais enfin, il pouvait considérer la recherche comme une simple enquête d’un domaine particulier, se reprit-il en secouant la tête. Tout ne tournait pas toujours autour du château, il fallait qu’il empêche son esprit d’y retourner systématiquement.

Il replongea dans son rapport, fermement décidé à ne plus penser à tout ça, au moins jusqu’à la fin de la matinée.

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Gabhany
Posté le 12/05/2021
Coucou Gweni ! Ah ah voilà comment Charles et Alexia vont reprendre contact ^^ J'ai hâte de voir ce que ça va donner cette note XD J'aime bien l'évolution de Charles jusqu'ici ;)
Gwenifaere
Posté le 12/05/2021
Héhéhé...
Audrey.L
Posté le 13/03/2021
Salut !
Je trouve que c'est un très bon début. Ton histoires est bien écrite et elle est intéressante à lire (j'ai enchaîné les chapitres ^^).
J'ai hâte de lire la suite !
Gwenifaere
Posté le 14/03/2021
Coucou ! Ravie que ça te plaise, merci d'avoir pris le temps d'en faire le commentaire ^^
Rendez-vous mardi pour la suite ;)
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