7 - Victorine

Par Elodie

Lorsque Victorine fit son entrée dans l’amphithéâtre, Lily ne la vit tout d’abord pas.

Encore plus menue qu’elle, le dos vouté sur son bloc note, la nouvelle intervenante ressemblait à s’y méprendre à un écureuil protégeant jalousement ses provisions avant l’hiver. Sur le qui-vive, son petit corps osseux, camouflé dans des vêtements ternes et sans forme, était totalement immobile, hormis ses minuscules yeux bondissant sans relâche, comme à la recherche de potentiels prédateurs à fuir. Même ses mains étaient à l’image de son homologue rongeur, avec ses longs ongles courbes et pointus, bizarrement démesurés et plantés dans les feuilles de son calepin avec un acharnement protecteur.

Quand elle prit la parole, sa voix était si feutrée qu’elle aurait été inaudible sans un silence absolu, imposé curieusement par une si petite et, d’apparence, insignifiante personne.

- Je me présente : Victorine, déléguée des Hautes Autorités auprès de la IACAFER SA qui est, je le rappelle, une société œuvrant pour l’Intégration Avantageuse des Concitoyens Atteints grâce à une Formation Epanouissante et Rentable. Mon mandat auprès de votre consultation est d’être à disposition de chacun d’entre vous pour vous permettre de profiter de ma connaissance approfondie de l’Algorithme du Donateur Pi et rendre ainsi votre travail plus fructueux.

Elle avait débité son allocution avec calme et méthode, un sourire affable aux lèvres. L’aplomb indolent avec lequel elle s’exprimait provoquait chez ses auditeurs un remarquable sentiment de confiance et de sécurité. Toutes les personnes présentes, abstraction faite de Lucien qui regardait distraitement par la fenêtre, buvaient ses paroles et hochaient de la tête à l’unisson.

Lily aurait certainement suivi le mouvement si elle n’avait pas été heurtée de plein fouet par son regard perçant au moment où les mots « rendre ainsi votre travail plus fructueux » avaient été prononcés. Alors que son discours se poursuivait, cette œillade de Victorine avait agi comme un électrochoc sur l’ensemble du système nerveux de Lily. Tout-à-coup, elle avait été frappée par la teneur des propos de l’oratrice. Elle avait alors ressenti dans le creux de ses entrailles une violente nausée qui l’avait obligée à sortir de l’auditoire pour se rendre aux commodités les plus proches.

Le haut-le-cœur passé, Lily fixait son propre reflet effaré dans la glace des waters. Elle ne pouvait pas retourner dans l’auditoire tout de suite. Pas dans cet état. « Il faut que je me ressaisisse » s’encouragea-t-elle.

Elle n’arrivait pas à croire ce qu’elle avait entendu. Enfin, entendu… pas de ses oreilles, bien sûr ! Victorine n’avait rien énoncé d’exceptionnel. Mais la petite voix de son subconscient s’était involontairement adressée à Lily. Cette fois, nulle place au doute. Cette dernière avait lu au plus profond des pensées de Victorine et ses paroles n’étaient qu’un doux euphémisme. Ce que l’intervenante du jour mentionnait à demi-mot consistait en une réelle mainmise des Hautes Autorités sur leur consultation pour la rendre plus productive. Autrement et plus crument dit : viser l’exploitation des enfants prédisposés, au prix de leur bien-être si nécessaire… En tous cas, c’était ce que projetait Victorine. Mais comment Lucien pouvait tolérer ça ?

Une fois le problème retourné dans tous les sens dans sa tête, Lily décida de regagner l’amphithéâtre pour s’enquérir de la position de son chef face à ce discours préoccupant. Peut-être était-il en ce moment-même en train d’intervenir…

En entrant dans la salle, plus discrètement cette fois, Lily constata avec un serrement au cœur que seul le murmure de Victorine brisait le silence qui régnait inexorablement. Renonçant à écouter ce qui était dit, elle plissa les yeux pour mieux observer l’oratrice. Passé les faux-semblants, elle ne ressemblait absolument plus à un petit rongeur. Comment avait-elle pu l’identifier à une proie ? La femme que Lily détaillait minutieusement figurait sans aucun doute dans la liste des plus redoutables prédateurs, avec ses yeux constamment aux aguets qu’on imaginait pourvus de l’acuité propres aux rapaces. Même ses ongles surdimensionnés avaient maintenant l’air de serres transportant leur butin. Quant à sa posture d’alerte, elle n’avait plus rien de fuyant : Victorine était en position d’attaque. Frissonnante, Lily décida de continuer à creuser au-delà du discours prodigué, malgré l’aversion grandissante que lui inspirait sa propriétaire, et se mit à écouter ses petites voix. Bien dissimulées derrière la mièvrerie du sourire de Victorine, elles glatissaient.

Quelle bande d’endormis ! Je ne devrais pas avoir trop de peine à les manœuvrer. Ils boivent mes paroles comme si j’étais le Donateur Pi en personne. C’est bien plus facile que ce que j’avais prévu… En quelques semaines, je devrais réussir à augmenter leur rendement de vingt-cinq pourcents, au bas mot. Quelle réussite !

Plus l’invitée de Lucien parlait avec chaleur et sollicitude de sa nouvelle fonction au sein de la Consultations d’Enfants Prédisposés, plus Lily décelait chez elle la force tranquille des Terriens, accompagnée d’une ambition démesurée. La question de la santé des enfants prédisposés ne se posait visiblement pas. Il s’agissait plutôt d’une question de rentabilité. Victorine était déterminée à l’augmenter à n’importe quel prix. Elle en avait besoin et rien ne l’arrêterait dans cette quête. Mais pourquoi, au fond ?

Si je parviens à passer dans chaque équipe durant une semaine, j’aurai fait le tour en moins de deux mois. L’efficacité atteinte sera optimale, voyons oui, à la fin de l’été. Je peux donc envisager clore mon mandat à l’automne. Et avec brio, cela va de soi ! Oui oui, ça va le faire ! La première étape semble aisée. Ensuite, je passerai aux choses sérieuses…

Extrêmement concentrée, Lily se pencha plus en avant sur la tablette de sa chaise de conférence. Encore quelques secondes et elle allait percer le projet intime de Victorine. Elle y était à deux doigts – ou plutôt deux voix – lorsqu’elle fut interrompue par des applaudissements aussi surprenants qu’assourdissants tant elle s’était plongée dans les abîmes de l’âme de l’oratrice qui, pendant ce temps, avait visiblement conquis son auditoire.

Lily était sonnée. Et épuisée. Se concentrer sur les petites voix des autres était éreintant.

Quand le calme fut retrouvé dans la salle, Lucien annonça nonchalamment une pause « bien méritée ». Alors que l’assemblée se déplaçait gaiment en direction de la cafétéria, Lily prit le temps de recouvrer ses esprits en se massant la nuque. Sa nausée avait laissé place à une belle migraine. Elle ouvrit son sac à la recherche de sa bouteille d’eau mais un geste dans sa vision périphérique l’interrompit. Victorine s’était silencieusement approchée d’elle et lui tendait un objet. Prudente, Lily ne s’en saisit pas immédiatement. Elle sonda son vis-à-vis à la recherche de ses intentions. Derrière le visage impassible de Victorine, elle ne décela qu’intérêt et étonnement. Lily considéra prestement le fameux objet, se blâmant de son attitude qu’elle savait particulière et peu appréciable – elle avait appris en grandissant qu’il était malvenu d’étudier constamment les autres et que l’approche la plus commune lorsqu’ils s’adressaient à elle était d’écouter ce qui était dit plutôt que d’aller à la découverte de ce qu’ils pensaient – pour se rendre compte qu’il s’agissait de sa boîte à sparadraps. Elle n’avait apparemment pas récupéré l’entièreté de son sac déversé lors de son entrée humiliante.

- Ho ! Je vous remercie…

- Il n’y a pas de quoi. Vu votre entrée fracassante, j’en ai déduit que cette boîte vous appartenait. Vous êtes Lily, correct ?

- Merci, répondit Lily en ignorant l’allusion sarcastique. Oui c’est bien moi.

Espérant couper court à cet échange, elle scruta les alentours, à la recherche d’autres fugueurs. Inutile, son bagage avait retrouvé l’ensemble de ses locataires et Victorine se montrait décidée à faire connaissance avec elle.

- C’est un plaisir de vous rencontrer, lui asséna-t-elle en se glissant à ses côtés puis en lui entourant ses épaules d’un bras faussement maternel.

Dans cette position alambiquée, Victorine entreprit d’arpenter les rangs en direction de la sortie, imposant à Lily de prendre le chemin de la cafétéria. Mais, si cette dernière était d’un tempérament excessivement conciliant, elle ne tolérait ni qu’on la rabaisse, même avec tout le tact dont Victorine faisait preuve, ni qu’on lui dicte sa conduite. Sentant qu’elle allait être débordée par la frustration accumulée depuis ce matin et apercevant Lucien qui les attendait à la porte, elle s’arrêta net et joua la carte de son adversaire. Avec une amabilité purement diplomatique, elle lui répondit :

- Pour moi également, j’en suis honorée. Mais je ne voudrais surtout pas vous prendre de votre précieux temps alors que vous avez sûrement pleins de choses urgentes à traiter avec Lucien. Merci pour ma boîte à sparadraps (ce n’était plus un secret, Lily savait que Victorine avait déjà fourré son nez à l’intérieur). Je vais m’en servir immédiatement, ajouta-t-elle en montrant ses talons rougis par ses escarpins (au moins, ils lui auront servi à ça !). Au plaisir de vous revoir…

- Non mais… débuta Victorine qui fût bien malgré elle aussitôt happée par Lucien.

- Victorine, venez que je vous offre un café et allez ! un petit croissant. Ils sont succulents ici vous savez ?! Je crois que le Chef Pâtissier a…

Lily profita de cette diversion pour plonger dans son sac, sortant ainsi du champ de vision de Victorine qui s’était vue entraînée hors de la salle. Bien qu’elle fût curieuse de connaître l’attitude de Lucien envers son invitée, il fallait avant tout se calmer. Elle chercha fiévreusement sa boule à neige. Un cadeau de son père. Pourquoi les Hautes Autorités employaient-elles quelqu’un de si tordu que cette sorcière ? Les membres fondateurs étaient pourtant connus pour leur sagacité, comment n’avaient-il rien vu ? Ou alors c’était elle qui était trop idiote pour comprendre que sa venue était la suite logique des choses ? Mais Lucien ne pouvait pas valider cette démarche, si ? Et où avait-elle rangé cette fichue boule à neige ?

A cet instant, la main de Lily frôla quelque chose de dur et froid. Tous ses muscles se crispèrent. Elle était là. L’empoignant des deux mains, elle la leva devant ses yeux avec impatience. De la neige flottait sur un paysage montagneux. Au milieu d’un pâturage, une famille de six petits personnages en porcelaine souriait béatement sur le perron d’un mayen à l’abandon.

- Papa ? Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur ?

- Je suis peut-être bobet mais je me dis que tu pourrais concentrer ton énergie sur cette famille-là quand ça va mal…

- Plutôt que sur la nôtre tu veux dire ?

- Plutôt que sur n’importe qui d’autre, Lily, à commencer par toi…

Accompagnée par ce souvenir, Lily se concentra sur les figurines. La neige, bien contenue dans sa boule, se mit à tourbillonner. Le liquide transparent s’assombrit et avala toutes les paillettes scintillantes. Le mayen se trouva secoué par une violente avalanche qui fît craquer les minuscules madriers de mélèze. Prisonniers dans cette catastrophe, les visages des personnages miniatures s’étaient déformés en un cri munchesque unanime.

« OK ! Je suis angoissée. » Lily déposa la boule à neige qui reprit immédiatement son aspect d’origine. Sa migraine s’était calmée et elle se sentait désormais plus détendue. Comprendre ce qu’elle ressentait l’aidait à s’apaiser. Ce n’était pas la première fois que sa boule à neige lui permettait d’éviter un débordement émotionnel dévastateur. Lily pouvait souffler. Elle se sentait déjà mieux.

Après quelques minutes, elle sortit plus rassérénée de la salle des Mirages. Constatant que Victorine l’avait aperçue à l’instant-même où elle avait posé le pied dans le couloir et qu’elle tentait en conséquence de fausser compagnie à Lucien, Lily bifurqua vers un groupe de collègues, simulant répondre à l’appel de l’un d’entre eux.

S’approchant d’eux, elle les entendit discuter. Ils étaient affairés à encenser Victorine.

- Tu te rends compte, avec sa connaissance de l’Algorithme, nous ne perdrons plus des semaines, voire des mois, à saisir les prédispositions des enfants que nous recevons ?!

- Et elle sera disponible pour nous aider à les aiguiller vers l’avenir où ils ont le plus de potentiel, c’est tout simplement génial… On pourra enfin faire du bon travail.

- Quand mon équipe apprendra ça, elle va être soulagée. On croule tellement sous les demandes qu’on a dû faire une liste d’attente. Un plus grand tournus dans nos files de patients serait salutaire.

- Mais tu penses qu’elle a assez de temps dédié à notre consultation pour passer régulièrement dans chacun de nos centres ?

- Ça veut dire qu’elle a travaillé avec le Donateur Pi, tu t’imagines ?

- Et elle a l’air d’être à la fois si humble et compétente…

Tombant des nues, Lily battit en retraite. Comment des personnes autant intelligentes pouvaient se montrer si naïves ? Lily était convaincue qu’il fallait à tout prix parler à Lucien en tête-à-tête avant qu’il ne soit trop tard. D’un pas énergique, elle s’éloigna de la cafétéria pour se diriger vers le bureau de Madeleine. Seule elle pourrait lui assurer une rencontre avec son chef en la glissant dans son agenda de ministre.

Lily avait tout juste atteint le deuxième étage quand elle entendit, dans son dos, une voix doucereuse l’apostropher. Ne pouvant l’éviter sans se montrer trop explicite, elle se résolut à lui faire face. Au bout du couloir, Victorine marchait tranquillement dans sa direction.

- On en viendrait presque à croire que vous m’évitez, très chère collègue…

C’était raté pour l’entregent.

- Non, voyons. Pour quelles raisons le ferais-je ?!

Victorine inclina la tête sur le côté et habilla son visage d’un sourire courtois.

- Décidément, vous êtes difficile à cerner…

- Je suis pourtant complètement banale, lui répondit Lily circonspecte. Vous aviez une question ? Car je dois me rendre chez Madeleine…

- Des tas, des tas !

Après un silence étudié, Victorine poursuivit :

- Comment va Elise ?

Lily reçut cette question comme un coup de poing dans le ventre. Ainsi, Victorine connaissait sa mère.

- Bien, aux dernières nouvelles.

- Elle est en Guadeloupe, c’est juste ? Ou non, à Madagascar… Je n’arrive plus à suivre… Avec tous ces voyages ! Vous vous en sortez ?

Victorine avait posé cette question sur un ton badin mais la pique ne fut pas ignorée. Serrant les dents, Lily se força à rester posée pour répondre le plus sobrement possible :

- En Guinée. Elle est en Guinée actuellement.

- Et votre paternel, toujours aussi… Mais ? Que se passe-t-il ? Pourquoi fait-il nuit d’un coup ?

C’était inévitable. Lily était déjà à bout et voilà que cette arrogante bureaucrate ne cessait de persiffler à son égard en toute impunité. En empruntant le sentier familial, elle avait emporté avec elle tout le sang-froid qu’il lui restait. Elle ne pouvait donc s’en prendre qu’à elle-même si elle se retrouvait dans une ambiance lugubre. Lily se sentait tellement en colère.

Lily ! Personne ne doit savoir !! Tu m’entends, personne !

La voix autoritaire de sa mère avait hurlé dans sa tête et ramené Lily à la réalité. Subitement, elle reprit la maîtrise de ses émotions. La clarté revint dans le couloir. Victorine frissonna. En se retournant, elle chuchota, les sourcils froncés :

- Particulier. Très particulier. Probablement un Souffleur ou alors…

Se souvenant tout-à-coup qu’elle était n’était pas seule, elle reprit son attitude maternante et s’adressa à son vis-à-vis :

- Vous disiez ?

- Que je dois vous laisser : j’ai rendez-vous. Veuillez m’excuser, profita Lily avec un sourire forcé avant de tourner les talons.

« Je l’ai échappé belle sur ce coup-là ! » soupira-t-elle en pressant le pas. Séraphin avait une fois de plus raison : elle manquait de sommeil. Tout son être réclamait du repos. Elle ne pouvait pas se permettre de perdre le contrôle face à quelqu’un, encore moins s’il s’agissait d’un délégué des Hautes Autorités. Pourtant, l’heure n’était pas à la détente. Lily avait l’irrépressible impression d’être à un tournant critique de l’histoire de la prise en charge des enfants prédisposés. « Je ne peux pas les laisser tomber maintenant » s’interdit-elle en se dirigeant vers le secrétariat.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez