7 - Réfléchir

Par Seja

La pièce est plongée dans le silence. Poisseux. Maxime fixe la femme assise à la table d’interrogatoire. Elle ne bouge pas, elle attend. Quand il rentre, elle ne tourne pas la tête dans sa direction. Elle attend qu’il s’assoie en face pour planter son regard dans le sien.

—  On a pu récupérer votre dossier. Vous avez quelque chose de plus à nous confier ?

Elle garde le silence. Un long moment.

—  Ca changerait quelque chose ?

Il a l’habitude de voir de la peur, de la panique chez tous les traitres qu’ils récupèrent. Il n’y a rien de ça chez elle. Elle est parfaitement calme.

—  Peut-être bien.

Elle ne prend pas la peine de répondre cette fois. Mais elle continue de le fixer bien en face.

Son dossier indique qu’elle était dans la police avant. Il ressent un profond dégoût pour elle, pour ce qu’elle représente. Elle fait partie de ces traitres qui ont fui la ville, qui se cachent à présent dans les campagnes et fomentent pour renverser le nouveau gouvernement.

—  Combien vous étiez ?

—  Qu’est-ce que vous avez fait des enfants ?

—  Répondez à ma question.

—  Vous avez eu tout le monde, non ? Vous voulez quoi de plus ?

Il prend sur lui pour garder son calme. C’est beaucoup plus simple de garder son sang froid quand on est en position de force. Là, face à cette femme menottée, Maxime sent que c’est elle qui a l’avantage.

—  Les enfants ont été emmenés ailleurs. Ils seront réintégrés dans le système. Ils se porteront mieux sans votre propagande.

Elle le regarde, très longtemps. Il ne sait pas ce qu’elle pense, mais il a l’impression qu’elle se fait violence pour ne pas lui répondre.

—  Tous ?

—  Oui, tous.

Il sent de l’impatience. Cette femme lui met les nerfs à vif, mais elle pourrait avoir des informations sur les autres groupes.

—  Tous, répète-t-elle et il n’aime pas du tout son ton. Moins les deux que vous avez tués, vous voulez dire ?

Il plisse les yeux, réfléchit à toute vitesse.

—  Il y a eu des pertes, dit-il enfin. Ils ont essayé de fuir.

—  Bien sûr qu’ils ont essayé. Vous étiez armés et c’était des enfants. Ils ont eu peur.

Elle n’a élevé la voix à aucun moment et pourtant il ressent ses paroles comme un coup dans l’estomac.

—  Ils seraient encore en vie si vous les aviez laissés en ville, répond-il. S’ils sont morts, c’est par votre faute.

—  S’ils sont morts, c’est parce qu’ils se sont pris une balle. Le plus grand avait dix-sept ans. Sa soeur en avait treize.

Elle laisse retomber le silence et dans son regard, il voit toute la haine qu’elle éprouve pour lui, pour le système. Certains disent que ces terroristes pourraient être réintégrés, qu’ils pourraient être utiles au pays. A ce moment précis, il comprend à quel point ils se trompent. La femme en face de lui ne changera jamais d’opinion, elle continuera à nuire à la moindre occasion qui se présentera à elle.

—  Vous faisiez partie des forces de l’ordre, reprend-il. Comment vous avez pu trahir votre pays ?

C’est de la pitié qu’il voit maintenant dans ses yeux. De la pitié pour lui. Comme s’il était un gosse qui avait sorti une connerie.

—  Ouvrir les yeux sur les dérives, ce n’est pas trahir. Les traitres de l’histoire, c’est vous.

Maxime prend une inspiration, profonde. Il n’en tirera rien. Rien du tout.

Sa place est devant un peloton d’exécution.

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Jupsy
Posté le 18/04/2020
Je suis toujours là alors que j'aurais vraiment pu enchaîner sur une histoire nettement plus joyeuse.

Tu m'énerves à me remuer avec aussi peu de mots. Je n'en peux plus de toi. Cette discussion est intense même si elle n'est pas bavarde. Elle percute au travers de quelques phrases bien senties. Au final, aucun dialogue n'est possible entre eux puisqu'ils sont ancrés dans leur conviction. Terrible.

J'ai aimé le moment où elle lui assène un coup dans l'estomac après qu'il l'accuse d'être responsable du sort des deux tués. Elle ne se laisse pas faire mais ramène la situation à un simple fait. S'ils sont morts, c'est à cause d'une balle tiré par des adultes qui n'ont pas hésité alors que ce n'était que des enfants qui ont eu peur.

C'est vraiment pas jolie cette histoire. T_T
Dédé
Posté le 14/09/2019
Ce n'est pas un secret, tu as toujours eu un truc avec les dialogues. Un don, un petit quelque chose. Et là… Entre la retenue, les non-dits, les moments de vérité à l'état brut. On a de tout en peu de temps et cette scène est juste parfaite. Le rapport de force n'est pas là où on l'attend (et youpi !).

J'avais fait une petite pause lecture mais me revoici du côté d'Octobre rouge. Je me suis demandé si on connaissait la femme qui a été arrêtée. Je m'attendais à ce qu'on révèle son nom d'ici la fin. Pour que le lecteur se dise "oh ! non… on la connaissait…". Mais je dois être bien plus méchant que toi, en fait. Tu n'exécutes que des inconnus. Et j'imagine que ça ne va pas durer…

A bientôt pour la suite !
Seja Administratrice
Posté le 17/09/2019
Owi, j'aime tellement les dialogues :P
Bon retour alors ! Pour l'identité de la femme, ouais, j'ai voulu me la jouer trop subtile en me disant que les lecteurs étaient dans ma tête xD C'était Mathilde du coup, donc nah, pas une inconnue :*
Sorryf
Posté le 20/08/2019
Trop contente que tu reprennes cette histoire qui est une des premières que j'ai lu quand je suis arrivée ici !

"S’ils sont morts, c’est par votre faute.
— S’ils sont morts, c’est parce qu’ils se sont pris une balle"

Woaaaa *__* ! J'adore la manière dont tu écris, tellement classe et direct ! Quels dialogues !
Je n'ai pas tout relu depuis le début, j'ai repris ou je m'étais arrêtée donc je suis un peu rouillée, mais des les premières lignes j'étais replongée dedans ! J'irai quand même revoir les chapitres précédents à l'occasion pour bien tout me remémorer.
Le chapitre précédent, avec l'instituteur était très touchant ! celui-ci est percutant. J'aime beaucoup la confrontation de points de vue ! J'espère que la femme va réussir à s'en sortir, à s'échapper... même si j'ai cru comprendre qu'avec toi il faut s'attendre au pire xD
Bon courage pour les 1chap/jour, je serai au rendez-vous ! (peut-être pas tous les jours, mais j'essaierai de pas trop me laisser distancer)
Seja Administratrice
Posté le 20/08/2019
Bon retour ici :) Oui, je l'avais laissée de côté pendant trop longtemps. Je m'arrête plus avant de l'avoir finie, foi de grenouille !

Alors, on va y aller mollo sur les compliments, je risquerais d'enfler des chevilles :P Mais je suis quand même très contente que ma manière d'écrire ne te fasse pas trop peur x)

S'attendre au pire ? Je vois pas qui a pu te dire un mensonge pareil. Tous mes personnages s'en sortent toujours et vivent très vieux dans la paix et la tranquillité !

Merci d'avoir lu et à bientôt :)
cirano
Posté le 19/08/2019
Re ^_^ je ne m'attendais pas à revenir aussi vite xD
Ce chapitre est très intéressant, j'aime beaucoup le fait que tu adopte le point de vue de l'interrogateur, ça enrichit ce chapitre et ça permet de se rendre compte qu'il y a des humains dans les deux camps si tu vois ce que je veux dire ^_^
Je ne trouve juste pas très logique que la femme soit parfaitement calme, peut-être qu'elle n'a pas peur, mais elle devrait au moins être dans une rage folle.
En même temps ce chapitre est aussi terrifiant parce-qu’on voit à quel point l'interrogateur est persuadé que ce qu'il faut c'est de tuer la femme ... angoissant ...

à la prochaine ^_^
Cirano
Seja Administratrice
Posté le 19/08/2019
En fait, je me suis lancé un défi hier : écrire un chapitre par jour et donc publier :P Je pense que tu me verras souvent par là :P

La rage peut prendre différentes formes, on n'a pas forcément besoin de hurler et de gesticuler quand on en éprouve. Enfin, je sais que moi, c'est comme ça que je fonctionne :P D'autant plus qu'elle est ancienne flic, donc elle sait quand même un peu gérer le stress x) Mais si vraiment, tu trouves que ça colle pas, je verrai ce que je peux faire :P

Mawi, j'aime aller voir des deux côtés de la barrière. Ce qui me fascine avec la propagande, c'est de voir à quel point tout le monde est persuadé de détenir la vérité x)

Merci d'avoir lu !
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