7 - Les Défenseurs (partie 2)

Le seau d’eau froide qu’elle reçut la réveilla en sursaut.

Trop surprise pour réagir, la jeune femme fut plaquée au sol sans ménagement tandis qu’on lui maintenait fermement les mains dans le dos. Dans la pénombre de la chambre, elle peina à distinguer qui s’en prenait à elle. Trois silhouettes étaient penchées au-dessus de sa silhouette ; l’une d’elles lui agrippa les cheveux et lui releva le menton de force. Juste avant qu’on ne lui passe un sac sur la tête, Cordélia aperçut l’autre Jumelle de sa chambre subir le même traitement.

On l’attrapa par les épaules et la fit lever. Elle fut poussée avec force jusque dans le couloir. Un courant d’air et un bruit de lourde porte que l’on claque lui apprirent qu’elle venait de quitter le dortoir. Autour d’elle, des ricanements, et d’autres voix angoissées qui criaient à l’aide.

Évidemment. Du bizutage. Tout ce qu’il y avait de plus normal dans un tel établissement. Elle ne s’était pourtant pas imaginé que cela arriverait dès le premier soir. La veille encore, elle visitait le complexe en compagnie de ses nouveaux camarades.

Cordélia se détendit légèrement. Ils allaient en baver, mais leurs vies n’étaient pas en danger.

La jeune femme faillit perdre plusieurs fois l’équilibre tandis qu’on lui faisait dévaler les marches. Elle se serait sans doute rompu le cou si l’un de ses ravisseurs ne l’avait pas fermement maintenu par le bras. Cordélia compta les marches qui se succédaient sous ses pieds nus. On les emmenait au rez-de-chaussée, probablement à l’extérieur du bâtiment.

Son intuition se confirma lorsqu’elle sentit la morsure glacée du vent sur sa peau nue. Les voix autour d’elle se firent plus éparses et privées d’échos. Le sol était devenu terreux et inégal sous ses pas. On lui fit faire quelques enjambés de plus, puis on la jeta sur le sol, avant de lui retirer le sac.

Les lueurs conjointes de la lune et des étoiles lui révélèrent la présence de plusieurs dizaines de silhouettes en uniformes de Défenseurs, ainsi que d’autres, cette fois-ci en pyjama et étalées sur le sol. Cordélia comprit qu’il y avait là tous les Jumeaux arrivés la veille.

Les Défenseurs qui les avaient amenés portaient tous un brassard bleu, signe qu’ils étaient encore Apprentis. Certains devaient probablement en être à leur dernière année, au vu de leur âge plus avancé.

Cordélia vit alors ce devant quoi ils avaient été jetés. Devant elle, une piste boueuse s’étendait sur plusieurs mètres, au-dessus de laquelle on avait tendu des fils barbelés. Plus loin, elle aperçut des poutres et un mur d’escalade. La jeune femme esquissa un rictus. Ils voulaient voir de quoi elle était capable ? Fort bien, ils sauraient.

Certains de ses camarades n’avaient pas attendu et s’étaient déjà élancés. Ils s’étaient jetés sur la piste et rampaient sous les fils. Cordélia les imita. Elle se releva et se jeta dans la boue, sans se préoccuper de salir sa chemise de nuit.  

– Alors, les Jumeaux ! scanda quelqu’un. On fait moins les malins ! Les précieux miracles de la nature !

Ses paroles furent reprises par plusieurs autres Défenseurs. Les Jumeaux furent insultés et hués. Cordélia comprenait leur ressentiment. Eux avaient dû lutter, faire leurs preuves pour intégrer une caste – et verser une certaine somme – tandis que les Jumeaux voyaient leur place offerte sur un plateau d’argent avant même leur naissance.

Cordélia comprenait bel et bien. Mais elle ne comptait pas se laisser intimider pour autant. Elle allait leur prouver que si elle était ici, ce n’était certainement pas pour enfiler des perles. 

Elle ignora l’odeur écœurante dégagée par la gadoue, et les fils métalliques qui déchiraient sa chemise pour lui griffer la peau. Elle poussa sur ses bras et ses jambes de toutes ses forces, arracha sans ménagement les mèches de ses cheveux qui s’étaient coincées dans les barbelés et ne pensa qu’à avancer. La jeune femme doubla plusieurs de ses camarades, qu’elle n’avait pour certains pas hésité à pousser, et se retrouva rapidement parmi les premiers. Elle émergea, triomphante, de la piste. Elle ne perdit pas de temps à reprendre son souffle et s’élança vers l’une des deux poutres qui lui faisaient face. Sous elles, on avait installé un bassin, dont l’eau infestée d’algues n’avait pas dû être nettoyée depuis longtemps.

Cordélia essaya de ne pas se précipiter. Les bras tendus de chaque côté, elle se concentra sur un point face à elle. Ses pieds couverts de boue manquèrent de glisser plusieurs fois, mais elle se retint juste à temps.

Sur sa droite, elle aperçut du coin de l’œil l’un de ses camarades qui tentait de tricher. Espérant passer inaperçu avec son pyjama noir et la boue qui le recouvrait, il avait entrepris de faire le tour de la piscine. Mais les Défenseurs étaient partout. Rapidement, il fut rattrapé, rabroué et ramené de force au début du parcours, se retrouvant bon dernier.

Cordélia parvint au bout de la poutre. La prochaine étape était le mur d’escalade. De nouveau, la jeune femme ne perdit pas de temps en réflexion et se saisit de la première prise. Elle gravit les quatre mètres qui la séparaient du haut en quelques minutes à peine. Elle se retrouva à califourchon sur la pierre, le souffle court et les mains et pieds couverts d’égratignures. Elle frotta rapidement sa poitrine glacée par le froid et entreprit de descendre le mur. Elle parcourut le dernier mètre en se laissant tomber, une erreur qui lui valut de se tordre la cheville.

Cordélia grimaça de douleur. Elle se releva néanmoins, et ce fut en boitant qu’elle se dirigea vers le dernier obstacle : une nouvelle piscine, de cinquante mètres de long. Elle y entra en effectuant un plongeant. L’impulsion lui permit de gagner quelques mètres. Épuisée, la jeune femme se sentit faiblir à mi-parcours. Ses jambes battaient de moins en moins vite la cadence. Mais elle y était presque. Cordélia poussa un cri rageur et utilisa ses dernières forces pour atteindre l’autre bout de la piscine.

Ce fut sous des vivats qu’elle grimpa l’échelle et atterrit sur la terre ferme. 

– Et une autre de vivante ! entendit-elle.

On lui assena un claque sur l’épaule.

Cordélia rejoignit ses camarades qui, comme elle, avaient terminé l’épreuve imposée. Ils échangèrent des regards exténués.

Les bras autour ses épaules, la jeune femme s’efforçait de calmer le tremblement de ses membres. Elle sentit soudain une présence rassurante à ses côtés. Aldarian venait de sortir de la piscine et avait passé son bras autour des épaules de sa sœur. Cordélia laissa échapper un soupir de soulagement et se laissa aller contre lui.

Il était dans un état tout aussi épouvantable que le sien. De la boue était collée dans ses longs cheveux châtains défaits et de multiples coupures parcouraient son corps.

Autour d’eux, Cordélia vit les différentes paires de Jumeaux se retrouver avec soulagement. Certains n’avaient cependant pas réussi à aller jusqu’au bout du parcours. Ceux qui avaient échoué avaient été attrapés et ligotés au mur d’escalade. Parmi eux, la jeune femme reconnut sa camarade de chambre, dans la poitrine était secouée de sanglots. C’était à se demander comment elle avait pu intégrer cette caste. Ils n’étaient pas encore au bout de leurs peines.

Cordélia leva les yeux au ciel.

Son regard se tourna alors vers les quartiers des instructeurs. Les lumières étaient éteintes, mais elle était certaine qu’ils n’avaient rien manqué du spectacle. Peut-être même y avaient-ils participé. En tout cas, ils étaient forcément au courant : autant de bruit en avait obligatoirement réveillé certains.  

Cordélia vit leurs bourreaux commençaient à se rapprocher d’eux et faire des commentaires à voix haute sur leurs performances.

– Celle-ci s’est bien débrouillée, mais elle est un peu grasse.

– Celui-là est une vraie lavette ! Tu as vu comment il a escaladé le mur ?

Des billets passèrent de mains en mains. Les nouvelles recrues avaient visiblement fait l’objet de paris. Cordélia vit de nombreux regards se tourner vers elle. Elle y vit notamment de la surprise. Elle n’y fit pas attention, tout comme elle ignora les regards lubriques de certains garçons qui reluquaient ses formes avec attention, que sa chemise de nuit imbibée d’eau rendait visibles.

Un garçon plus âgé vint vers elle et la siffla d’un air appréciateur. Il tendit la main vers ses fesses. Aldarian s’interposa :

– Touche-la et je te garantis que…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Cordélia venait d’assener un puissant coup de genou entre les jambes du malotru, qui s’effondra. La main sur la zone douloureuse, il gémissait des insultes à son encontre.

La jeune femme croisa plusieurs regards interdits. Elle s’attendait à être passée à tabac par les amis du garçon, mais il n’en fut rien. La surprise se dissipa des regards, remplacée par une admiration toute nouvelle. 

En à peine une demi-heure, elle avait gagné le respect de ses nouveaux camarades. Elle eut un peu de peine en songeant que les choses seraient moins évidentes pour son frère, qui n’avait pas réussi à la défendre – ou plutôt, n’en avait pas eu le temps.

Soudain, une ombre passa à côté des obstacles pour venir jusqu’à leur hauteur. Les Apprentis se mirent tous immédiatement au garde à vous. Cordélia déglutit en reconnaissant la générale Malinov. D’un geste du menton, elle ordonna que l’on détache les Jumeaux qui n’avaient pas réussi furent du mur d’escalade pour qu’ils soient amenés avec leurs camarades victorieux.  

Une fois tous les nouveaux Apprentis rassemblés, la générale se planta devant eux.

– J’espère que cette mise en bouche vous a satisfait, car ce n’est que le début.

» Jusqu’à présent, on a dû vous répéter que vous étiez spéciaux, que vous représentiez un don inestimable pour notre pays. Vous avez dû être choyés, dorlotés, traités comme des princes et princesses.

» Mais à présent, c’est terminé. Jumeaux ou pas, vous serez traités de la même manière que les autres recrues. Bien sûr, certaines disciplines vous seront réservées, mais vous serez poussés à bout, entrainés, peut-être même humiliés, mais de la même manière que les autres.

» Vous nous détesterez, souhaiterez notre mort. Mais à la fin de vos quatre années d’apprentissage, vous serez dignes de l’uniforme que vous portez. 

Personne ne répondit. La générale eut un claquement de langue approbateur, après quoi elle les autorisa à retourner à leurs chambres.

Revenue dans le dortoir des filles, Cordélia se précipita vers les douches. Elle laissa l’eau brûlante apaiser ses tremblements et nettoyer le sang et la boue qui lui collaient à la peau. Elle soupira de soulagement en voyant que sa cheville tordue n’avait pas enflé.

C’est avec soulagement qu’elle retrouva son lit. Il était encore trempé à cause du seau d’eau, mais elle s’en moquait et accueillit avec plaisir le confort du matelas. Dans l’obscurité, elle entendit sa voisine qui sanglotait encore.

Cordélia l’oublia rapidement. Elle se rappela soudain le rêve qu’elle était en train de faire avant qu’on ne la réveille. Elle n’eut pas le temps de lui chercher une signification qu’elle s’était déjà endormie. 

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Bleiz
Posté le 29/12/2021
Je viens directement du dernier chapitre, je n'ai pas grand-chose à dire à part que son bizutage me rappelle un peu le mien, en beaucoup moins hardcore bien sûr x) J'aurais bien aimé avoir une phrase ou deux de plus sur l'escalade. Sinon, je deviens de plus en plus fan de Cordélia, mais rien de surprenant
À bientôt !
Benebooks
Posté le 29/12/2021
Merci de ton commentaire, à bientôt !
Edouard PArle
Posté le 14/12/2021
Coucou !
Les défenseurs me plaisent bien dis-donc. Il semble régner dans cette caste un esprit fraternel et sans gêne que je trouve sympa quoique rude. Cordélia et son jumeau vont s'y épanouir je pense même si ça risque d'être difficile au début.
"Trop surprise pour réagir, la jeune femme fut plaquée au sol sans ménagement tandis qu’on lui maintenait fermement les mains dans le dos." Je me permet une petite proposition. Pourquoi ne pas inverser ce réveil ... brutal avec le discours de "bienvenue" de la P1. On serait alors pris de court comme Cordélia et plus inquiet pour elle Je trouve en plus que ça collerait bien avec l'état d'esprit défenseur de bizuter avant de prévenir des difficultés de la formation^^
Quelques remarques :
"qui déchiraient sa chemise pour lui griffaient la peau." -> griffer
"reconnut sa camarade chambre," -> de chambre
Un plaisir,
A bientôt !
Benebooks
Posté le 14/12/2021
C'est pas bête comme idée ! Je vais la noter sur ma liste des trucs à refaire dans le tome 1 :D
Edouard PArle
Posté le 14/12/2021
oui, parfois ça m'arrive des petits éclairs qui viennent de nulle part comme ça^^ Malheureusement pas assez souvent mdr
robruelle
Posté le 27/11/2021
Ha quelle caste sympathique lol
Ils vont en chier dis moi :-)
Mais sinon le chapitre est sympa et se lit vite
J'ai bien aimé
Quelques coquilles de ci de la que je n'ai pas pu relever mais qui t apparaîtront j'en suis sur quand tu passeras à la prochaine étape du manuscrit :)
A plouss !
Benebooks
Posté le 28/11/2021
Je sais, les pauvres...
J'ai essayé de donner une identité différente à chaque caste, elles ont toute un fonctionnement différent
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