7. Le vieux Phare

 

Chapitre 7

Le vieux Phare

 

Judy ne s'attarda pas davantage et continua son chemin vers le vieux Phare. Kateline s'y était sans doute déjà rendue. Elle traversa encore un petit bout de forêt avant de se retrouver en plein milieu d'une prairie herbeuse.

En été, l'herbe devrait lui arriver jusqu'aux hanches, mais en hiver les jolies touffes d'or se ratatinaient et prenaient une couleur terne.

— Ah ! s'exclama Judy, en apercevant le phare au loin.

Elle courut à grandes enjambées. Une silhouette filiforme, habillée de couleurs vives, s'évertuait à pousser un énorme bloc brun dans l'entrée de la construction verticale.

Non, pas un bloc. Un canapé.

Quelle idée ! Lunaé tentait d'introduire un canapé à l'intérieur du phare. Que faisait Lunaé en train de monter un canapé dans un phare à quatre-vingt-dix marches (si ce n’était plus) ? Et venait s'ajouter à cela que l'édifice ne vivait pas sa première jeunesse. S’il s'effondrait ? Déjà, le crépi des murs s'effritait.

Que lui était-il passé par la tête pour s'engager dans cette folle entreprise ?

Judy s'arrêta, confuse.

— Judy ! Tu tombes à pic ! lança Lunaé, sans quitter des yeux le meuble qu'elle faisait monter, marche par marche.

Elle s'était vêtue de ses drôles d'habits à froufrous habituels, mais au lieu de porter son pull ample et coloré, elle avait enfilé la chemise blanche commune à tous les professeurs de Trios. Sur les manches étaient brodées des flammes sur un foyer en pierre. Ici, les flammes indiquaient la Maîtrise du Feu, les pierres celle de la Terre.

— Tu veux bien m'aider, s'il te plait ?

Judy ne répondit pas.

Lunaé se redressa et bloqua un pied du canapé avec un bout d'argile qu'elle fit jaillir de terre pour ainsi éviter qu'il ne dégringole les six ou sept marches sur lesquelles il reposait. Elle essuya ses mains pleines de poussière sur son pantalon et dévisagea Judy, un peu maussade.

— J'imagine que tu attends des explications ? J'admets que voir quelqu'un se démener à faire entrer un canapé dans un phare n'est pas banal…

Judy ne réagit toujours pas et Lunaé poussa un long soupir :

— On s'est arrangés avec Léonard pour que l'on puisse rester, Eustache et moi, sur place, à Otaïla, toute l'année. Comme ça, on ne fera pas l'aller-retour Otaïla-Erdentalon chaque fin de semaine. On loue notre maison, et puisqu’on n’est pas très riche, eh ben…ça rapporte ! J'ai laissé Mona dans un centre animalier où l'on s'occupe bien d'elle. Je vais la voir souvent. De plus, nous aidons Léonard dans un projet qui demande beaucoup de notre temps, et...

Elle s'interrompit comme si elle en avait trop dit.

La femme se retourna pour faire face au vieux Phare. Judy ne saurait lui donner un âge malgré les rides et petites cicatrices qui marquaient un visage qui avait dû être beau à un moment de sa vie. Un visage qui avait vécu, un visage heureux.

— On aménage ici, du coup. C’est que j’ai, moi aussi, un apprentissage de deux lambins à finir dans cette école ! Après, je pourrais peut-être prendre ma retraite…

Elle se tut et attendit que Judy dise quelque chose. Celle-ci se tortillait sur place mal-à-l'aise dans le silence.

Le vent sifflait, la mer battait les falaises non loin du vieux Phare. Judy chassait les souvenirs.

— Ah... Et sinon, Eustache ?

— Au dernier étage. Il pinaille sur l’emplacement des meubles.

Judy sourit.

— Merci. Vous voulez toujours que je vous aide ? Ou ça va aller... ?

— Oui. Tiens, prends la pile de carton. Là-bas.

Lunaé tendit le menton vers un tas de cartons posés en vrac. On aurait de la peine à appeler ça une « pile ».

— Je les prends tous, ou …

— Un, ça suffira, décréta Lunaé, après un temps de réflexion.

Judy prit le carton le plus proche et grimpa les marches à l'intérieur de l'édifice d'un pas décidé.

— Et aussi, Judy, tu peux me tutoyer maintenant ! l'informa Lunaé, depuis le bas.

— J'essayerai, répondit Judy, d'une voix qu'elle espérait assez forte.

Elle traversa plusieurs pièces ; le salon, la cuisine, et un bureau en désordre. Elle entra au dernier étage, dans une petite pièce ronde, illuminée d'un lustre à bougie. Juste au-dessus, se trouvait la lumière du phare qui avait éclairé la voie des bateaux, il y a bien longtemps. Désormais éteinte, elle ne servait plus.

Eustache se tenait au milieu de la pièce et mesurait les angles avec les mains tendues devant lui. D'un air songeur, il marmonnait pour lui-même des propos inintelligibles.

Judy sentit un mouvement dans le carton. Peu après, une multitude d'objets sans valeur se déversa sur le sol. L'orpheline leva les yeux vers Eustache, un sourire d'excuses pendu sur le visage.

— Quelle bonne surprise ! Mademoiselle Blyton !

— Ne vous inquiétez pas, je vais tout ramasser, et...

— Ce n'est pas grave. De toute façon, ils n'ont jamais été très solides, la coupa Eustache, sur le ton de la constatation.

Judy le dévisagea d'un air circonspect et examina le dessous du carton : il y avait un gros trou. « Normal. »

— Donc, puis-je savoir quelle est la raison de ta visite ?

La jeune fille posa le carton sur... eh bien, un autre carton ! En réalité, la pièce était remplie de cartons.

— Madame Denward nous a donné une lettre pour retrouver notre professeur de Trio. Et comme, je n'avais rien d'autre à faire, je suis venue.

En vérité, elle pensait vraiment que l'on était obligé d'aller les voir.

— Je peux t'aider à faire ton emploi du temps de la semaine, si tu veux. Je n'ai pas prévu de vous donner de cours, à toi et Kateline, avant vendredi prochain.

— Oui.

— Deux secondes, avant que j'oublie : tu en penses quoi de cette affreuse bibliothèque ? Franchement, tu ne trouves pas qu'elle serait bien mieux sur ce mur-là ?

Devant l'œil dubitatif d’Eustache, Judy se mordit la lèvre jusqu'au sang pour résister à l'envie de se plier en deux et d’éclater de rire. Sa figure vira au rouge parce qu'elle retenait sa respiration.

— Non, non, réussit-elle à articuler, je pense honnêtement qu'elle serait mieux...

Judy inspira profondément.

— … à l'endroit qui vous semble le mieux.

— Très bien. Viens t'asseoir, lui proposa-t-il, satisfait, en tirant une chaise d’une table. Je demanderai à Lunaé de changer ce meuble.

Il arpenta la pièce, sortit un livre d'un carton et de l'ouvrage une feuille blanche.

Eustache retourna vers la table et étala le bout de papier par-dessus. Judy s’approcha, mais préféra rester debout.

— Voilà, donc, ça, c’est ce qui est affiché sur tous les panneaux d’affichage en ce moment. Il est renouvelé chaque semaine.

Il tourna la tête :

— Tu ne t’assoies pas ?

Judy secoua la tête et demanda :

— On ne les ramasse pas ? Je veux dire, le tas de babioles…

Eustache la dévisagea et chaussa les lunettes qui pendouillaient à son cou. Une expression amusée couvrit ses traits et Judy la trouva étrangement familière, comme si elle la connaissait déjà à quelqu’un.

— Tu parles des abominables statuettes que Lunaé a ramenées d’Angleterre ?

Il désigna d’un geste dédaigneux les objets qui traînaient par terre devant la porte.

— Oh. J’avais pratiquement oublié de les ranger, dit-il, d’un ton marquant la déception.

Il lui tardait de les jeter à la poubelle. Il était on ne peut plus éloquent. Il aurait préféré que Judy les casse en les montant.

Sans attendre préambule, Eustache leva deux doigts en l’air et exécuta une série de gestes et « gribouillis » dans le vide. Les babioles – qui ressemblaient à des fantassins pas plus gros qu’un pouce de Yéti – s’envolèrent aussitôt d’un mouvement fluide et se rangèrent d’elles-mêmes, une à une, dans la bibliothèque.

Judy respira lentement, pensant qu’elle finirait dans les pommes. Des mots s’agglutinaient dans sa gorge tandis que son esprit embrouillé s’éclaircissait. Vidés de tout sens les mots moururent dans le silence de ses pensées dont le bavardage perpétuel s’était tu.

— Judy, tout va bien ? Tu es blanche comme un linge.

Elle recouvra sa voix et les engrenages de son cerveau se remirent à tourner.

— Oui… Euh… oui. Je n’ai pas encore pris l’habitude de voir des objets se promener dans le vide, dans l’air, comme ça. C’est bizarre parce qu’à d’autres moments, j’ai presque l’impression que c’est… normal.

— La civilisation des autres continents a été éduquée de façon à ce que leurs habitants voient les choses les plus improbables impossibles. Heureusement, ils ont tort. Tu as tort. C’est bien l’une des premières choses que je vais vous apprendre : l’impossible n’existe pas. Tout se passe dans nos têtes, Judy. Tout.

Il se frotta les yeux.

— Meilleure sera ta compréhension du monde et de la vie, meilleur sera ton niveau de Maîtrise. Même les enfants océotaniens peuvent rencontrer des difficultés à comprendre comment se sont formées les connexions et à croire en leur capacité. Je me souviens que j’adorais regarder les Maîtres de l’Eau en particulier jouer de leurs éléments sur des vagues de glace (sa voix se tintait légèrement d’étoiles). Mais, effectivement, la plupart considère cela comme une banalité.

Eustache s’interrompit, sûrement perdu dans de lointains souvenirs. Judy tapa involontairement du pied et il sortit de ses rêveries :

— Judy, rappelle-moi ta date de naissance, s’il te plait.

— Je ne vous l’ai jamais donnée…, le détrompa Judy, sourcils froncés.

Eustache essuya sa réplique du revers de la main :

— Léonard m’a envoyé un document avec tout le tralala administratif de mes élèves. Je l’ai rangé dans un carton, mais Lunaé est si organisée qu’elle a réussi à me le perdre ! (Sa main balaya les colonnades de cartons). Donc ?

Judy se demanda combien de choses se faisaient dans son dos comme cela. Un jour, ce serait peut-être plus important qu’un document emballé dans un carton de déménagement.

— Donc ? s’impatienta Eustache, reprenant sa mauvaise humeur accoutumée.

— Euh…

Judy réfléchit. Ça faisait un bout de temps qu’elle n’avait plus songer à son anniversaire. Au foyer, elle ne le fêtait jamais… Si une fois, lors de sa première année là-bas, pour ses huit ans. C’était vieux tout ça, comme le souvenir de ses parents. Ça remontait à si loin… Comme si elle avait vécu deux vies au lieu d’une seule. Elle fut prise d’une soudaine mélancolie.

— Judy ?

— Je suis née le 21 novembre. Je vais avoir quatorze ans le mois prochain.

— Ton signe astrologique est le Scorpion, rien d’étonnant.

— C’est important ? s’étonna Judy, en s’interrogeant : « Pourquoi mentionne-t-il mon signe du zodiaque ? ».

— Tu ne sais donc vraiment rien ? dit Eustache, amusé.

Judy se sentit rougir, un peu honteuse.

— Ne t’es-tu jamais demandée comment je savais à quel élément tu étais liée ? poursuivit le monsieur.

— Si, grâce à la couleur de mes yeux.

— Pas seulement. La couleur de tes yeux définit quel élément tu hérites de tes ancêtres ou de tes parents. Mais on maîtrise deux éléments. Le deuxième t’est donné des étoiles. Je te dis que tous les signes astrologiques sont attribués à un élément. Ainsi, du Scorpion tu maîtrises l’Eau, du Lion le Feu, etc. Je pense que l’Eau t’est donnée des deux côtés : de tes ancêtres, et aussi de ton signe. Cas extrêmement rare car, généralement, nous sommes connectés à deux éléments différents. Cela suggère donc que ton lien avec l’Eau est plus puissant que la moyenne. Or, tu n’arrives pas à confirmer ta maîtrise. L’hypothèse s’écarte pour l’instant.

» Je tiens aussi à te préciser que tout le monde maîtrise une Télékinésie. Les Voyances et les Télépathies ne sont pas transmises par les signes, seulement par héritage. Et les signes du zodiaque transmettent toujours une Télékinésie.

Judy eut un mouvement de recul au mot « puissant ». Le moine liseur d’âme faisait-il allusion à sa maîtrise de l’Eau ? De l’hypothèse d’Eustache ? Elle ne put développer son résonnement car son professeur de Trio fraîchement attribué revint à la charge avec un nouveau sujet. Celui de tout à l’heure, un sujet nettement moins intéressant :

— Alors, cet emploi du temps ! Tiens, prends-moi cette feuille, je vais t’expliquer.

Judy la lui tendit.

— Donc, reprit-il – il aimait bien dire « donc » –, comme tu peux le relever sur les panneaux, toutes les activités et tous les ateliers de la journée sont programmés. Tu choisis. Par contre, note bien que les cours de français sont obligatoires, ordre de la direction. Léonard a passé un accord avec le ministre des Écoles, qui est aussi président de la Nation des Télékinésies, – accord que je juge totalement dérisoire – pour avoir l’autorisation d’enseigner. Va savoir pourquoi ! Sans cet absurde accord, Otaïla aurait définitivement fermé ses portes ! Le ministre s’octroie le droit de choisir les professeurs d’ordres classiques, tels que Mme Denward, pour les faire enseigner ici. Dieu merci, l’Océotanie vote pour un nouveau ministre des Écoles l’année prochaine ! Enfin bref. Autrement, tu as bien compris que tu apprendras à maîtriser ton élément avec moi et Kateline ?

Judy acquiesça mais elle se promit de faire des recherches plus approfondies sur ce qu’était la « Nation des Télékinésies ». Cela devait être une sorte de région où habitaient la plupart des Maîtres des Télékinésies, à une certaine époque.

— Et tu continues, bien sûr, à apprendre les matières de l’école classique, continua Eustache, bien qu’elles soient quelque peu modifiées par rapport à ce que tu suis en France. Tu as un accent, non ?

— Euh, ma mère venait du canton de Vaud et je vis… vivais dans le Calvados. Un mélange des deux, sûrement.

— Canton de Vaud ? Calvados ?

Judy ouvrit de grands yeux. Il ne savait vraiment pas où cela se trouvait ?

— En Suisse et en Normandie. Je n’ai pas de carte… Laflaque, c’est en Normandie, au Nord, au bord de la Manche… Et le canton de Vaud, c’est vers les Alpes, à l’Est de la France.

— Ah. Je devrais revoir mes notions de Normalité, murmura Eustache en rangeant machinalement un carton dans un coin. Tu n’auras pas de devoirs, aussi. À part en français, bien entendu…

Il prit un mouchoir dans sa poche et se frotta le nez.

— Alors commençons, reprit-il. Donc, tu as français en première heure. (Judy rectifia sa conclusion : Eustache adorait dire « donc ».) Après, tu peux choisir entre mécanique et botanique, ou tu peux tout simplement prendre ta pause.

Il leva un sourcil interrogateur à l’adresse de son élève, en faisant courir sa belle écriture dans le tableau imprimé sur la feuille.

— Euh… mécanique, répondit-elle, distraite.

Elle se demandait à partir de quelle heure les élèves étaient autorisés à quitter leur dortoir, au matin. Ils n’avaient donné qu’une heure solitaire pour le soir. Judy pensait se lever tôt pour sortir voir la mer des Iles sous les rayons ras de la grande étoile. Judy avait beau être une retardataire exemplaire, elle ne dormait pas plus pour autant. Tôt du matin, elle aimait aussi flâner un peu partout en quête de nouveauté.

Le cours de Mme Denward commençait à 8 heures 30 pétantes. Elle aurait deux heures environ pour explorer la forêt. Judy haussa les épaules : tant pis, elle voulait voir le soleil se lever et ce n’était pas une stupide règle sur les horaires qui allait l’en empêcher.

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