7. La porte parole

La nuit n'avait pas été particulièrement reposante pour Alexander Vorspiel.


Il avait été bien trop occupé à repenser à cette étrange soirée. Difficile de ne pas croire au coup du sort lorsqu'on rentrait en taxi après avoir cédé sa voiture personnelle à celle à qui il avait volé...Un taxi.
Était-ce aussi un coup du sort, ce numéro de téléphone glissé dans sa poche ?
Le rapport qu'il entretenait avec ce morceau de papier était ambigu. Il aurait dû le jeter, et pourtant il était là, brulant contre sa poitrine comme un feu qui rayonnait. Il l'avait sorti, trituré du bout des doigts avant de le ranger sans même le déplier. L'idée de l'appeler le lendemain lui était même venu en tête. Mais très vite, il se résigna.
Au vu son état, il était probable que le numéro ne soit pas le sien et alors il aurait été mal à l'aise de tomber sur quelqu'un d'autre. Peut-être même aurait-il encore été plus mal à l'aise de tomber sur cette fille. Car, il fallait l'admettre, elle l'avait dérouté. Elle et ces étranges manières, cette tristesse qu'il avait lu dans ses yeux à travers le voile d'alcool. Cette façon qu'elle avait eu de se pencher sur lui pour l'embrasser. Que ce serait-il passé s'il ne s'était pas écarté à ce moment-là ? Serait-elle allée jusqu'au bout ? Aurait-il pu l'arrêter ? Rien n'était moins sur tant il sentait encore son cœur battre avec force.
Qui était cette femme, insupportable et insolente, pour être capable de l'ébranler si fort en pas même vingt minutes ?

Il chassa un instant ce fantôme de son esprit, repensant au discours. Jusqu'à présent, il était convaincu que personne n'allait le convaincre d'un retour en politique. Mais ces mots-là aussi, l'avait pris de court. Soufflé par le message qu'il transmettait, par cette volonté de cohésion qui manquait tant à la politique actuelle. Avait-il enfin rencontré quelqu'un qui comprenait les enjeux ? 


Et c'est d'ailleurs un ministre que Jan vint chercher ce matin-là pour se rendre au seize.

Il frottait ses lunettes embuées par la différence de température tout en resserrant l'écharpe autour de son cou. Vorspiel avait toujours été frileux et appréciait la douce chaleur bien plus que la rudesse du froid hivernal. Son vieil ami lui lança un regard sans rancœur, mais visiblement plein d'amertume.
- Tout va bien Jan ?
-Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, ne me faite plus jamais ça.
Il cligna des yeux en cherchant à comprendre ce qu'il voulait dire. Visiblement, Jan aussi avait passé une mauvaise nuit.
- Est-ce la fille d'hier soir qui t'a posé problème ?
Question stupide, il connaissait déjà la réponse. Elle avait sans doute posé problème à toutes personnes qu'elle avait croisé ce soir-là.
- Problème ? Pour sure ! Elle m'a parlé de tout...Sauf de l'endroit où elle dormait et ce pendant deux heures.
Vorspiel leva les yeux vers les immeubles en réprimant un sourire amusé. Il imaginait son chauffeur, sa patience et sa discrétion légendaire à l'épreuve de cet insupportable moulin à parole. La scène avait le mérite d'être comique.
-Dis-toi qu'elle n'a pas vomi sur la banquette arrière au moins.
- Non mais rendez vous compte, elle a mis sa cheville sur le dossier du siège passager...Et...
- Attends, tu veux dire qu'elle a posé un pied sur le dossier de ce siège ?

Jan haussa les épaules pour lui répondre et il grimaça. Vorspiel était quelqu'un de rigoureux, les pieds n'avaient rien à faire sur un siège, encore moins sur un dossier et surtout pas dans sa voiture. Alors en plus, des escarpins rouges salis par le trottoir et la pluie, c'était inenvisageable ... Quelle petite conne.
- Mais dites-moi, je me pose une question depuis hier soir...
Vorspiel releva les yeux vers son chauffeur attendant la suite.
- Qu'a-t-elle glissé dans votre veste ?
Et nous y voilà...Songea-t-il en cherchant, en vain, un prétexte valable pour justifier le geste de la jeune femme. Face à son silence, Jan afficha un sourire espiègle.
- Est-ce bien ce que je pense Monsieur ? Elle vous a glissé son numéro de téléphone ?
Le regard pétillant de son chauffeur le rendait nerveux et Jan avait perçu son petit sourire gêné et les clignements de ses yeux caractéristiques de ses moments de malaise, semblables à un coup de balai cherchant à dégager une poussière.
- Oh bon sang. Si je puis me permettre c'est plutôt inédit ! Continua le chauffeur en plaisantant. Il fallait être Jan pour se permettre de le chambrer de la sorte, mais il connaissait bien son patron. Rare était celles qui s'approchaient de lui, d'abord car il n'inspirait pas spécialement le contact chaleureux, mais surtout parce qu'il avait l'art et la manière de les tenir à distance.
Sauf elle, puisqu'elle était bien trop saoule pour constater la première raison et trop imprévisible pour comprendre la seconde.
- Et vous avez gardé ce numéro ? Comptez-vous la rappelez ?
- Jan ! Enfin ! Non !

Réajustant sa cravate en ayant l'air naturel, Vorspiel avait bien conscience que cette réaction était disproportionnée et trahissait véritablement son intérêt. Il n'allait certainement pas dire à Jan que ce soir-là, après s'être couché dans le noir et la froideur de sa chambre, ces images ne l'avaient pas quitté. Qu'il s'était relevé pour reprendre ce morceau de papier, essayant de deviner à travers l'écriture chancelante qui était cette femme. Quel genre de femme glisse son numéro de téléphone dans la poche d'un inconnu que tout oppose à elle ? Caressé par la lumière tamisée de son salon, il écoutait le bruit sourd de la vie à l'extérieur et s'interrogeait sur la sienne.
Et puis, sans vraiment y réfléchir davantage, pensant avoir déjà bien trop réfléchi dans sa vie, il avait tapé ce numéro de téléphone sur l'écran de son téléphone, laissant son pouce en suspend au-dessus de la touche appel.
Et s'était rétracté.
Enregistrant le numéro dans son répertoire, sous un nom bien étrange.
- Que voulais-tu que je fasse de ce numéro ?
Jan avait à nouveau jeté un coup d'œil dans le rétroviseur. Pas de doute qu'il mentait très mal.
- Il y a de forte chance qu'on ne se croise jamais plus et si tu veux mon avis, c'est très bien comme ça, elle m'a attiré bien assez de problèmes.
- Je ne vous le fais pas dire...
Souffla Jan en pensant à tous les problèmes qu'elle lui avait causé, à lui. Mais vous dites cela comme si la soirée n'avait pas été votre unique problème.
- Rien d'important, j'ai vu cette fille à la gare avant de prendre mon taxi et ...Disons que même sobre elle était pénible.
- Décidément ! A la gare, au palais Egmont...Il ne manquerait plus qu'elle soit au 16 aujourd'hui !


Vorspiel haussa les épaules et balaya cette discussion d'un clignement de cil. S'il devait prendre la fonction du ministère de l'intérieur il devait consulter l'ensemble des dossiers en cours avant d'entrer en fonction. Et puis, Dewalt l'avait consulté sur la constitution du gouvernement et c'était une aubaine à saisir. Sa ligne de conduite avait toujours été la même ; être fidèle à ses idéaux et à ses opinions. Il n'était pas temps de rêvasser sur un numéro de téléphone quand une annonce à la presse devait se faire dans moins de trois jours.

Et c'est avec nostalgie qu'il foula l'escalier menant au centre du pouvoir.
Il était revenu à la maison.

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-Peut-on parler franchement ?

Vorspiel venait de relever les yeux tandis que le Premier Ministre essuyait le coin de sa bouche. Voilà presqu'une heure qu'ils étaient là, à discuter seul à seul. Spiegel avait voulu rester auprès d'eux, mais Dewalt avait jugé plus intéressant qu'il s'occupe d'autres tâches et cela lui avait délié la langue.
- Je ne vous pensais pas aussi sympathique.
- Je cache plutôt bien mon jeu.
Admis Alexander. Il avait conscience de l'image rustre et froide qu'il renvoyait. Son entêtement accentuait ces traits de caractère. Mais il était comme cela, entier en tout, surtout dans la rigueur et les procédures. Il aimait tant le travail bien fait qu'il ne laissait jamais rien a hasard et avait tendance, parfois à tort, de croire qu'il était le seul à détenir la solution. Cela lui avait valut des revers, mais face à Dewalt, les choses paraissaient bien plus simples. Ils étaient comme qui dirait complémentaire et il percevait en ce nouveau premier ministre un besoin d'être rassuré dans ses décisions, un besoin d'être éclairé dans ce vaste abime qu'était la politique.

- Ce qui nous attend n'est pas très réjouissant Monsieur Vorspiel. Souffla-t-il en prenant une gorgée d'eau plate. En dehors des circonstances de chute du précédent gouvernement, il va falloir annoncer une nouvelle équipe et j'admets être un peu perdu à ce sujet.
Alexander acquiesça. Être professeur d'économie ne l'exemptait pas d'une régulière mise à jour à ce niveau et les rapports cordiaux qu'ils entretenaient avec les institutions européennes de Bruxelles l'y avait beaucoup aidé.
-On risque de nous attaquer sur des dossiers en attente ou sur des affaires en cours. J'ai lu les dossiers. Ce matin. Mais rien de bien méchants, j'ai préparé de quoi nous défendre. Commença Vorspiel calmement en mangeant par petite bouchée. Il avait du mal à se poser pour prendre un repas lorsqu'il travaillait.
- Avez-vous lu mes propositions pour les postes ministériels, Vorspiel?
-Bien sûr, cette équipe me paraît excellente, j'ai toutefois suggéré sur le côté d'autres noms afin de vous laisser libre de choisir.

Dewalt jeta un œil aux annotations de Vorspiel, il avait effectivement glissé des noms à côté des siens. Certains appartenant au même parti, d'autres cependant, dans des partis opposés. Ce qui le fit déglutir.
-Vous avez l'intention de provoquer une guerre avant même la prestation de serment, Vorspiel ? S''exclama-t-il en riant nerveusement. Alexander lui, semblait serein et se contenta de cligner des yeux comme s'il n'avait rien entendu.
- J'ai réfléchi à la façon dont ce gouvernement pourrait être plus viable que le précédent. J'ai proposé, pour les postes à fortes tensions, d'y mettre des personnes plus expérimentées, avec un caractère plus solide.
Vorspiel voulait remettre de l'ordre. Il vu bien assez l'argent et la corruption prévaloir sur la compétence. Ici, ses critères de sélection se basait uniquement sur la compétence et la fiabilité. L'équipe devait être solide et partager les mêmes valeurs, même si les partis s'opposaient. Il fallait être à la fois juste et respecter les élections. Mais il vit à l'expression de Dewalt que quelque chose n'allait pas. Avait-il bien pressenti en pensant que quelqu'un avait voulu tirer les ficelles avant lui ?
- En effet, mais j'ai...
- Je comprendrais que vous ne soyez vraiment pas d'accord avec moi
. Il insista sur ses mots comme pour lui rappeler qui il était J'entends vos craintes, mais vous êtes celui qui décide et vous avez la majorité pour vous. Mes idées sont là, à prendre ou à laisser, mais ne laissez pas la pression des partis minoritaires miner votre libre arbitre.

Vorspiel était loin alors de s'imaginer que quelques heures plus tôt, Alister avait reçu une autre liste bien différente de Spiegel. Comment allait réagir son assistant personnel et son coprésident de parti lorsqu'il découvrirait qu'il n'a pas respecté la bonne liste ? Le mystère restait entier, mais la confiance d'Alexander sembla mettre Alister plus à l'aise.
- Vos idées sont cohérentes, et de plus, je remarque une parfaite parité ministérielle. Est-ce fait exprès pour attirer les faveurs de la population ?
Vorspiel lui fit les yeux ronds et Alister eut l'impression d'avoir blasphémé.
- Si je puis me permettre, savoir de quel sexe étaient ces personnes ne faisait pas partie des critères que j'étudiais. Souffla-t-il. Même s'il était agacé sa voix ne laissait rien transparaître, peut-être avait-elle été un peu plus sèche, mais rien de plus. Tout était dans la maîtrise et la délicatesse.
- Je garderai quelques-uns de mes choix, mais j'admets vos modifications comme intéressantes et tactiquement plus intéressante. Je ferai un compromis.
-Une équipe solide tiendra contre vent et marée. Il faut de toute façon imposer une ligne claire et transparente.
Vorspiel avait prononcé ces mots avec une telle détermination que même Alister ne parvenait à le contredire. Alors je pense que clairement se distinguer de nos prédécesseurs est la première chose à faire. Votre discours d'ailleurs, allait dans ce sens.

Alister lui adressa un sourire entendu, il n'allait bien évidemment pas parler du fait que ce discours ne venait pas de lui, bien qu'il en partage le contenu
En quittant la table pour se rendre au bureau, Vorspiel repensait à sa carrière politique et à ce que toute sa franchise lui avait attiré comme problème, jusqu'à son exclusion de la scène. Il redoutait cela à nouveau, mais en se mettant l'amitié du premier ministre dans la poche il aurait probablement un soutient non négligeable.
-J'espère que vous êtes prêt, car il se peut très certainement que vous fassiez bientôt partie des personnes les plus détestées du pays.
- Parce que je corrige les erreurs des autres ?
- Pire. Parce que vous allez dire aux autres qu'ils se sont trompés. Et ça, vous êtes bien placé pour savoir que ça ne plaît pas.

Et il avait clairement raison, mais alors que Vorspiel était sur le point de reprendre la parole, Alister avait détourné son attention vers la porte où quelqu'un venait de s'engouffrer.


- Ah, te voilà Ambre !


C'est alors que ses yeux croisèrent les siens.

 

°°°

Était-elle en train de rêver ? Avait-elle glissé dans un profond sommeil sur le trajet l'emmenant jusqu'ici ? Venait-elle de basculer dans un cauchemar ? Il n'y avait pas d'autres mots pour définir son état lorsqu'elle le vit, lui, son éternel veston bleu nuit et ses effroyables chaussures marrons. Lui et ses yeux d'un bleu indéfinissable, cachés derrière ses lunettes rondes. Son visage semblant taillé dans le marbre tant il paraissait austère. Son image la déstabilisait autant que le soir précédent. Était-ce vraiment l'alcool qui avait parlé hier soir ? Une chose était sure en tout cas, elle n'avait pas honte, mais elle ressentait un besoin viscéral de fuir.


Elle avait peur, pas de cet homme, non, mais d'elle-même.
 

Il n'y eut rien qui puisse la rassurer, pas même les yeux doux d'Alister Dewalt qui se trouvait bien mal à l'aise de la voir si contrariée. Avait-elle du mal à passer au-dessus de ce qu'il avait fait hier soir ? Sans doute, mais là n'était pas le plus important. Ce qui comptait, c'était le regard qu'elle lançait à Vorspiel et surtout celui qu'il lui rendait. Que se passait-il entre eux à cet instant précis ? Là, au milieu de ce bureau inondée de lumière hivernale ? Ils avaient laissé le monde en suspend et ces lieux avaient conscience qu'une histoire allait s'écrire ici.


Il était temps pour Dewalt de briser ce silence malaisant, au cours duquel il semblait le seul à ne rien comprendre, alors il déposa une main sur l'épaule d'Ambre et ne remarqua pas non plus les yeux de Vorspiel à ce moment-là. Adressant à son amie un sourire complaisant, cherchant à l'apaiser un tant soit peu. Il ne faisait, en réalité, qu'attiser sa colère.
- Dois-je vous présenter ?
Pas la peine, je le connais bien assez...Avait-elle voulu dire, mais ces mots restèrent dans sa tête.
Elle foudroyait Alister du regard, glaciale et imperturbable. Elle cherchait quoi lui dire pour lui annoncer qu'elle partait pour ne plus jamais revenir. Mais elle préféra fixer l'homme aux lunettes rondes qui arborait un étrange sourire, mêlant gêne et arrogance. Il était sur la défensive, car il n'avait jamais envisagé la possibilité de revoir cette femme un jour. Alister alors se répondre à lui-même face au silence de ses collaborateurs.
- Eh bien, Vorspiel, je vous présente...
- Non, Monsieur le Ministre, pas la peine. Pour cela, je demanderai à mon chauffeur.
- A votre chauffeur ?
Répéta-t-il dubitatif en se tournant vers Ambre. Celle-ci levait déjà les yeux au ciel et il comprit que la suite n'annonçait rien de bon.
- Ambre, tu m'expliques ?
Traitre, pensa-t-elle en fusillant Vorspiel du regard.
- Disons que le chauffeur était plus sympathique que le patron... Souffla-t-elle.
- Il vous remercie.
- Ambre, as-tu couché avec le chauffeur de Vorspiel ?

Elle dévisagea Alister l'air outrée et ignora un instant que Vorspiel contint un éclat de rire. Comment pouvait-il sortir un truc pareil devant lui ? N'avait-elle pas déjà suffisamment donné mauvaise impression la veille au soir ?
- Putain de merde. Marmonna-t-elle.
- Qu'as-tu dit ?
- NON !

Là, maintenant, c'était vraiment la honte.
- Sans doute a-t-elle voulu vous expliquer que mon chauffeur, l'a ramenée saoule hier soir. Je pense qu'il se souviendra longtemps de cela, d'ailleurs.
L'expression d'Alister s'adoucissait alors. Comment avait-il pu croire un instant qu'elle avait levé un inconnu à sa soirée de discours ? Elle avait des principes ! Boire à en vomir, d'accord, mais coucher avec le premier venu c'était en dehors du code d'honneur.
- Bon sang, tu t'es faite ramenée par...Alors ça, pour une surprise ! C'est un sacré team building !
Tu peux te le foutre où je pense, ton team building ! Songea-t-elle en omettant évidemment de préciser que pour bien briser la glace elle avait laissé son numéro de téléphone à l'homme en face d'elle. Elle avait essayé de se détourner de Vorspiel quelques instants, mais ses yeux décidèrent pour elle et revinrent sur sa silhouette élancée. Vorspiel la fixait au-dessus de ses petites lunettes rondes dénuées de montures. Il était vraisemblablement entre deux âges, grisonnant légèrement mais gardant une chevelure courte à dominance noire et elle ignorait si les rides au coin des yeux étaient dues à un excès de sévérité où à l'âge. Pas plus de cinquante ans, pensa-t-elle. Ce n'est pas si terrible de donner son numéro de téléphone à un type qui a maximum quinze ans de plus que moi, si ?

- Oublie ce qu'il raconte Alister, d'accord ? Là, j'étais justement venue te dire que ma campagne natale me manque et j'avais l'intention d'y retourner définitivement dans une heure. Je m'en tape totalement de ce que tu trafiques avec cette grande perche binoclarde et de vos ambitions politiques. Je pars, point à la ligne.
- Grande perche binoclarde...
Répéta l'intéressé en haussant les sourcils, son accent l'obligeant à rouler les r d'une façon particulière qui fit vibrer les oreilles d'Ambre. Cette façon qu'il avait de parler la langue de Molière en trahissant ses origines flamandes la faisait étrangement frissonner.

- Êtes-vous au courant que vous parlez au premier ministre ? Poursuivit-il d'un air complaisant.

Cette guerre ne s'achevait pas, elle commençait... Si ses yeux avaient été des armes, elle l'aurait transpercé six fois.

- Arrêtons là tout de suite, Monsieur Taxi. Commença-t-elle sur un ton exaspéré. D'abord, parce qu'Alister est mon ami, premier ministre ou non.

- Ravi d'apprendre que tu n'es pas rancunière... D'ailleurs Ambre... Souffla l'intéressé.

- Tais-toi, je le suis. Coupa-t-elle. Et ensuite, parce que je me passe entièrement de votre avis, vous êtes qui d'ailleurs pour faire ce genre de remarque, son garde du corps ?

Vorspiel fit rouler son regard vers Alister, celui-ci lui adressa un regard complice qui n'annonçait rien de bon. Pas de doute désormais qu'elle n'aurait jamais dû prendre ce train la veille. Et ce fut le sourire de l'homme au costume bleu nuit qui eut raison d'elle.

-En fait Ambre. J'ai l'intention de désigner Alexander Vorspiel comme ministre de l'intérieur et vice premier ministre.
Elle encaissa, clignant des yeux à plusieurs reprises tout en regardant successivement les deux hommes. C'était une caméra cachée, ce n'était pas possible. On ne pouvait pas, par un parfait hasard, rencontrer trois fois le même homme sur si peu de temps et le retrouver propulsé comme bras droit de son meilleur ami. Elle avait attendu la chute, mais ce n'était pas une blague, et le regard fier et arrogant de Vorspiel posé sur elle, achevèrent sa lueur d'espoir.
C'est ça, moque-toi. Pensa-t-elle.
 

-De pire en pire. Qu'as-tu consommé ces dernières années pour te cramer le cerveau à ce point ?

-Si je puis me permettre, Monsieur Dewalt, je ne suis pas certain qu'engager quelqu'un à la diplomatie aussi médiocre soit une bonne décision.
Que venait-il de dire ? Elle le foudroya du regard et elle eut presque l'impression de lire un sourire sur ces grandes et fines lèvres.

- Médiocre ? Qui êtes vous pour parler de ma diplomatie ou de ce que je suis ?

-Je parle de ce qui me semble évident, vous n'êtes visiblement pas fiable. Avons-nous le temps pour ce genre de caprice alors que l'avenir du pays repose sur nos épaules ?

-L'avenir du pays. ? Vous croyez que vous allez sauver le monde ?

- Au moins j'aurai essayé. Mais pour comprendre ça encore faut-il avoir des valeurs et un sens du devoir. Mais comme vous voulez partir, il me semble évident que vous en êtes dépourvue.

Elle fulminait. Il lui piquait son taxi la faisait marcher sous la flotte et maintenant après l'avoir vendue à Alister le voici en train de jouer la provocation ?

- Vous pensez cela ?

- Se présenter ivre morte alors que votre ami faisait son discours ministériel pour, le lendemain, le laisser en plan, me donne une idée de la personne que vous êtes.

-Alister ou est mon bureau ?

-Pardon ?

-Je veux un bureau. Loin de celui de ce type de préférence. Sinon je vais travailler à la cave.

Vorspiel avait un regard espiègle derrière ces lunettes. Il avait gagné, il avait raison, il était content et elle n'avait pas assez de son répertoire d'insultes pour le définir.

-Et comment on dit déjà connard en flamand ?
Alister ne releva pas la remarque et semblait satisfait, elle beaucoup moins. Ce qu'il se passait là, elle ne parvenait pas à se l'expliquer, bien trop occupé à foudroyer Vorspiel du regard. Mais qu'est-ce qui venait de faire pencher la balance ? Pourquoi avait-elle finalement changé d'avis ? Ambre avait beau se chercher une raison valable, elle n'en trouvait pas d'autres que les provocations de cet homme. Et une seule question venait la hanter malgré qu'elle l'eût chassé à plusieurs reprises.

Venait-elle vraiment d'accepter son poste.

A cause de lui ?

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