7. Jonathann

Notes de l’auteur : J'ai fait du mieux que j'ai pu avec les moyens du bord ! Bon voyage, matelot, à bord de la Judy-Barque !

Chapitre 7

Jonathann

 

« Un vieux phare ? Il y a un vieux phare à Otaïla ? »

Mais où ? Où se trouvait le vieux Phare ?

« Ah ça ! Bonne question ! »

Il ne lui restait plus qu’à aller chercher La Nouvelle édition des plans d’Otaïla dans son dortoir. Pourtant, Judy n’avait ni le courage ni la bonne volonté de gravir les escaliers qui comptaient beaucoup de marches, à vrai dire. Si les dirigeants d’Otaïla avaient été malins, ils auraient bien fourni à leurs élèves les plans de l’école (et pour la peine un bel ascenseur !).

Judy s’informa auprès d’une certaine Mme Malyflore, une surveillante de jour très gentille, qui lui donna une carte avec quelques renseignements. Les surveillants portaient tous un foulard rouge pour qu’on les reconnaisse.

— Le vieux Phare ? Il est à l’autre bout de l’île. Tiens, regarde.

La surveillante déplia sa vieille carte jaunie et cornée par le temps.

— Il faut passer par la cour est et rejoindre le sentier.

Mme Malyflore jaugea la fille aux cheveux noirs par-dessus ses lunettes qui lui donnaient une allure stricte. Elle avait des yeux marron-rouge magnanimes. Judy avait remarqué que les Maîtres du Feu avaient pour la plupart l’iris de cette couleur étrange. Elle pouvait maintenant affirmer que les humains aux yeux rouges existaient.

— Merci, dit Judy.

Ce fut alors qu’un garçon blond sauta presque sur la surveillante, les traits tirés dans un mélange d’inquiétude et d’agacement feints :

— Madame, j’ai un gros problème.

— Quel genre de problème ? dit Mme Malyflore

— Ben voilà, j’étais en train de chercher, avec mon compagnon de Trio, la cour est, quand il a pris l’enveloppe avec lui et qu’il est parti.

— Qui ça, il ?

— Mark, bien sûr ! Je l’ai suivi, et puis – pouf ! – il a disparu, en pleine forêt ! Il a dû se perdre, le connaissant.

Jonathann fixait la surveillante d’un regard implorant exagéré.

— Commence déjà par te calmer, lui conseilla Mme Malyflore, songeuse. Judy va t’accompagner jusqu’à la cour est. Elle va au vieux Phare et c’est sur son chemin. Mark devrait t’attendre là-bas. Dans le cas contraire, appelle-moi et je demanderais à mes collègues de m’aider à le chercher.

— Où est la bibliothèque ? demanda Judy avant qu’elle ne s’en aille.

La jeune fille avait pour but de peaufiner ses connaissances concernant l’Océotanie et son histoire. Elle en avait assez de passer pour une idiote à qui on devait tout expliquer.

— Juste en-dessous des dortoirs, au huitième étage.

Judy la remercia et partit :

— Jonathann ?

Muré dans ses pensées, le garçon ne réagit pas à l’appel de Judy.

— Jonathann ? répéta-t-elle

Judy le tira par la manche mais il se dégagea en marmonnant qu’il en avait marre de toujours courir après cette andouille têtue et orgueilleuse.

— Tu sais, tu peux aussi le laisser moisir sans la forêt et rejoindre ton professeur de Trio seul.

— Non.

— HumOK. Eustache va m’attendre. J’y vais.

— Attends.

Judy ne s’arrêta pas pour autant.

— Je viens, dit-il, comme pour confirmer son affirmation précédente.

Jonathann lui barra la route sur le pont immaculé.

— Oui, Jonathann ?

— M. Lubourg m’attend à la cour est. Mark maîtrise la Terre, comme moi. Ce n’est pas un hasard si nous sommes ensemble.

Judy regarda par-dessus l’épaule de Jonathann. Celui-ci s’écarta.

— D’ailleurs, c’est lui qui est venu me chercher à Paris pour m’annoncer que j’étais un détenteur de pouvoirs.

— Tu habitais à Paris ? Je ne suis jamais allée là-bas…

— T’as jamais vu la tour Eiffel ! s’exclama-t-il, en levant les yeux au ciel. Pourtant, t’es bien française ?

Ils entrèrent dans la forêt froide et humide.

— Oui, lui répondit Judy, mais mon père venait d’Ecosse.

Elle empêcha sa voix de s’érailler au mot « père ».

— Mais…

Prairies. Vert. Maison. Océan. Souffle de vent. Elle se cramponnait à ses souvenirs pour ne pas les perdre.

— Judy, ça va ?

— Hein ? Oui, je disais que, eh bien, je passais mes vacances là-bas…

— Mes grands-parents sont américains, d’où mon nom « Coper ». Je n’ai que quelques notions d’anglais, pourtant. Je suis vraiment nul en langue…

Souffle de vent. Vagues. Bruits. Son père qui l’appelait. Les galets. Judy s’extirpa de ses souvenirs avec difficulté :

— Tu as des frères ou des sœurs ? J’ai vu une fille de onze ou douze ans, à peu près, qui avait des cheveux blonds comme toi et qui te ressemblait.

Judy faisait allusion à la petite fille blonde qui était descendue la première à l’échelle sous la rosace lors de leur arrivée à l’école, la veille.

— Elle était blonde, petite, avec des yeux bleus ? la questionna Jonathann. Et surtout, est-ce qu’elle portait un gros pull rouge ridicule pour la formation des Trios ?

Judy hocha la tête, un sourire étirant ses lèvres.

— C’est ma sœur, dans ce cas. Chez les Coper, on s’habille comme des épouvantails.

Il marqua un temps de silence, et poursuivit :

— J’ai deux sœurs. L’autre, c’est Charlotte, la plus petite. Elle a à peine sept ans, et tu ne peux pas l’imaginer à la maison ! Elle est capable de tout, un vrai petit démon ! C’est normal si tu ne la croises pas dans l’école, cette année. Charlotte n’est pas allée à Otaïla cette année, mes parents attendent qu’elle atteigne ses neuf ans pour l’inscrire. Pour l’instant, elle continue l’enseignement élémentaire, la primaire en Océotanie, grosso-modo.

Judy haussa un sourcil en le regardant de travers :

— Quelles bêtises est-elle capable de faire, Jonathann ?

Elle songea à ses propres bêtises. À la fois où elle avait failli casser le plus beau pot-de-fleur de M. Glaïeul – le professeur de mathématiques – sur le crâne de cet abruti de Martin Fortieur, la brute la plus redoutée de tout le collège. Il avait eu le malheur de s’en prendre aux affaires de Judy Blyton. Il avait appris à ses dépens à ne plus jamais toucher, ne serait-ce qu’à un poil, au bonnet en laine de l’orpheline. Il s’en était sorti avec une bosse décorative sur le haut du front ainsi qu’avec un bouquet de moqueries qui lui tinrent compagnie cinq bons mois d’affilés. Et, Judy, quelques égratignures et une semaine de retenue (cela en plus des plus belles remontrances de M. Glaïeul et Mme Rotenberg).

Elle eut un sourire.

— Oh…, dit Jonathann, après réflexion.

Judy avait presque perdu le fil de la conversation, et sursauta au son de sa voix tant elle était absorbée par ses propres pensées.

— Charlotte a recouvert la cuvette des WC avec du film plastique transparent… une pub idiote à la télé… Je t’épargne la réaction de mon père quand il est sorti des toilettes : il était fou de rage…

Judy aurait pu foncer dans un arbre ou tomber dans un trou sans même entendre les avertissements du garçon.

— Charlotte est farceuse, dit-elle.

Jonathann acquiesça.

Pfiou ! Je pourrais te citer une bonne vingtaine de farces… Le coup des glaçons dans mon sac d’école ; la brosse à dents dans le siphon et après dans le bocal de cornichons ; la glue, tu sais, celle ultra forte, sur l’interrupteur de ma lampe de chevet… Mes parents ont passé toute la nuit à essayer de me décoller les doigts du bidule. À la fin, je me suis traîné un mois avec un paquet de glue qui me collait le pouce et le majeur ensemble avant qu’elle ne tombe toute seule… Et ça, c’était quand elle avait cinq ans. Maintenant, ses farces sont moins… graves, mais ça reste des farces. Elle m’en a aussi donné des idées… tu sais.

Il s’interrompit et remarqua que Judy le fixait, tordue de rire.

— Tu devrais vraiment faire comédien, parce que, mais alors, ta tête… Indescriptible, quand tu racontes tout ça, compléta-t-elle, gravement.

Les arbres se firent plus clairsemés et des dalles de pierre apparurent sur le sol.

Ils arrivèrent dans une vaste clairière où un large étang gris reposait. Judy le longea, examinant les lieux, attentive. Il n’y avait pas beaucoup de monde, surtout en ces temps pluvieux. Ils devaient tous se chauffer au coin du feu de la cheminée de leur dortoir, en lisant un livre ou en débâtant de sujets frivoles. Le peu de personnes que l’on pouvait croiser par ici se limitait assez souvent à des garçons qui jouaient au football. Deux jeunes filles de seize ou dix-sept ans discutaient paisiblement, assises sur l’unique banc qui bordait l’étendue d’eau. Il était beau, ce banc, avec ses accoudoirs en fer forgé qui s’enroulaient autour du bois de l’assise et du dossier.

Judy observa les alentours encore une fois et remarqua que Jonathann ne la suivait plus. Elle le vit en train de parler à Mark.

Jonathann n’avait pas l’air mécontent. Non, il riait, même. Mark le regardait d'un œil blasé et méprisant comme s’il était une mouche récalcitrante et non un garçon de son âge.

Jonathann voulait devenir l’ami de Mark. Cela sautait aux yeux.

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