(7)

Par Dan
Notes de l’auteur : Damien Rice - Delicate (https://www.youtube.com/watch?v=VnL3NfhOsBM)

7

 

15 janvier 2020

 

Une brise chaude soulève les rideaux qui dansent comme des spectres et enflent comme des voiles de bateau. Derrière, le soleil entre dans la chambre en cascades de poussière, en bouffées de tiaré, en échos de rires, de trilles d’oiseaux et de notes de country. Les yeux entrouverts, Frankie se raccroche aux derniers lambeaux du sommeil.

Le matelas chavire. Frankie peint aussitôt les contours d’un homme assis au bord du lit, dans son dos. Elle s’apprête à tendre une main tâtonnante dans sa direction lorsque l’image se confond à d’autres, terrifiantes – celles d’une autre silhouette imprimant ses contours sur une autre couette –, et Frankie ouvre complètement les paupières en basculant.

L’homme au visage flou lui sourit.

— Aujourd’hui, Frankie.

L’angoisse s’évapore à l’instant où sa voix grave se mêle aux caresses du vent. Soulagée, Frankie s’enroule dans les draps comme une paupiette et renfonce le visage dans l’oreiller. Il insiste :

— Si tu dois faire l’aller-retour à la base dans la journée, il faudrait partir avant midi.

— Pouah, la flemme.

— Pas besoin d’en venir à la fausse dérision avec moi, Frankie, tu sais ce qui est en jeu. Et j’ai besoin de toi.

Une incantation, un sortilège. Elle se redresse, retenant à la toute dernière seconde les draps qui glissent sur sa poitrine. Mais l’homme au visage flou s’est déjà levé et lui tourne le dos.

Dehors, sac sur l’épaule, elle respire la fraîcheur et la musique et les fleurs. Une femme ronde aux cheveux crépus la regarde du coin de l’œil alors que Frankie prend la direction du soleil levant. Puis tout se fige dans un cri : le sien, quand un chien noir et blanc lui saute au cou et la bouscule hors du rêve.

 

 

Frankie tombe du lit en hoquetant et tout lui revient en pleine face en même temps que le parquet : la mission, le Kahana, le cambriolage. À plat ventre parmi les chaussettes sales et les moutons de cheveux, elle écoute son cœur caracoler pendant que le tableau d’une jungle brillante et parfumée se fond dans l’obscurité puante de transpiration. Puis la réalité se remet progressivement en ordre, avec ses ronrons de voitures, ses glouglous de plomberie ; quand le songe a complètement disparu, Frankie se sent seule et transie.

Elle a à peine le temps de se redresser et d’enfiler son énorme pull Poudlard avant que la sonnette lui cause un deuxième arrêt cardiaque. Sa tignasse gonflée d’électricité statique lui tombant sur les yeux, elle se précipite jusqu’à l’interphone.

— Bonjour, police !

Frankie tressaille avant de se souvenir que c’est elle qui les a appelés. Un buzz de verrou et un tour d’ascenseur plus tard, une voix masculine accompagne quelques coups contre la porte :

— Toc-toc ?

— Entrez, dit Frankie depuis la cuisine, où le café commence à passer. C’est ouvert, de par le fait…

Elle rejoint les deux agents de la brigade scientifique qui observent la serrure branlante d’un œil vaguement intéressé.

— Le réparateur passe cet aprèm, dit Frankie.

— Ils ont rien pris ?

— Pas que je sache. J’ai pas grand-chose de valeur, à part mon ordinateur et mon téléphone, mais je les avais sur moi.

— Bijoux, argent liquide ?

— Des trucs en plastique et quelques pièces rouges au fond d’un tiroir. Tout est en place.

— Bon, et vous avez rien touché ?

— Ben… un peu les WC, si.

Ils échangent un regard en ricanant.

— On cherche des empreintes digitales.

— Vous me demandez, je vous réponds. Peut-être que mon cambrioleur aime tripoter les cabinets.

Frankie exhume trois tasses propres d’une pyramide de tupperwares abandonnés sur l’égouttoir, leur sert le café et sirote le sien pendant qu’ils déballent leur matériel. Pour autant qu’elle peut en juger, le ou les intrus n’ont pas exploré la cuisine, qui croulait sous son habituel foutoir quand Frankie a inspecté les lieux avant de se résoudre à aller se coucher. Quelqu’un s’est assis à son bureau, en revanche, même s’il n’y a aucun contour imprimé sur sa chaise pivotante pour le prouver. Les papiers dérangés et les casiers retournés suffisent.

Les agents ont ouvert leurs petites mallettes noires et enfilé leurs gants pour manipuler pinceaux et poudre dactyloscopique.

— Ouais, on sait, on se croirait dans Les Experts.

Ils la prennent vraiment pour une conne, mais elle est trop fatiguée pour s’en formaliser. Son rêve lui embrume encore les yeux. Elle peut presque goûter les fleurs et sentir les draps, presque percevoir l’éclat dans les yeux flous de cet homme, mais plus elle tente d’en affiner les traits, plus ils s’étiolent. Après seulement quelques secondes, la scène si vive à son réveil s’est détricotée en mirage.

— Eh ben, on peut dire qu’il s’est pas embêté à effacer ces traces, lui, lâche l’un des policiers en rangeant un sixième transfert souple dans sa trousse. Il en a collé partout.

— Il était tout seul ? fait Frankie.

— Difficile à dire à vue de nez, mais les empreintes se ressemblent.

Frankie termine son café.

— Vous pouvez aller porter plainte, continue l’agent, mais honnêtement, y a peu de chance que votre gars soit déjà référencé dans nos bases de données. Les mecs qui défoncent une serrure comme ça et qui prennent rien en salopant tout, c’est pas des as du braquage. À mon avis c’était son premier coup et ça a dû lui passer l’envie.

— Merci pour votre expertise.

Il doit saisir une pointe de sarcasme, car il prend un air grincheux en répondant :

— Veiller pour la patrie, ma petite dame.

Frankie lui aurait volontiers pété les dents, mais elle se contente de sourire en les raccompagnant dans le vestibule. Après avoir promis de se présenter au commissariat dès le lendemain, elle retrouve le chemin du canapé et s’y laisse engloutir.

Des traînées de poudre noire maculent maintenant les meubles et les carrelages là où ses pochettes et ses bibelots ne gisent pas en désordre, le ficus bousculé pleure ses dernières feuilles mortes et les courants d’air ont éparpillé sa collection de billets d’avion et de brochures d’hôtels accumulés en trois ans d’Oz ; une vraie scène de crime. Et Frankie s’en fiche.

Frankie ne voit rien au-delà du fantôme anonyme qui la hante depuis huit ou neuf ans.

S’il se faisait rare au départ, il s’invite maintenant presque toutes les nuits, et Frankie accueille ses visites récurrentes avec un mélange de bonheur et d’embarras. Il la rassure. Il l’inquiète. Il l’intrigue, en tout cas. Ses formes nébuleuses varient d’un épisode à l’autre, mais elle est convaincue qu’il s’agit toujours du même individu. Une fusion subconsciente de son ex Rick et de ses crushs d’enfance, peut-être, car au matin, Frankie se sent si lourde d’amour et si rompue de désespoir qu’elle pourrait imploser.

Elle n’est sûrement pas la seule à éprouver des sentiments orphelins pour ses manifestations oniriques, mais combien de rêveurs sont capables de pleurer de solitude en émergeant ? De hurler de rage dans l’oreiller ? De décliner un verre offert par une personne sensible et agréable au nom d’un étranger qui n’existe même pas ?

« J’ai besoin de toi, Frankie. »

Son téléphone tinte et Frankie s’essuie les yeux en l’attrapant. Un mail de la représentante de Paracific Cruises l’attend dans sa boîte de réception : une distraction bienvenue, et plus précoce que prévu. Frankie l’ouvre, parcourt le message puis déroule les pièces jointes. La première dresse l’inventaire de la cargaison du Kahana, la seconde de ses passagers – les coups de fil ont porté leurs fruits – et la troisième rassemble les procès-verbaux du contrôle technique. Frankie chausse ses écouteurs et se rallonge pour tout décortiquer.

Sans surprise, le paquebot a coché toutes les cases : machines en parfait état de marche, télécommunications fluides, système de vidéosurveillance opérationnel et scellés en place sur les locaux à risque. Par acquit de conscience, Frankie consulte quand même l’avis positif établi à l’issue de l’audit avant de se pencher sur le manifeste.

Son regard trébuche aussitôt sur un nom et les mots de son père lui reviennent à l’esprit avec la force et la douleur d’une gifle : « Oh, tu sais à qui ça me fait penser, ces bêtises ? Célestine Londo. C’était notre voisine quand on partait en France, mais t’étais trop petite, tu dois pas te souvenir d’elle. L’année où t’es née, elle a tanné tout le monde avec des histoires de faille lumineuse et d’homme-lézard surgi des bois. » Des mots que Tom McKenna a prononcés au cours de leur visite de l’Île de Pâques, en écho à l’anecdote des portes mystiques cachant des extraterrestres amateurs de sculpture.

Si elle affectionne les histoires de monstres et de dimensions parallèles, il n’y a rien d’étonnant à ce que Célestine se soit embarquée dans une croisière paranormale. « Le monde est petit », songe Frankie avant de regretter la platitude et le cynisme de sa pensée. Le monde est foutrement grand, en réalité, et que sa voisine de vacances se retrouve catapultée en pleine enquête de l’Oz a quelque chose de troublant, même pour l’esprit critique d’une zététicienne.

Elle ne se souvient pas vraiment d’elle, effectivement, ni du reste de ses longs étés sur la Côte Vermeille. Il a dû exister une époque reculée où la famille McKenna était heureuse au milieu de la garrigue et des oliviers, et son père avait tenté de prolonger ce bonheur longtemps après le départ de sa femme ; mais aujourd’hui, Frankie se rappelle uniquement l’odeur du pastis qu’il sifflait avant le dîner. Elle avait huit ans quand ils ont définitivement rendu les clefs de leur location, et elle s’est juré qu’elle ne parlerait plus jamais français.

Les choses tournent d’une drôle de façon, parfois.

Frankie s’attaque aux cargaisons. Comme les passagers, chaque élément d’approvisionnement, chaque pièce de rechange et chaque bagage a été rigoureusement scanné. Tous les accès du paquebot ont subi un contrôle scrupuleux, y compris les zones de déchargement des déchets, ce qui rend l’intrusion de matériel non-homologué quasiment impossible. Peu probable dans ce cas que quelqu’un ait placé une bombe ou un brouilleur susceptible d’endommager le navire.

Comme Frankie n’est pas experte en manutention de bateaux, elle a extrait les registres d’une dizaine d’autres bâtiments similaires afin de les comparer ; rien ne lui paraît déplacé dans les transferts du Kahana, à part peut-être la mention de plusieurs caisses d’équipement appartenant à une société baptisée « Common Science ».

Frankie se redresse pour tirer son ordinateur portable du sac abandonné au pied du canapé et continue à éplucher la liste des machines aux appellations barbares en rentrant les innombrables mots de passe qui la séparent de son classeur de notes. Est-ce que Common Science faisait office de caution rationnelle au cours de cette croisière ? Ses représentants ont-ils servi à légitimer l’expédition, et peut-être à soutirer quelques dollars supplémentaires aux passagers enorgueillis ? Elle imagine mal que Paracific Cruises les ait invités à déconstruire en direct la théorie farfelue des vile vortices.

Lorsqu’elle a répété les habituelles manœuvres de cybervigilance, Frankie lance une recherche étendue qui ramène dans ses filets plusieurs pages de références. La première conduit au site officiel de Common Science : une plateforme rapide, ergonomique, qui sent le budget comm bien juteux. Le logo – un hexagone entourant les lettres CS – a un petit air rétro-futuriste de vieux sigle régulièrement remis au goût du jour. La une rassemble une série d’articles illustrés par des photos libres de droit où de jeunes gens en blouse blanche et lunettes de protection manipulent des béchers colorés avec un air de ravissement béat.

Frankie clique sur l’onglet « Qui sommes-nous ? » et entame la passionnante lecture d’une présentation qui doit avoir été rédigée par un stagiaire sous-rémunéré et corrigée par un responsable un peu trop précautionneux : les termes sont si génériques et les tournures si tarabiscotées qu’on aurait pu la censurer pour le même résultat. Frankie comprend seulement que Common Science offre des prestations de services assez similaires à celles de l’Oz en mettant ses experts et ses équipements sophistiqués à disposition de n’importe quel client particulier ou professionnel, et ce à des prix imbattables.

Frankie note le numéro et l’adresse électronique de contact, puis se renverse contre le dossier du sofa et ferme les yeux sur le salon saccagé. La voix brute de Damien Rice lui susurre à l’oreille une chanson d’amour impossible, intime, délicate. L’homme au visage flou ne se montre pas.

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Herbe Rouge
Posté le 20/02/2021
J'allais dire que ça me paraissait un peu bizarre de prendre les empreintes digitales pour un voleur qui n'a rien volé, et puis je lis la réponse au message en-dessous.
Bon, ben j'ai rien dit ;)
Toujours sympa, je continue ma petite lecture (en essayant d'aller un peu plus vite pour ne plus perdre le fil) !
Dan Administratrice
Posté le 07/04/2021
Oui, scène surréaliste, et pourtant x'D
Cela dit j'ai dû la modifier parce qu'elle me causait une incohérence avec un autre point, donc exit le relevé d'empreintes dans tous les cas. Tant mieux si la lecture te plaît !
Kevin GALLOT
Posté le 04/11/2020
Toujours genial, toujours un regal, toujours hâte de lire la suite !
L'hexagone de CS fait-il référence à un icosaedre ? Qui est cette société chelou dont fait probablement partie santiago ? A qui sont les empreintes digitales ? Pourquoi les flics sont toujours des gros blaireaux ? :D:D:D

chaque piège de rechange >>> c'est un lapsus ? :D
Dan Administratrice
Posté le 09/11/2020
Héhé je ne dirai rien concernant l'hexagone, ni concernant Santiago. En fait je dirai rien sur rien, tiens, ça sera plus simple ! Sauf pour les flics, là, je m'explique : c'est plus ou moins la scène qui s'est déroulée quand je me suis fait cambrioler pour... un pot de Nutella et une boîte de haricots verts x'D

Ah mais oui ! Ce lapsus x'D Merci !
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