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Alexia cligna des yeux, puis se rabattit en arrière et manqua tomber de sa chaise de bureau. Elle se rattrapa de justesse et souffla doucement, le cœur battant. Elle venait de passer tellement de temps plongée dans les méandres de divers réseaux sociaux et de sites regroupant des offres d’emploi, que les objets autour d’elle ne paraissaient pas vraiment réels. Il était sans doute temps qu’elle s’éloigne un peu de son écran d’ordinateur.

— Mei ?

Elle s’avança dans le salon de leur petit appartement, mais il était désert – rien d’étonnant, réalisa-t-elle en voyant l’heure : à quinze heures, Mei était au travail, comme le reste des privilégiés qui ne se trouvaient pas à errer dans les limbes du chômage. Il fallait qu’elle sorte de là, qu’elle s’aère l’esprit. Les murs commençaient à se refermer sur elle.

Attraper son appareil photo était devenu une seconde nature. Elle dévala les escaliers avant de sortir avec un soulagement tangible dans la rue, inspirant l’air doux à pleins poumons. Des voitures passaient juste à côté d’elle, et l’air était sans doute plus pollué qu’autre chose, mais ça faisait du bien d’être dehors.

Elle se demandait si elle allait arpenter les rues ou passer à la bibliothèque lorsqu’une silhouette familière s’approcha. Alexia plissa les yeux – puis les écarquilla.

— Van !

— Eh ! Lex, salut…

Il s’approcha d’elle de son habituel pas nonchalant, faisant traîner ses vieilles baskets sur le bitume. Elle ne l’avait pas vu depuis presque deux ans – depuis l’époque du décès de Thibaud, en fait, réalisa-t-elle avec un pincement au cœur. Van n’avait pas changé : la même barbe de trois jours, les mêmes cheveux blonds en bataille, le même style qui n’aurait pas déparé à Woodstock. Il était sans doute la caricature la plus flagrante d’un hippie qui soit – mais c’était également quelqu’un d’engagé et de volontaire, prêt à tout pour mener ses projets à bien.

C’était aussi, accessoirement, son ex ; mais leur histoire n’avait duré que quelques mois, brutalement interrompue par son deuil. Elle lui fit la bise en s’efforçant de ne pas se raidir lorsqu’elle sentit une bouffée de son odeur, familière même après tout ce temps. Lui ne paraissait pas gêné le moins du monde, bien sûr. Mais d’un autre côté, Van n’était jamais gêné par quoi que ce soit.

— Alors, qu’est-ce que tu deviens ? demanda-t-il avec un large sourire.

Alexia fourra les mains dans ses poches.

— Je cherche du travail.

— Ah, merde. Cède pas aux sirènes du capitalisme. Tu peux faire mieux.

Elle leva les yeux au ciel, mais esquissa un sourire.

— Je te parlais plutôt de ton art, reprit-il. Toujours de l’urbex ? J’ai adoré tes photos du vieux château d’eau.

— Tu me suis encore ?

Il haussa les épaules, levant un sourcil comme si elle venait de dire quelque chose d’intrigant.

— Bien sûr que je te suis. Tu fais des super photos, et puis tu fais partie de la famille.

Alexia lui lança un regard en coin, touchée, mais il gardait les yeux fixés sur une boulangerie de l’autre côté de la rue, les sourcils froncés. Elle connaissait cette expression. Il ne regardait pas du tout la boulangerie : il était en train de planifier un nouveau projet. Apparemment, un projet qui risquait de l’inclure, car si Van était un nomade pur et dur et pouvait se trouver n’importe où à n’importe quel moment, cela faisait tout de même deux ans qu’il n’avait pas mis les pieds dans le coin, à sa connaissance en tout cas.

— OK, fit-elle en se plantant devant lui. C’est quoi, le nouveau plan ?

Il écarquilla les yeux de surprise avant d’éclater de rire.

— Toi, t’as pas appris la patience.

— Parle pour toi, espèce de vieux baba-cool, marmonna-t-elle. Je sais que t’es là pour une bonne raison, alors crache.

— Vieux, vieux… Tu me vexes.

— Ce serait pas de la discrimination envers les aînés, ça ?

Il gloussa de plus belle, et Alexia se permit un sourire. Quand ils se côtoyaient encore, ensemble ou non, Van mettait toujours un point d’honneur à souligner les diverses discriminations qui « éclataient la solidarité nécessaire de chacun envers les autres ». Bien sûr, elle était d’accord avec lui, mais l’agacer sur le sujet était irrésistible.

— Là, tu m’as eu. Ouais, c’est vrai, je voulais te demander ton aide. C’est pas vraiment un plan. En fait, on est un petit groupe de trois, et on a besoin d’un endroit où crécher.

— Je peux pas, répondit-elle aussitôt en sentant la désolation l’envahir, c’est l’appart de Mei, elle…

— Non, c’est bon, la coupa-t-il en frémissant. Je me rappelle encore de la dernière fois que j’ai vu Mei…

Alexia fronça les sourcils, puis se rappela soudain. Bien sûr : à l’époque, il envisageait de se faire tatouer elle ne savait plus quel caractère chinois. Lorsqu’il avait essayé d’en parler à Mei, celle-ci l’avait rembarré proprement. Ce n’était pas parce qu’elle avait des origines chinoises qu’elle parlait la langue, d’une part ; et d’autre part, est-ce qu’il ne pouvait pas trouver mieux qu’un tatouage orientalisant et cliché au possible ?

— Au moins, ça t’a évité de te retrouver avec « barbecue » tatoué sur la tronche, fit-elle remarquer avec un rire.

— Et j’espère être un peu mieux renseigné sur le sujet aussi. Mais non, on va pas s’imposer chez vous, on cherchait plutôt un bon endroit pour ouvrir un squat. Je me disais juste qu’avec tes urbex, tu aurais peut-être une idée. Et en fait…

Elle attendit patiemment tandis qu’il réfléchissait, avec cette expression, les lèvres entrouvertes et les sourcils levés, qui signifiait qu’il avait une idée précise en tête.

— Tu te rappelles ce truc dont tu m’avais parlé, avec l’horloge à Paris ?

— L’horloge du Panthéon, par Untergunther ?

Le groupe Untergunther était un rassemblement d’artisans, d’artistes et de bénévoles engagés, qui s’étaient introduits au Panthéon afin d’en réparer l’horloge, à l’arrêt depuis des années. Ils avaient travaillé pendant un an, en toute clandestinité. Ça avait fait du bruit quand l’affaire avait été révélée au grand jour, et bien sûr il y avait même eu des menaces de procès ; mais finalement, l’institution mise devant le fait accompli – et devant ses propres défauts, car l’horloge était dans un état lamentable – avait fini par renoncer. À présent, l’horloge Wagner fonctionnait. Alexia en avait entendu parler pour la première fois alors qu’elle était encore avec Van : elle avait été intarissable sur le sujet à l’époque. Pas étonnant qu’il s’en souvienne, même si elle devait avouer que ça lui faisait plaisir.

— Ouais, c’est ça ! On se disait : et si on faisait pareil ? En fait, Lo et Andrej, les deux potes dont je te parlais, sont dans un mouvement de squat pour protester contre les injustices du logement, l’abandon des maisons de campagne, ce genre de choses. Mais je me disais : si on squattait un lieu un peu connu ? Et qu’on en profitait pour faire quelque chose de bien, avec une publicité positive, tu vois ? Le but, c’est de médiatiser pour parler de la cause. Tu me suis ?

— Carrément ! s’exclama Alexia, en sentant son enthousiasme croître à vue d’œil.

— Alors, tu crois que tu pourrais nous trouver un endroit qui irait ?

Le château de la Fresny lui vint immédiatement à l’esprit, bien sûr, et elle ouvrit même la bouche pour le mentionner – mais se tut aussitôt. Le propriétaire n’avait pas l’air commode, et la bâtisse était plutôt bien surveillée apparemment, même si elle se trouvait à l’écart de la ville. Y maintenir un squat serait sans doute plus compliqué qu’ailleurs. Au fond, si elle avait tellement envie d’en parler, est-ce que ce n’était pas seulement parce qu’elle était encore furieuse contre le propriétaire ?

— Je vais y réfléchir, dit-elle prudemment. Il y a peut-être un endroit, mais je ne sais pas si…

Van fronça les sourcils.

— À quoi tu penses ? Je connais ?

— Non, non, l’assura-t-elle avec un geste. C’est un vieux château, dans une petite ville… mais je crois pas que ce serait une bonne idée, j’ai eu des problèmes là-bas récemment.

— Des problèmes ? fit Van avec un large sourire. Allez, vas-y, raconte-moi tout.

Alexia faillit refuser… mais Mei n’avait jamais vraiment soutenu ses projets d’exploration urbaine, et elle ne pouvait pas s’insurger avec son amie comme elle savait qu’elle pourrait le faire avec Van. C’était bien trop tentant.

— OK. Mais devant un café. Viens, on a qu’à monter à l’appart, c’est pas loin.

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Gabhany
Posté le 02/05/2021
Oh, ma petite Alexia, tu vas faire une bêtise !!! Héhé j'ai hâte de voir comment ça va finir toute cette histoire :D le personnage de Van a l'air cool, j'aime bien la diversité de tes persos d'ailleurs !
Gwenifaere
Posté le 04/05/2021
Alexia ? Une bêtise ? Nooon, jamais... ^___^
Merci beaucoup ! Mes persos viennent de tous les horizons dans cette histoire, du gendarme à l'anarchiste, je me suis bien amusée ^^
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