6 - Une contradiction

Janvier 2020.

Hôpital de Beverhill, New-York.

 

Cela faisait longtemps qu’Ethan ne s’était pas fait raconter un début d’histoire aussi romantique et normal. Ses journées étaient généralement émaillées par le récit de fantasmes et de délires de violeurs et de délinquants sexuels. Du coup, un acte mutuellement consenti lui apparaissait comme la quintessence de la pureté en amour. Mais, il préféré ne pas trop s’attarder. Il voulait plutôt creuser dans une autre direction car une chose qu’elle avait dite au cours de l’entretien l’avait intrigué.

- Le premier jour de votre embauche, vous ne vous rappelez pas avoir vu Alex dans le hall ?

Son visage se ferma. Un instant, elle revivait la première nuit avec l’homme qu’elle aimait et l’instant d’après elle devait à nouveau faire face à la réalité.

- Non, il n’y était pas là.

- Ce que je veux dire c’est que la première fois que vous avez vu Alex, c’était dans l’entrée de Robotics. Vous aviez oublié votre badge, et vous essayez de vous faire passer pour la petit-amie du PDG pour pouvoir rentrer.

- Absolument pas ! rétorqua-t-elle, agacée. C’était au bord de l’océan.

- Vous êtes sûre ?

- Ce n’est pas le genre de chose qu’on oublie.

Ethan renonça. Il changea de sujet. Il voulait gagner la confiance de Cali et surtout pas la voir se retourner contre lui.

Pendant une demi-heure, ils devisèrent de tout et de rien, évitant soigneusement de parler d’Alexander : le bonheur de Cali, indépendante, loin de chez elle pour la première fois dans une grande ville, ses nouveaux amis et le plaisir d’exercer son intelligence d’avocate dans un milieu propice. Ethan en déduisit que la vie n’avait pas dû être facile durant sa scolarité à Hidden Springs. Il griffonna une petite note pour se rappeler se retrouver ses bulletins de l’époque. La séance prit fin.

- Merci, Calience. La prochaine fois, j’espère que nous pourrons discuter de la soirée de Thanksgiving 2018.

- La soirée de Thanksgiving ? répéta-t-elle en s’efforçant de camoufler un début de panique.

- Ne vous inquiétez pas, rassura Ethan. On prendra tout le temps qu’il faudra.

Elle se leva et reprit sa veste. Il la suivit, embarrassé, elle semblait avoir pris le contrôle de la situation. Comme pour confirmer cette impression, elle lui tendit vivement la main et le salua avant de s’éclipser.

Ethan retourna à son bureau et s’assit dans un profond soupir. Il ouvrit le dossier de Calience, qui en plus des notes classiques sur son état psychiatrique, contenait des photocopies des pièces recueillis par la police sur les meurtres. Il le parcourut des yeux, comme s’il espérait que le mystère se résolve de lui-même. Qui et pourquoi ?

Son assistante frappa à la porte et entra.

- Dr Cooper, j’ai besoin de votre signature pour…

Elle s’arrêta net. Ethan leva les yeux vers elle et compris qu’elle avait vu, la photo du corps d’Amanda Sterling sur les lieux du crime. Malgré son fard à joue, il vit son visage virer au blanc, ses yeux fixés sur le cliché.

- Mais… où est sa tête ?

Il rangea prestement la photo dans le dossier.

- On ne l’a jamais retrouvée…

***

Trois jours plus tard, Ethan regardait par la fenêtre de son bureau, songeur, le regard perdu dans la cour intérieur de l’hôpital où déambulait des pauvres âmes perdus et des infirmières. Il revivait cet instant, dans cette pièce, à Robotics. A nouveau, il avait le ventre noué par l’horreur et le carnage dont il avait été le témoin. Il savait qu’il ne s’agissait que d’un souvenir, une illusion, mais il avait l’impression se sentir l’odeur du sang. On frappa à sa porte.

- Calience Wilton est ici, docteur, annonça son assistante.

- Merci Janey. Accordez-moi une minute, s’il vous plait.

Ethan s’empara de son dossier et le posa sur le bureau sans l’ouvrir. Les patients demandaient systématiquement à le lire quand ils le voyaient. Il se cala derrière son bureau et appuya sur le bouton de l’interphone. Cette fois, il était décidé à garder le contrôle. Elle arriva coiffée d’une queue-de-cheval et vêtus d’une veste grise classique. Il ne se leva pas pour l’accueillir et l’invita à s’assoir après les salutations.

- Donc, la dernière fois, vous me parliez de votre vie à Robotics. Nous avons parlé de votre entourage : votre mari Alexander, votre meilleure amie et voisine de bureau Abby Devlin. L’irlandaise, ajouta-t-il. Tracy Spadolini, Josh Armstrong, Léo Sutherland et Amanda Sterling.

- Vous avez bien révisé, ironisa-t-elle. Je ne me souviens pas vous avoir mentionné leurs noms de famille.

- Ils étaient tous impliqués dans l’affaire, et ont tous été interrogé par la police, se justifia Ethan. 

- Avez-vous interrogé, pardon parlé, à l’un d’entre eux ? s’enquit Cali.

- J’ai parlé à votre mari. Je le revois la semaine prochaine, précisa-t-il en regardant ses notes.

Quand il leva les yeux, l’expression sur son visage le surprit. Ses yeux pétillaient, pleins d’espoirs.

- Comment va-t-il ?

- Pas très bien. Je crains de ne pouvoir vous en dire plus. Disons simplement qu’il n’est pas en grande forme. Donc, vraiment, plus vous pourrez m’en dire, mieux ce sera.

Elle baissa la tête, regardant ses mains. Ethan remarqua qu’elle avait remis son alliance. Les larmes dévalaient ses joues. Elle tournait et retournait la bague en argent.

- Parlez-moi de la journée qui a précédé la nuit de Thanksgiving 2018, si c’est plus facile.

Mais ce n’était pas plus simple. C’était le jour où Cali avait appris que la première conquête d’Alex avait été la pin-up de la société, Serena Wilcox. Son visage s’assombrit.

- Je sais bien que je n’aurais pas dû être si blessé. Ce n’était pas comme s’il m’avait trompé. Après tout, j’avais moi-même connu des hommes avant lui, dit-elle en pensant à Neil. J’ai réagi de façon excessive.

- Votre réaction se comprend tout à fait, assura Ethan. Vous avez ressenti quelque chose de très fort pour Alex dès votre première rencontre, puis de votre mariage, la promesse d’une belle histoire. Et ça a été interrompu par ce qui s’est passé avec Serena. Si vous l’aviez su à l’époque, cela ne vous aurait sans doute pas fait aussi mal. Mais comme votre mari vous l’a caché, cela a pris plus d’importance à vos yeux que ça n’aurait dû.

Elle acquiesça. Cette idée semblait l’apaiser. Ethan lui fit raconter ce qui s’était passé plus tôt dans l’après-midi. Elle avait plaidé pour défendre la société contre un salarié qui estimait que le café qu’il buvait était trop chaud. Cela lui avait valu une brulure au second degré au bras lors d’une chute d’un gobelet. L’affaire s’annonçait facile. Ce fut un désastre. Cali était trop bouleversé par sa dispute avec Alex pour se concentrer. Amanda devait prendre des notes et elle avait répondu à sa place à la plupart des questions. A la fin, le juge l’avait regardée avec mépris, et lui avait tendu un mouchoir pour sécher ses larmes. Le salarié avait gagné.

Abby était là quand elle était retournée à Robotics. Sa meilleur amie la sermonna, lui dit de se laver le visage et l’emmena faire une cure de shopping. Ethan l’interrogea en détail. Il alla jusqu’à s’intéresser aux magasins fréquentés. Il ne voulait pas la déstabiliser en s’attardant sur un événement plutôt qu’un autre. Il demanda combien de temps il lui avait fallu pour se maquiller et s’habiller, jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien à raconter que la nuit du meurtre.

- Il le faut vraiment ? demanda-t-elle d’une toute petite voix.

- Vous savez bien que oui, Cali, affirma-t-il avec délicatesse. Racontez-moi ce qui s’est passé. Parlez-moi de la nuit où Amanda Sterling est morte.

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