6 - Observer

Par Seja

Les camions rentrent dans la cour, s’arrêtent en dérapant dans la boue. Les soldats en descendent aussitôt, les prisonniers sont plus réticents. Il les observe, il en a vu passer d’autres.

Avant que tout ça ne commence, il bossait ici. Il était le directeur de cette école.

Avant que tout ça ne commence, il était fier de son travail.

Puis, on est venu réquisitionner le bâtiment, on en a fait autre chose. Totalement autre chose. On a mis des barreaux aux fenêtres des salles de classe. On a entouré le bâtiment de grillage. On a posté des gardes.

Lui, on l’a gardé là. Pas pour diriger l’école. Non, on l’a mis là parce qu’il n’a pas accepté. Qu’on transforme son école. Qu’on la vide de ses élèves. Qu’on en fasse une prison.

Lui aussi, il est prisonnier maintenant. Il ne sait pas trop pour combien de temps. Il n’a jamais été jugé.

Il regarde les prisonniers.

Il en compte neuf.

Avec un pincement au coeur, il constate qu’il ne s’agit que d’enfants, d’adolescents. La plupart est terrifiée. Il voit une fille résister, il voit le coup partir. Il ne détourne pas le regard, il ne veut plus fermer les yeux.

Puis, ils disparaissent de son champ de vision, les soldats les font entrer.

Il se détache de la fenêtre, se laisse tomber sur sa couche, se frotte les yeux. Il est tellement fatigué. Tellement qu’il ne trouve même plus la force d’être révolté. Tellement.

Parfois, il se dit qu’il n’aurait pas dû leur tenir tête quand ils sont venus. Qu’il aurait dû faire comme les autres. Baisser les yeux, accepter. Les autres, ils sont libres. Enfin, aussi libres que possible. Mais ils ne voient pas le ciel à travers les barreaux d’une prison.

Et d’autres fois, il se dit qu’il a fait la seule bonne chose possible. Qu’il n’aurait pas pu vivre avec lui-même s’il avait accepté, s’il avait obéi. Parce que les autres, ils ne sont pas libres. Ils vivent dans une autre sorte de prison et il ne sait pas laquelle est la pire.

Il ignore depuis combien de temps il est là.

Au début, il a compté les jours. Et puis, il a perdu le compte. Tout ce qu’il sait, c’est qu’ils l’ont arrêté au début du printemps. Et maintenant, c’est le milieu de l’automne. Sûrement, octobre. Bientôt, ça fera un an depuis le coup d’Etat.

La nuit tombe dehors. Elle tombe tôt en ce moment. Et lui, il ne bouge pas. Quel intérêt ? D’ici quelques minutes, une lumière crue va grésiller depuis les néons. Comme s’il en avait besoin.

Ils lui ont refusé tout depuis qu’ils l’ont enfermé. Aucun livre, rien pour passer le temps. Juste cette fenêtre sur l’extérieur. Il se demande souvent comment il n’a pas encore fini fou.

Trente-cinq ans. Pendant trente-cinq ans, il a dirigé cette école. Et il leur a suffi d’une journée pour tout casser. Plus d’élèves, plus de profs. Plus personne. L’éducation allait être confiée à d’autres.

Au début, il a senti de la colère. Beaucoup de colère. Pas contre les soldats. Non, contre les gens qui les avaient laissés arriver là. Contre tous ceux qui avaient baissé la tête, qui n’avaient même pas essayé de se battre. Contre tous ceux qui n’avaient rien fait pour les empêcher d’arriver au pouvoir.

Et puis, il a compris. Pas de suite, il avait eu longtemps pour réfléchir. Il avait compris qu’on pouvait préférer la tranquillité au convictions. Qu’on pouvait avoir peur pour sa famille, ses proches. Qu’on pouvait voir sa vie menacée. Il avait compris tout ça, comme on se remémore un cauchemar. Parce qu’en comprenant ça, il y avait une autre idée qui était arrivée.

On ne pouvait rien faire.

Rien pour changer la situation. Rien du tout. Il y aurait toujours quelqu’un pour menacer votre famille. Toujours quelqu’un pour vous faire taire par la force. Toujours. Et la plupart des gens ne résistait pas.

Les néons grésillent, il plisse les yeux face à l’intrusion de la lumière.

Encore une journée de passée.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Jupsy
Posté le 18/04/2020
J'enchaîne donc...

Je l'avais bien lu. Je l'ai donc bien relu. Je me suis rappelée l'horreur de ce qui était dit. C'est toujours aussi glaçant de voir les choses changées en un laps de temps très court. C'est d'autant plus angoissant de se dire que c'est super réaliste, que cela pourrait arriver du jour au lendemain...

Et qu'avoir des convictions, c'est bien, mais que ça peut avoir de lourdes conséquences. Cela me rappelle la chanson de Goldman qui s'interroge sur le fait de savoir si dans de telles circonstances on sera un mouton ou non... On peut ne pas l'être, mais ça risque d'entraîner du monde avec nous.

Je suis déprimée d'un seul coup. AU SECOURS. J'aurais peut-être dû lire une autre histoire finalement. xD

Merci pour ce chapitre rassurant au plus haut point.
Dédé
Posté le 31/08/2019
Sympa de se mettre dans la tête de ce nouveau personnage. Enfin… Sympa… Disons que l'exercice était réussi et qu'on en ressort pas tout en joie. Sympa dans ce sens-là.

Le fait que l'école soit devenue une prison, quelle horreur… Et, en une phrase, tu exécutes une fille. Ce qui passe presque ni vu, ni connu parce qu'on se concentre ensuite sur son état mental. Surprise, surprise… Il se sent pas terrible. Le fait de presque banaliser cet acte, que le personnage ne baisse pas les yeux. C'est glaçant… Il perd en plus la notion du temps, il se fait une raison comme quoi la résistance est vaine. Le désespoir prend tellement de place…

Et j'ai de plus en plus de mal à voir cela comme une fiction. Pour moi, c'est un peu ce qui se passe en "Belgique". Le fait de savoir que c'est ce qui peut se passer quelque part donne encore plus froid dans le dos. Tu es autant douée pour faire de l'absurde que pour ancrer tes écrits dans une réalité dure et froide. C'est impressionnant !

A bientôt pour la suite !

"au convictions" --> aux
Seja Administratrice
Posté le 03/09/2019
Mais si, sympa :P
Je l'ai pas exécutée, eh ! Je suis pas monstrueuse à ce point. Elle s'est *juste* ramassé un coup. La Seja ne tue jamais d'enfants, oublie pas.
Ouais, la Belgique, c'est terrible, quand même x) Après, bon, le trait ici est quand même très forcé. Mais... ouais, bon, okay, ça a déjà eu lieu et ça peut très bien se reproduire si on fait pas gaffe.
Merci d'avoir lu !
Liné
Posté le 21/08/2019
Bon, je veux bien être un chat fourbe mais dans ce cas-là, toi... tu es quoi ? :-p

Sincèrement, j'aime beaucoup (c'est relatif, hein) cet univers réaliste de dictature apparente. Vu le titre et ton histoire personnelle, j'imagine bien un contexte géo-politique en particulier mais, en même temps, les prénoms sont quand même bien français.

Mais aussi, je n'ai pas besoin de mettre un contexte précis, parce que je me laisse embarquer ! Tu as un don pour créer des histoires sans aucune, aucune description, et franchement c'est balèze (à l'occasion, faudra que je te cuisine sur ce sujet... hehee).

D'ailleurs, le ressenti du lecteur penche encore plus vers l'horreur lorsque le cadre reste nébuleux : on s'imagine forcément le pire. Et puis ça n'empêche pas ma cohérence, puisqu'on distingue les personnages au fur et à mesure des actions.

Bref. A très vite !
Liné
Seja Administratrice
Posté le 22/08/2019
Je suis une grenouille sadique, je ne pensais pas que c'était un grand secret :P
Ouais, mais pour les prénoms, j'ai renoncé à mettre du russe. Parait que ça donnait des migraines aux gens. Sont si fragiles.
Haha, ouais, on est pas méga copains avec les descriptions, c'est terrible. Et tant que tu me cuisines pas dans une casserole, ça me va :P
Bref, ça va si ça passe sans trop trop de descriptions :) Merci d'avoir lu !
cirano
Posté le 19/08/2019
Whaw ... et bien c'est ... cru !
Salut ^_^ Seja, je viens de me faire tes 6 premiers chapitres, mais je laisse un commentaire global sur ce que j'ai déjà lu.

Ton histoire est vraiment froide, très sévère si tu vois ce que je veux dire. Très peu de descriptions, mais on arrive tout de même à bien se représenter les scènes, je trouve ça géniale. En plus les pensées et les dialogues de tes personnages sont très vivants.
En parlant de personnage, bien qu'il y a ait beaucoup et que je m'y embrouille un peu, ils sonnent comment de vrais personnes. Ce ne sont pas justes trois traits de caractères et un passé.

Est-ce que ton histoire est basée sur des faits réels? Enfin je veux dire, évidemment qu'elle l'est, c'est l'histoire de l'humanité, mais ton récit (malgré les noms très europées) me fait beaucoup penser à la Russie communiste, est-ce que tu t'en inspire ?

Sinon bravo, la lecture va très vite, il n'y a aucun temps morts (probablement grâce à l'absence de descrpitions), on a vraiment l'impression d'être pris avec les personnages dans cet enfer ! (je ne sais pas si c'est une bonne chose >.<)

Hâte de lire la suite, à bientôt !
Cirano
Seja Administratrice
Posté le 19/08/2019
Hey ! Et merci d'être venu lire :)

Ca va, pas trop d'indigestion ? xD Peut y avoir des effets secondaires : regard perdu dans le vide, réalisation que la vie n'a pas de sens, toussa toussa :P Mais ouais, je vois exactement ce que tu veux dire : plus le temps passe, plus mon écriture devient minimaliste, c'est terrible xD Et je suis mais RA-VIE pour ce que tu dis sur les persos qui sonnent vrai :'') Je crois que t'as compris que je privilégie de loin les dialogues aux descriptions x)

C'est vraiment MARRANT que tu me parles de la Russie soviétique :P Parce que de fait, cette histoire est basée sur la Russie, pas soviétique mais actuelle qui va très mal niveau libertés et dérives du pouvoir. Je suis donc partie de ça et j'ai essayé de voir où ça pourrait mener. Le truc qui fait un peu mal, c'est que j'ai pas eu à imaginer beaucoup, la réalité a depuis longtemps dépassé la fiction.

BREF, je suis vraiment contente que t'aies accroché et peut-être à bientôt <3
cirano
Posté le 19/08/2019
Mais de rien ^_^ et franchement ça va, j'ai un petit relent de dépression dans le fond de la gorge mais je pense que ça passeras xD
Mais je trouve la quasi absence de description vraiment intéressante, ça ne laisse pas de prises aux lecteurs, on n'arrive pas à cerner cet univers, on est tout aussi perdu que les personnages.
Et bien je suis content d'avoir deviné la Russie, mais j'ignorais qu'elle allait si mal :/ (bon après je ne suis pas beaucoup les infos). Mais sinon oui, c'est difficile de raconter ce genre d'horreurs en étant vraiment original, avec l'histoire de l'humanité :/

Et moi je suis vraiment content de t'avoir lue, tu me retrouveras certainement en commentaire du prochain chapitre ^_^
Vous lisez