6. Les Trios

Notes de l’auteur : !!! les profanes sont nommés Inliables, maintenant. ;-)
et Mark Forest = Mark Forêt
et Monde Normal = Monde Visible
Bonne lecture ^^

Chapitre 6

Les Trios

 

— Mais ne me pousse pas ! s’exclama Judy.

— C’est lui qui m’a poussée ! se défendit Mireille, indignée.

Lui, il s’appelle Basile, protesta un garçon à la peau mate, qui avait une expression faussement outrée cousue au visage.

— Enchanté, Basile, mais tu ferais bien d’avancer au lieu de me marcher sur les pieds, répliqua Mireille, sarcastique.

— Eh bien ! se moqua Mark, en doublant avec aisance les trois protagonistes qui tentaient de se frayer un chemin dans le troupeau d’éléphants que formaient les élèves dans les couloirs du cône de l’Esprit.

C’était la véritable cohue dans les escaliers qui reliaient de leur volée de marches froides les dortoirs au réfectoire.

Il y avait deux autres bâtiments dédiés aux dortoirs à l’extérieur de l’île du lac. Ils étaient situés dans la forêt. C’était dans l’un d’eux que Basile et Kateline logeaient. Judy se demandait ce que ce premier était venu faire ce matin dans les dortoirs du cône, les sourcils froncés.

Les tables rondes, dernièrement empilées contre les murs du réfectoire, étaient désormais disposées un peu partout dans la grande salle. Les lustres reluisaient sous la lumière grise matinale. De nombreuses petites fenêtres les éclairaient perchées dans les hautes voûtes du plafond.

Par temps ensoleillé, le réfectoire devait éclater dans toute sa splendeur. Malgré la grisaille, la salle s’enchantait d’une ambiance joviale qui aurait redonné à n’importe qui le sourire. Et la face terne du ciel aujourd’hui n’inspirait pas à tout le monde ce sentiment de joie.                                                     

Judy s’attabla entre Mireille et Lylou. Le petit-déjeuner était déjà servi au centre de la table et elles se jetèrent toutes dessus comme des vautours affamés. Cela faisait quelques minutes qu’elles étaient installées quand elles entendirent la dame de la veille qui portait une toque sur la tête brailler :

— Monsieur Coper !

— Oui, madame Gustave… répondit l’intéressé d’une toute petite voix.

Il était debout et cherchait désespérément une chaise disponible du regard.

— Que faîtes-vous donc debout, alors que la plupart de vos camarades se goinfrent déjà ? Hum… N’auriez-vous pas aperçu la place libre là-bas ?

Elle le couva d’un regard doucereux.

— Où ça… ? s’inquiéta le garçon en grimaçant.

Mme Gustave leva les yeux au ciel.

— Écoutez, je n’ai pas de temps à perdre avec des stupidités pareilles. Alors, arrêtez votre cinéma et allez prendre votre petit-déjeuner avec eux. Elles, excusez-moi, mesdemoiselles.

La petite dame ronde le saisit par les deux épaules d’une poigne de fer, le poussa vers la table de Judy et l’assit de force. Elle était plus petite que lui mais la différence de taille ne semblait pas la déranger le moins du monde.

— Faîtes bien connaissance.

Elle se frotta les mains. Puis elle repartit d’un pas impérieux qui martelait le sol vers une fille espiègle qui s’amusait à lancer des boulettes de pain dans les cheveux de sa voisine.

— Salut… les filles…, commença Jonathann, en essayant de prendre un ton enjoué.

Il croisa le regard de Lylou et compléta :

— Bon, ben, je vais me taire.

Il détourna les yeux vers le plafond d’un air gêné. Les quatre filles – puisque Camille s’était jointe à elles – le dévisagèrent, les sourcils arqués, avant de poursuivre leur petit-déjeuner.

Judy enfourna une tartine dans sa bouche, déglutit et dit avec un clin d’œil :

— Je ne suis pas contre une partie de ballon, Jonathann.

Jonathann baissa les yeux, surpris.

— Judy ?! Tu veux dire de football ? Ah non, cette fois ce sera de l’Elementball. Je suis prêt à parier que cette fois-ci, je gagnerai. Joachim a fait de moi un joueur imbattable.

— Tu es sûr de toi ? Tu paries quoi ?

— Heu… Je ne sais pas… si j’ai tort, je serais obligé de…

— De renverser un seau d’eau sur les pieds de ton professeur de Trio. Qu’en dis-tu ?

— T’as perdu la tête, ou quoi ?! Je ne vais jamais faire ça !

— Et pourquoi pas ? le contredit Judy, le regard malicieux. Tu préfères sur la tête ?  Eh bien parfait, c’est réglé !

— Hein ? Attends…

— Votre attention, s’il vous plait !

— Ne crois pas t’en tirer comme ça, compléta-t-il, concis, avant de tourner son attention sur l’estrade dressée devant les cuisines.

Dessus se tenait M. Olivertown, encadré de Mme Gustave, qui était la chef cuisinière de l’école, et une autre femme d’âge mûr à l’air hostile. Cette dernière était très grande : elle faisait la même taille que le directeur. Ses cheveux raides étaient pincés dans une coiffure complexe à l’arrière de son crâne. Elle possédait un charisme qui faisait trembler l’air autour d’elle et un rictus austère étirait ses minces lèvres. Sa posture hautaine traduisait une force de caractère, une détermination sans faille.

Le bruit permanent de la salle se tut et on entendit bientôt les mouches voler.

— Je voudrais tout d’abord vous souhaiter une très bonne année à Otaïla, commença doucement M. Olivertown. J’espère que le voyage en dirigeable vous a plu et que vous avez bien dormi. À ce propos, le couvre-feu est à 22 heures, tout élève se trouvant en dehors de son dortoir respectif après cette heure sera sanctionné…

Son regard sombre s’illumina d’un demi-sourire bienveillant.

— Vous avez aussi pu remarquer qu’il n’y avait pas d’interrupteurs dans les dortoirs car l’intensité de la lumière baisse selon votre niveau de fatigue. Les menhirs ont bien plus de propriétés que vous ne pouviez le penser !

La lueur d’amusement dans les yeux du directeur pétilla de plus belle.

— J’aimerais ensuite aborder le sujet du retour chez soi. Comme vous le savez, certains élèves sont autorisés à rentrer chez eux chaque fin de semaine. Ils prendront le dirigeable ou le train les menant de leur destination. Ne vous en faîtes pas, il y a un panneau d’affichage dans le hall du cône de l’Esprit qui vous donnera toutes les informations nécessaires. Personne ne doit quitter l’école, hors ce cas précis ou autorisation contraire.

» Je dois aussi quelques explications à nos homologues du Monde Visible. À Otaïla, nous avons choisi une éducation plus libre basée sur un emploi du temps dont vous êtes responsables. Nous nous sommes rendus compte, il y a déjà de cela quelques décennies, que l’école classique pouvait tout aussi bien ouvrir des portes qu’en fermer d’autres. Malgré tout, vous êtes tenus d’être présents à tous les cours que donne Mme Denward, votre professeure de français et directrice adjointe. Vous verrez votre nom et prénom sur les panneaux d’affichages sous l’heure et le cours que vous devriez suivre. Dans chaque Tour, il y a des panneaux d’affichages où vous pouvez vous inscrire aux activités.

» Maintenant, vous vous demandez sûrement pourquoi je n’ai pas encore fait mention des Trios ! C’est avec votre professeur de Trio que vous allez apprendre à maîtriser vos éléments. C’est avec lui que vous passerez votre premier échelon. Je termine là-dessus. Si vous avez une quelconque question à me poser, je serai disponible dans mon bureau – dernier étage du cône de l’Esprit – du lundi au jeudi. Je vous en prie, madame Denward.

M. Olivertown descendit de l’estrade et ladite professeure de français le remplaça.

— Je vais vous révéler la formation de vos Trios, dit Mme Denward, avec un accent coupé au couteau.

Elle prit une feuille que la dame replète lui tendait en réorganisant sa masse de cheveux de façon à ce que la toque ne tombe pas. La professeure se racla la gorge et commença sur un ton où se contenaient difficilement de petites lames aux pointes aiguisées.

— Les Trios déjà établis ne seront pas solliciter aujourd’hui, mais nous vous demanderons de patienter en silence.

Elle rejeta la tête en arrière, balaya l’assemblé d’un œil impassible avant de reposer ses yeux obsidiennes sur la feuille.

— J’appelle Camille Delhorme et Judith Rousseland. Votre professeure est Mme Elizabeth Iligaly.

La grande sœur de Lylou s’écarta aussitôt de la table, avec sa douceur habituelle, et rejoignit l’estrade d’une démarche timide. Judith la suivit, en réajustant ses lunettes sur son nez, le port altier. Mme Denward leur remit une enveloppe en leur murmurant quelque chose à voix basse. Judy se dit qu’être aussi près de cette femme devait être désagréable.

Camille et Judith sortirent de la salle tandis que le concert de tintement métallique des couverts sur la porcelaine reprenait lentement possession du réfectoire. Le son s’amplifiait comme dans une cathédrale.

— Hermann Ruisseau et Tshering Düjom sont avec le professeur M. Charles Daurle.

Les lettres passèrent de main en main et les élèves se succédèrent devant la professeure de français tandis que la salle se désemplissait.

Judy termina de manger et s’essuya par mégarde le menton avec la serviette de Mireille.

— Gabriella Allocchio et Basile Cavalletti sont avec le professeur M. Fabrice Yedolson.

Judy observa la fille au regard dur de son dortoir se diriger vers Mme Denward. Gabriella parut hésiter à prendre l’enveloppe et se tourna vers Basile. La déception se lisait sur son visage. Elle avait espéré se retrouver avec un autre compagnon de Trio, visiblement.

— Euh, Judy…, bredouilla Lylou, tirant Judy de ses observations. Est-ce que je peux te poser une question ?

— Arsène Yedolson et Margot Mitu sont avec la professeure Mme Nastasia Konstantin.

— Oui, pourquoi ? répondit Judy, distraite par Arsène qui se déplaçait, l’allure fiérote, et par la valse d’une miette de pain entre ses doigts.

— Comme ça, je me demandais juste… Pourquoi tu n’as pas de dessins sur ton insigne ? À part le symbole d’Otaïla, bien sûr, dit-elle en fixant la brochure soigneusement épinglée sur la poitrine de Judy.

Judy hésita. Si elle lui disait la vérité, elle risquait de s’attirer la jalousie de certains élèves. Elle ne voulait plus retrouver la place d’exclue qu’elle occupait au foyer du Petit Bois.  

— Je maîtrise l’Eau… et peut-être le Feu ou la Télépathie, hasarda-t-elle. Ils sont en panne d’encre. De toute manière, ils ne savent pas si c’est le Feu ou la Télépathie que je maîtrise….

Judy déglutit, le regard fuyant. Lylou ne croirait jamais à ces âneries…  

— Oh, tu t’es éveillée à l’Eau il n’y a pas longtemps, alors. Parce que, normalement, la durée entre notre premier éveil et notre deuxième est ultra court, soit à peine trois jours !

Judy fronça les sourcils, mais Lylou ne la regardait pas. Elle souriait, son attention portée sur Mme Denward et les enveloppes. Elle devait sentir son tour arriver.

« Elle croit vraiment à mes salades ? », pensa Judy, décontenancée.

— Je me suis éveillée à l’Eau juste avant les examens, reprit-elle en fixant Lylou. Le reste, on ne sait pas…

Lylou la dévisagea enfin de ses grands yeux marrons : sa bouche s’ouvrit d’admiration et ses sourcils s’arquèrent d’étonnement. Judy étudia son expression, toutefois elle n’y dénicha pas l’air que l’on prend lorsque l’on veut duper quelqu’un, le faux pli d’un sourire farceur.

— Waouh…, fit Lylou.

Elle semblait réellement étonnée, et son air admiratif n’était pas feint. Judy sourcilla de nouveau ; Lylou ne s’en aperçut pas.

— … et Lylou Delhorme sont avec le professeur M. Gérard Dulpivert, enchaîna Mme Denward.

Lylou se leva de sa chaise sans quitter Judy des yeux. Elle dut trébucher sur un siège et se faire houspiller par un garçon d’environ dix-sept ans pour détourner le regard. Elle s’empara de l’enveloppe.

Stupéfaite, Judy se tourna vers Mireille :

— Qu’est-ce que j’ai dit ?

— En fait, c’est pratiquement impossible de passer les examens sans travailler son élément pendant au moins deux semaines… Et tu lui as menti.

Mireille la dévisageait, réprobatrice. Judy soupira. Maintenant, on allait la regarder avec de gros yeux ronds et chuchoter sur son passage car Lylou n’était pas connue pour tenir sa langue… Jonathann observait Judy, rieur. Celle-ci sentit la honte et l’énervement lui monter aux joues. « Quand on récolte ce qu’on sème… », grommela-t-elle intérieurement.

— Jonathann Coper et Mark Forêt sont avec le professeur M. Jack Lubourg.

Jonathann s’en alla de leur table, en lui jetant un regard confiant. Elles n’étaient plus que deux attablées désormais.

— BOUM ! SCRITCH ! SPLATSH, CRACCC !!!

Mark s’était emmêlé les pieds dans la nappe blanche de sa table en se levant. Des morceaux d’assiettes gisaient éparpillées autour de lui et le dossier de sa chaise était retombé sur sa tête.

Ce garçon avait décidément le don de se ridiculiser en public ! Heureusement, il n’y avait plus beaucoup de monde. Son visage vira du rouge au pourpre, et du pourpre au cramoisi. Les élèves de sa table étaient tous tordus de rire. Bientôt, le rire se propagea dans toute la salle.

— QUE CELA CESSE IMMEDIATEMENT !

Le rappel à l’ordre de Mme Denward les ramena au silence rapidement.

« Une nouvelle Mme Rotenberg ? », pensa Judy en constatant qu’on n’entendait plus rien et que le moindre froissement se faisait écho dans la salle.

— Bien. Forêt, nettoyez-moi ça. Votre cher ami vous donnera toutes les indications nécessaires pour trouver votre professeur de Trio plus tard !

Mark voulut la remercier, mais celle-ci lui lança un regard si dur que ses joues prirent une teinte qui se rapprochait dorénavant plus du bleu que du rouge, comme s’il avait passé la nuit coincée dans un réfrigérateur.

Puis d’un coup, ses traits se figèrent dans une expression indéchiffrable pendant qu’il redressait le dossier de sa chaise. Il remit la nappe correctement en l’époussetant sur les côtés et partit chercher une pelle accrochée à une balayette dans les cuisines. Lorsqu’il revint, son teint avait repris une couleur normale.

M. Olivertown parut amusé, mais Judy savait que le directeur paraissait toujours amusé. Mme Gustave se mit les mains sur les hanches en râlant des propos incompréhensibles sur les jeunes d’aujourd’hui, puis disparut par la porte noire de l’arrière-salle.

— Où en étais-je ? Mireille Laine et Eléonore Vertlan sont avec le professeur Mme Julia Criz.

L’amie de Judy partit, tandis que Mme Denward continuait à citer des prénoms et à donner des lettres. Bientôt, il ne resta plus que Judy, un garçon aux cheveux longs, une fille à la peau noire, un petit groupe d’adolescents qui avaient déjà dû étudier ici plusieurs années, et… Kateline.

La fille blonde se rongeait les ongles le regard perdu dans le vague. Judy se demandait à quoi elle pensait, si elle pensait qu’elle pourrait bien se retrouver dans le Trio de Judy. Cela avait maintenant de grandes chances d’arriver. Elle leva ses beaux yeux verts sur Judy. Judy détourna le regard, surprise.

M. Olivertown avait donné l’autorisation de sortir aux élèves restants.

— Kateline Clyfton et Judy Blyton sont avec le professeur M. Eustache Travel.

Kateline bondit de sa chaise et Judy se redressa brusquement en faisant trembler la vaisselle sale sur la table.

« Quoi ? Eux ? Pourquoi ? Je déteste le karma. »

Judy le pensait si fort que les mots faillirent franchir ses lèvres ; elle les ravala en pinçant des lèvres.

— Non, madame, il doit y avoir une erreur, plaida la fille blonde, un peu trop agressive peut-être.

— Pas avec eux, s’il vous plait, renchérit Judy, implorante.

C’était bien la première fois qu’elle était d’accord avec Kateline.

La professeure de français darda sur les deux filles ses yeux bistre.

— Il est hors de question de remédier à n’importe quels changements. Que cela vous plaise ou non, c’est comme ça. Sinon, il fallait réfléchir à deux fois avant de s’inscrire dans cette école.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez